Shiva savait bien que cette invitation impérieuse à prendre le petit-déjeuner tous ensemble cachait un piège. Elle en fut convaincue lorsqu'elle compta, autour de cette immense table rectangulaire, tous les lieutenants, tous les généraux, tous les souverains (oui bon un seulement d'accord) et pas un seul sous-fifre en bas de l'échelle. Il y avait donc anguille sous roche.

- Je croyais que TOUS les employés mangeaient ensemble ? murmura Ondine à ses côtés alors qu'elles observaient ce qu'il se passait dans la salle sans dévoiler leur présence encore.

- Bah je sais pas, on doit sans doute trouver la salle réservée aux employés de la maison, répondit Kyosa sur le même ton. Quelqu'un a aperçu les cuisiniers, les femmes de ménage et les jardiniers, dans le coin ?

- Non mais on a l'air d'être attendu là, marmonna Shiva en indiquant discrètement la table d'un signe de tête. Regardez, vous comptez pas 4 chaises vides, vous aussi ?

- Pure coïncidence. On se casse, moi je dis.

La jeune femme blonde fut donc la première à se redresser et fit mine de faire demi-tour, lorsqu'une voix l'appela de la salle à manger.

- Ah bah enfin ! Ca ne va pas de faire attendre le jeune maître, non ?!

Shiva se demanda très sincèrement si Diamante avait un radar pour repérer son amie et toujours se dresser sur son chemin, parce que ça commençait à devenir terrifiant cette histoire ! Celle-ci hésitait d'ailleurs fortement à prendre ses jambes à son cou, mais elle se rappela qu'au moins un des hommes présents n'hésiterait pas à le lui faire payer, si elle faisait preuve d'insolence.

Face au dilemme de Kyosa, qu'elle comprenait bien puisqu'elle était face au même, Ondine prit l'initiative de se présenter à la porte la première, jetant un regard circulaire devant elle. La plupart des membres de la Family avait focalisé leur attention sur elle, et cela rendait la situation assez inconfortable.

- Ouii alors on s'excuse, on cherche la salle à manger des prolétaires.

- Mais qu'est-ce que tu racontes, ma petite ! S'exclama Jora en tapotant le siège vide à sa droite. On vous a gardé des places ici, dépêchez-vous un peu !

- C'est bien gentil mais nous avions cru comprendre que tous les employés avaient été convoqués, poursuivit la jeune femme aux cheveux bleus l'air ennuyé. On va faire tache, on n'est pas des gens aussi importants que vous.

- Ohohoh, pourquoi te sens-tu obligée d'insinuer que ma beauté légendaire t'intimide tant ? C'est très déplacé de ta part, vraiment !

Toujours cachées derrière le battant, Shiva, Kyosa et Sae hésitaient à rejoindre leur amie pour la soutenir, mais Jora les fatiguait tellement déjà ! Puis la stratège du groupe se dit que finalement, il était toujours plus utile de faire front commun, et elle rejoignit enfin Ondine - non sans traîner des pieds. Elle ne vit pas que son arrivée avait suscité l'intérêt d'une personne en particulier, qui avait enfin relevé les yeux du journal qu'il lisait avec assiduité jusque-là. Ondine, en revanche, ne fut pas dupe, et elle fit signe à Kyosa et Sae de se dépêcher.

- Bon bah je suppose que... Ce serait impoli de partir alors qu'on a des places ? Finit par dire la navigatrice en soupirant.

- C'est ça, installez-vous vite qu'on puisse manger ! s'exclama Diamante qui avait un siège vide à côté de lui.

Comme de par hasard. Heureusement que Trebol était entouré, aucune des filles n'aurait aimé avoir à s'asseoir à ses côtés ou pire, en face de lui.

- Sae, on te laisse la place près de Jora ? Fit Shiva à son amie médecin en lui adressant un sourire.

Cela lui semblait en effet le moins risqué. Ondine partit rejoindre Diamante sans sourciller, et Kyosa s'installa entre Dellinger et Pica, le général de Pique étant le voisin de gauche de la jeune femme aux cheveux bleus. Puis venait Jora, aux côtés de l'adolescent homme-poisson, Sae, Baby 5 et enfin Shiva. Les amies de cette dernière sursautèrent en se rendant compte de l'énorme erreur stratégique de leur part. Certes, Lao G était un compagnon de table tout à fait inoffensif, mais elles n'avaient pas réalisé qu'avec ce placement, leur stratège attitrée se trouvait pile en face du maître de maison. Et le sourire qu'arborait celui-ci était plus que suspicieux.

