Cinq ans d'absence plus tard
Ce qu'il y avait de bien, avec les piscines, c'était qu'elles étaient les ennemies naturelles de tout utilisateur de fruit du démon n'ayant pas envie de se taper l'affiche avec des brassards. Surtout lorsqu'ils avaient… oh elle n'aurait voulu insulter personne, mais au moins 50 ans au compteur ?
Shiva soupira et glissa dans l'eau, aussi à l'aise qu'un poisson. Elle fit quelques brasses, se mit sur le dos pour flotter en plein milieu, et s'autorisa même la fantaisie de plonger pour toucher le carrelage lisse du bout des doigts. Elle était bien, là, même toute habillée. Elle s'imaginait déjà la nouvelle star des piscines, une grande carrière dans la danse synchronisée aquatique l'attendait !
- Mais tu fais quoi là-dedans ! Sors de là tout de suite avant d'attraper froid ! Ou des microbes ! Je te rappelle qu'ILS se baignent dedans ?!
Shiva se remit à la verticale et sourit à Sae qui l'attendait sur le bord, avec une pile de serviettes.
- Ceci est ma nouvelle maison ! Je n'en sortirai plus jamais !
- Ne dis pas de bêtises et viens par-là, grommela Ondine qui avait plongé pour la ramener de force.
Elle se laissa docilement entraîner et apprécia en réalité de pouvoir s'envelopper dans une serviette toute tiède qui sentait bon la lessive. Elle soupira d'aise et se laissa chouchouter par ses amies, ignorant en toute conscience les regards qui pesaient sur elle.
- Mais il s'est passé quoi ici ?!
Shiva tourna la tête vers Kyosa et lui sourit. Le fait que son amie sortait d'une séance d'entraînement musclée, comme le prouvait les quelques traces de sang sur sa tenue, ne sembla pas la perturber.
- Elle est entrée en mode « Zen », soupira Sae qui frictionnait les cheveux courts à l'aide d'une nouvelle serviette. Plus rien ne peut l'atteindre, ne te fatigue pas.
Kyosa grogna et se laissa tomber dans l'herbe à leurs côtés, fusillant du regard l'insupportable gamin hybride qui se moquait d'elle. Comment ça se faisait qu'il n'était pas mort noyé, celui-là ?!
- Et donc, le résumé de la situation ? demanda-t-elle à Ondine qui secoua la tête, impuissante.
- Je ne sais pas. J'étais occupée à commettre un meurtre quand elle s'est jetée à l'eau ! Et elle refusait d'en sortir, il a fallu que j'aille chercher Sae. Le temps de revenir, elle avait déconnecté.
La jeune femme blonde fronça les sourcils et parcourut l'assemblée du regard. Qui pouvait être responsable de l'état de Shiva ? Peut-être bien… mais non, le maître des lieux ne semblait pas être sur place.
Il aurait fallu qu'elle lève les yeux vers la fenêtre au-dessus d'elles pour se rendre compte de sa présence. Assis sur le rebord, un sourire flottant aux lèvres, il observait tranquillement la scène.
Sae rangeait les serviettes de nouveau propres dans le placard lorsque la porte de l'infirmerie s'ouvrit dans un silence quasi parfait. Elle jeta un regard au nouveau-venu et se crispa légèrement quand elle aperçut Doflamingo qui souriait – mais cessait-il vraiment de sourire ?
- C'est incroyable, tous les hommes qui sont entrés ce matin sont déjà sur pieds et opérationnels, lança le roi de Dressrosa en s'asseyant sur le bureau – les chaises n'étaient définitivement pas à sa taille.
- Et bien si vous m'aviez engagé pour mon incompétence, ça aurait été dommage, dit prudemment Sae en refermant le placard pour faire face à l'homme.
Shiva l'avait déjà averti à maintes reprises : l'obsession de cet homme pour ses capacités cachait quelque chose. La médecin eut du mal à retenir un frisson d'angoisse à l'idée qu'il savait peut-être… Mais non. Impossible.