- Alors, vous vous êtes remises du choc ?

Le cœur de Shiva rata un battement lorsqu'elle se rendit compte que le Grand Corsaire s'adressait à elle, tête en appui sur la paume de sa main. Décidément c'était une vision violente, comme ça, de bon matin.

- On a été cambriolées, bien sûr que non on n'est pas "remises du choc". Ca vous plairait, vous, qu'on vienne piquer vos effets personnels ?!

- Ce à quoi je tiens, je le garde bien à portée de main et j'évite qu'on vienne me le soustraire, ma petite.

La teneur de ses paroles interpella Ondine, qui fit un signe nerveux à l'intention de Kyosa. Son amie hocha la tête pour montrer qu'elle pensait à la même chose.

- Oui bah on ne s'attendait pas à ce que le repaire d'un pirate de renom soit une passoire, gronda Shiva qui n'avait nullement conscience du double sens caché dans ses propos. Maintenant par la faute d'un abruti de voleur, on ne pourra pas partir tout de suite. A moins que...

- A moins que ? Répéta le corsaire en haussant un sourcil.

La jeune femme aux cheveux courts lui adressa son plus beau sourire.

- A moins que vous décidiez de nous fournir gracieusement un navire. Après tout, vous nous vouliez hors de cette île le plus rapidement possible, non ?

Un vent de panique souffla autour de la table, les généraux étant les plus agités de tous. A l'opposé, Doflamingo garda son calme, son regard toujours fixé sur Shiva. Décidément, cette femme était un mystère pour lui : tour à tour serveuse insolente, guerrière sans peur puis danseuse effarouchée qui cachait sa timidité derrière un masque... Il ne pouvait s'empêcher de se demander ce qui lui restait à découvrir encore.

- J'ai peut-être bien changé d'avis. Vous n'avez pas l'air d'être des espionnes de la Marine, donc je ne m'oppose plus à ce que vous restiez parmi nous.

- Non c'est vrai ? Comme c'est étonnant, on ne s'en serait pas doutées.

Shiva feignait la surprise polie, mais le Grand Corsaire était persuadé que sa déclaration ne l'avait en rien étonné. Après tout, une femme aussi intelligente ne pouvait que se douter qu'il était l'éminence grise à l'origine du vol, mais sans preuve, elle ne pouvait l'accuser de rien.

Les autres membres de la Family furent soulagés par les paroles du jeune Maître, et les conversations reprirent de bon train sur d'autres sujets, comme s'ils faisaient tout pour changer les idées de leur patron. Shiva resta silencieuse le temps d'avaler son petit-déjeuner, fronçant les sourcils à quelques reprises, comme intriguée. Sae remarqua vite son attitude et se promit de l'interroger après. D'ailleurs, il lui semblait que le sourire de Donquijote Doflamingo s'était considérablement élargi, même s'il faisait mine de ne plus s'intéresser à la femme qui lui faisait face.


Kyosa fut la dernière de ses amies à quitter la salle à manger, et elle le regretta lorsqu'elle sentit une main sur son épaule alors qu'elle allait atteindre la porte. Elle écarta violemment le bras en pivotant et se mit en position de défense d'instinct, le regard levé vers le géant blond qui avait osé... une seconde, le géant blond ? Etrange, elle se serait attendue à voir Diamante, pas son maître vénéré !

- Sacrés réflexes, commenta d'ailleurs ce dernier, amusé par la réaction de la jeune femme.

- Et encore vous avez de la chance que je n'ai pas eu une arme à la main, gronda Kyosa passablement énervée. Vous me voulez quoi, vous.

Doflamingo la jaugea un instant du regard, pensif. Comme il s'en doutait, elle était de loin la plus violente et la moins diplomate des 4. Dans d'autres circonstances, il l'aurait fait exécuter sans ciller... Mais Diamante semblait s'être découvert un petit côté masochiste, et il n'avait pas envie de peiner son général.

- Bon, j'ai une proposition pour toi et ton amie médecin. Rejoignez-moi dans mon bureau, d'ici une heure. Pas besoin d'amener les deux autres, mais si vraiment elles le veulent, elles pourront attendre dans le couloir.

- Hein ? Pourquoi moi et Sae seulement ?

Mais déjà le corsaire s'éloignait sans prêter plus attention à la jeune femme. Elle le suivit du regard, fronçant les sourcils quand il passa près de ses amies. Elle était à peu près sûre qu'il devait sourire, en ce moment, et son instinct lui soufflait que ça ne présageait rien de bon.


Alors qu'elles attendaient Kyosa, qui prenait étrangement son temps, Sae se tourna vers Shiva pour lui poser la question qui lui brûlait les lèvres depuis le petit-déjeuner.

- Tu avais l'air ennuyé, pendant le repas. Il s'est passé quelque chose de particulier ?

Tout en continuant à surveiller la porte du coin de l'œil, Ondine s'intéressa également à la réponse de son amie, intriguée. Celle-ci haussa les épaules.

- Y a un abruti qui arrêtait pas de se cogner à mes pieds, c'était agaçant.

- Un abruti ?

- A tes pieds ?

Shiva hocha la tête avant de soupirer.

- Non mais je sais qu'ils sont beaucoup de géants, dans ce groupe, mais ils pourraient faire attention.

Ondine et Sae s'échangèrent un regard, inquiètes, puis la médecin intervint de nouveau.

- Tu as une idée de qui c'était, au moins ?

- Et tu es sûre qu'il te "cognait" les pieds, il y a pas eu un contact prolongé plutôt ?

Leur amie les observa, surprise, avant de sursauter et d'agiter un index menaçant dans leur direction.

- Vous vous ôtez tout de suite cette idée du crâne ! Personne ne m'a fait du pied !

- Ah vraiment ? Ça paraît plutôt suspect quand même cette his...

Ondine fut interrompue par Doflamingo qui passa volontairement entre les jeunes femmes, soustrayant Shiva à la vue de ses deux amies. Jamais elle ne fut autant soulagée quand elle eut de nouveau le regard qui se posa sur la jeune femme aux cheveux courts, même si celle-ci se débattait avec le manteau à plumes roses qui s'était accroché à elle "comme de par hasard".

- MAIS NOM D'UN CHIEN IL Y A DE LA VIE AU DESSOUS DE LA BARRE DES DEUX METRES ! FAITES GAFFE !

- Tu n'avais qu'à t'écarter, répliqua tranquillement le pirate alors qu'il s'arrêtait pour laisser le temps à Shiva de s'extraire de l'amas de plumes.

Enfin elle réussit à regagner l'air libre et le fusilla du regard en balançant le vêtement vers l'avant. Il lui sourit, puis reprit son chemin mine de rien, alors que Kyosa rejoignait enfin ses amies, les yeux écarquillés.

- Euh Shiva ? Tu as des plumes roses accrochées aux cheveux.

La stratège s'abattit une main sur le visage, épuisée. Heureusement, Sae vint l'aider à retrouver une coiffure acceptable.


Quand Kyosa informa ses compagnons d'infortune de l'invitation de Doflamingo, elles convinrent qu'il fallait absolument qu'elles sachent ce qu'il leur voulait. De plus, elles avaient le sombre pressentiment qu'il était du genre à harceler les gens qui n'obéissaient pas à ses ordres, et elles avaient envie de garder un minimum de tranquillité. Il serait toujours temps de s'enfuir si ce qu'il allait leur annoncer ne leur plaisait pas.

- Bon, annonça Shiva bras croisés alors qu'elles se trouvaient à quelques pas de la porte du fameux bureau. Ondine et moi on reste dans le couloir et on bondit si vous hurlez. Ne vous amusez pas à imiter le cri de la chouette pour qu'on vienne vous secourir, un hurlement strident devrait suffire à nous mettre sur la voie.

- Il sera accompagné d'un chapelet d'insultes normalement, ne t'en fais pas, lui promit Kyosa avec un petit sourire avant de s'avancer en compagnie de Sae.

Elle frappa contre le bois et attendit l'invitation à entrer avant de pousser le battant. Elles se retrouvèrent face à un immense bureau devant lequel avait été installé un grand canapé. Assis sur son fauteuil, le roi de Dressrosa leur souriait, Diamante à ses côtés.