- Il existe dans ce pays une créature capable de soigner les blessures avec ses larmes, fit brusquement le corsaire, son sourire s'élargissant. Conséquence d'un fruit du démon, bien sûr. Et s'il y a bien une chose que j'ai appris, c'est que le même fruit ne donne pas ses pouvoirs à deux personnes en même temps.
L'excuse était trop bonne, il fallait absolument qu'elle saisisse l'opportunité. Avec toute la douceur et la prudence du monde, elle répondit, baissant légèrement la tête.
- Il existe plusieurs fruits de type félin. Vous avez le tigre, le léopard, le chat même. Pourquoi est-ce que c'est surprenant d'avoir plusieurs fruits qui permettent de soigner ? Je n'utilise pas mes larmes.
- Tu apposes tes mains et les plaies se régénèrent, confirma le pirate qui était décidément fin observateur. Couplé à une parfaite connaissance de la médecine… Mais ça, c'est la maîtrise de base. Jusqu'où ton pouvoir peut aller, hm ?
Sae sentit son pouls s'accélérer sous le coup de la peur. Il fallait mentir, jusqu'au bout. Préserver le secret.
- Je peux soigner les fractures, fit-elle en hésitant juste ce qu'il fallait.
Le grand homme grogna et se redressa pour la surplomber de toute sa hauteur. Elle recula d'un pas, son dos cognant contre la porte de l'armoire.
- Et ?
- Régénérer les cellules cancéreuses. Réparer les cellules endommagées, en général, comme par l'alcool, débita-t-elle un peu trop rapidement.
Doflamingo l'observa un long moment en silence, comme s'il cherchait à deviner ce qu'elle lui cachait. Mais jamais elle n'avouerait !
- Le nom du fruit que tu as mangé ?
- Je n'en sais rien, répondit-elle du tac au tac.
Et c'était bien vrai ! Il grogna de nouveau et recula d'un pas, ce qui lui permit tout de suite de mieux respirer.
- Je vais faire des recherches. En attendant, continue ce que tu sais faire et… tu ferais mieux de soigner Trebol avec ton pouvoir, quand il vient te voir.
Elle lui lança un regard à mi-chemin entre l'horreur et le dégoût. Quoi ?! Toucher l'autre avec ses mains ?! Et puis quoi encore !
Sae s'empressa de retrouver Ondine pour lui raconter ce qu'il venait de se passer. Celle-ci la rassura en lui assurant qu'elle avait bien agi. Elles tombèrent toutes les deux d'accord pour dire que tout ça, c'était bien inquiétant.
Kyosa soupira en se laissant tomber sur son lit, une fois changée. Si la matinée avait été des plus musclées, elle avait eu au moins le mérite de traumatiser suffisamment d'hommes pour qu'il soit décidé qu'elle n'aurait pas à leur imposer sa présence tout au long de la journée. Elle jeta un regard à son amie Shiva, qui avait enfilé des habits secs et semblait toujours dans un autre monde. Pourtant, en croisant le regard inquiet de Kyosa, elle sembla redescendre un peu sur terre.
- Je vais bien !
- Aucune de nous ne va bien, rétorqua la jeune femme blonde dans un soupir. C'est le deuxième jour, et j'ai déjà envie de me pendre.
Shiva secoua la tête et prit place à ses côtés, entremêlant leurs doigts.
- Si tu penses comme ça, ils ont gagné. Et ce n'est vraiment pas ce que tu veux.
- J'ai jamais été très positive, tu le sais bien, grommela Kyosa en se laissant aller contre son épaule. On a besoin de toi pour tenir. On a besoin de toi pour nous sortir de là.
- J'y travaille, lui promit Shiva. En attendant, on reste soudées. On ne les laisse pas nous atteindre ou nous isoler, d'accord ?
Elle reçut comme toute réponse un sourire. Son but était atteint.
Il leur en fallut, du courage. Ces repas en famille, elles le comprirent, allaient devenir une habitude. Matin, midi et soir, lorsque le jeune maître daignait être dans le coin, il fallait que tous se réunissent autour de la même table. Les jeunes femmes durent établir un roulement pour la place aux côtés de Trébol – il coupait tellement l'appétit, l'une serait morte de faim si elle avait dû toujours s'asseoir là. Celle qui prenait place près de Diamante avait toujours une forte envie de lui balancer son assiette dans la gueule pour le faire taire, c'était systématique. Pica était inoffensif aux yeux de toutes. Et puis il y avait leur dernier cauchemar en date.