- Je vous en prie, prenez place.

Sae attrapa la main de son amie pour l'empêcher de fuir et elles s'assirent sagement et presque sans tirer la gueule.

- Bon, on ne va pas tourner autour du pot très longtemps... Je sais que vous êtes ruinées et je vous propose donc un marché pour vous remettre à flots.

- Un marché honnête ? Ne put s'empêcher de demander Kyosa avec humeur.

Elle en doutait fortement, surtout que cet enfoiré à plumes était à l'origine de leur détresse actuelle. Mais ce n'était pas le moment de s'énerver... de trop.

- Je trouve juste dommage qu'avec des talents comme les vôtres, vous vous retrouviez cantonnées au service et à la vaisselle, poursuivit Doflamingo, imperturbable. Si vous acceptez mon offre, le loyer deviendra gratuit et évidemment, vous serez bien mieux payées que maintenant.

- Quand vous parlez de nos talents, vous voulez dire... juste Kyosa et moi ? Voulut savoir Sae, sourcils froncés. Et nos deux amies ?

Le corsaire agita la main comme si penser aux deux autres femmes l'ennuyait profondément.

- Elles n'ont aucun intérêt à mes yeux. Elles peuvent continuer à jouer à la dinette, si ça les tente.

Alors là, elles durent avouer que le pirate les avait perdues. Lui qui avait tant insisté pour qu'elles bougent le café jusqu'au palais et qui ne perdait pas une occasion d'embêter Shiva... il se fichait d'elles, ce n'était pas possible ! Et pourtant, il avait l'air diablement sérieux.

- Ok je... je suis confuse, j'avoue, mais... Qu'est-ce que vous attendez de nous deux alors ? Demanda Kyosa en se massant doucement les tempes. Je ne vois pas trop ce qu'on a en plus.

- A toi, je te demanderai de retourner dans le Colisée, l'informa Doflamingo avec un sourire mauvais aux lèvres. Je ne sais pas pourquoi, mais tu es très populaire auprès du peuple, et j'aime faire plaisir à mon peuple.

Cela faisait sens, Kyosa ne pouvait le nier, mais l'idée ne lui plaisait pas. Surtout parce que Diamante semblait ravi, de son côté.

- Donc vous me demandez d'amuser la galerie ?

- C'est ça. Tu deviendrais la "rivale" de Diamante, en un sens. Cela amusera les gens, les paris vont monter et nos gains ne feront que croître. Bien sûr, tu devras suivre l'entraînement des gladiateurs mais je suppose que ça ne te pose pas de problème.

C'était plus une affirmation qu'une question, donc la jeune femme ne se sentit pas la force de le contredire. Puis le géant blond focalisa son attention sur Sae qui frémit d'angoisse.

- Tu es médecin et tu es douée, tu auras plus ta place dans une infirmerie que derrière un bar. Mes hommes se blessent souvent, lors de missions. Il y aura aussi à soigner les malades, ce genre de choses.

La doctoresse nota l'utilisation du futur plutôt que le conditionnel et sut que le choix ne lui était même pas proposé. Mais bon, cela restait dans son domaine de compétences, et elles y gagnaient également au change.

- Une seconde, intervint la jeune femme blonde tout à coup, sourcils froncés. Je croyais qu'on ne sortait du Colisée qu'une fois après avoir remporté 1000 combats ? Je refuse d'y retourner si c'est pour m'y faire enfermer tout ce temps !

- Voyons, les gens s'imagineront que le Gladiateur mystère reste sur place. Personne ne se doutant de ta vraie identité, tu pourras y sortir comme bon te semble, tant que tu restes accompagnée de Diamante.

- Et pendant qu'on est à préciser tout ça, l'infirmerie, elle se trouve où dans le palais ? demanda Sae à son tour. Car de préférence j'aimerais ne pas être TROP éloignée du bar. C'est moi qui confectionne les ingrédients des boissons, quand même !

- Alors on fera en sorte que tu sois le plus proche possible, répondit Doflamingo très posément. Ça vous rassure, comme ça ?

Elles ne savaient pas pourquoi elles avaient du mal à lui faire confiance, mais se décidèrent quand même à accepter son offre, surtout parce qu'il leur semblait qu'elles avaient plus à gagner qu'à perdre.