Manger en face de Doflamingo, c'était un peu comme subir un cours assommant avec un prof qui ne peut s'empêcher de montrer au monde entier que vous n'êtes pas son élève favori, et que par conséquence, vous ne valez rien. Il ne parlait pas forcément beaucoup, et il ne s'intéressait pas forcément à sa voisine. En fait, elles finirent plus ou moins par comprendre son fonctionnement.
Quand Sae était face à lui, il ne pouvait pas s'empêcher de la fixer une bonne moitié du repas. Il ne lui faisait pas de réflexion, mais son insistance à la dévisager mettait forcément la pauvre fille mal à l'aise au point où elle en était presque rendue à s'adresser à Trébol. Presque.
Quand Kyosa était face à lui, il prenait étrangement le temps de discuter un peu avec elle. Enfin il lui donnait des conseils pour réussir au Colisée, pour attirer l'attention de la foule, s'attirer les faveurs du public. Il voulait plus de violence, plus de sang, qu'elle soit plus impitoyable.
Quand Ondine était face à lui, il ne lui accordait que de rares paroles lorsqu'il était d'humeur. En fait elle était bien la seule contre qui il n'avait rien à redire. Et de toute façon, elle avait suffisamment à faire, à tenter d'éduquer Dellinger qui lui ne savait pas FERMER SA G… se tenir tranquille.
Quand Shiva était face à lui, la jeune femme se barricadait derrière pichets, miches de pain, différents plats et pièces montées – pourquoi y avait-il toujours des pièces montées à table, on se le demande ! – pour ne pas avoir à lui parler. Car il fallait bien avouer que c'était avec elle qu'il était le plus odieux. Des piques sur sa tenue, sur sa coiffure, sa façon de se tenir à table… Il se moquait de son aversion pour l'alcool, se demandait tout haut comment une telle sauvageonne avait pu s'intéresser à un tel hobby, et autres remarques qui, cumulées ensemble, lui donnait le droit à prétendre au titre de l'homme le plus macho des cinq mers.
Ce qui était incompréhensible, c'était qu'avec un tel comportement, il aurait dû être le dernier du palais à rechercher la compagnie de la jeune femme. Mais non. On le trouvait toujours au bar à l'heure exacte de son ouverture. Et puis certains auraient même juré qu'il faisait tout pour qu'ils se retrouvent en face à table, quitte à changer de place au dernier moment, mettant en l'air toute la logistique de ses quatre invitées forcées.
Sae jeta un regard inquiet à son amie, qui venait de s'installer en tailleur sur son lit, la tête entourée d'une auréole de lumière. Elle respirait la sainteté, le calme et le zen. Signe que ça n'allait PAS DU TOUT.
- Ça y est, Shiva a de nouveau atteint l'éveil ? plaisanta Ondine qui revenait de la salle de bain, une serviette autour du cou. C'est quand la dernière fois qu'on l'a vu comme ça ?
- Moquez-vous, mécréante, rétorqua son amie aux cheveux courts sans même ouvrir les yeux. Le Nirvana est mon royaume et la félicité ma récompense.
- Elle a complètement disjoncté, oui, grommela Kyosa qui brossait énergiquement sa longue chevelure. Tu sais ce qui lui manque, là maintenant ? Une bonne bagarre.
- La violence n'appelle qu'à la violence. Je ne me nourris plus de haine et de sang, mais de sermons et de bienveillance.
- C'est pour ça que demain, elle va participer à l'entraînement du colisée à ma place, continua Kyosa sans prendre garde aux divagations de Shiva.
- Et tu es sûre que c'est une bonne idée ? intervint Sae en se tortillant les mains, nerveuse.
- On a essayé de faire profil bas. On a essayé de ne pas dévoiler tout ce qu'on sait faire. Est-ce que ça nous a évité les ennuis ? Non. Le seul secret à préserver, c'est le tien.
- C'est vrai qu'il va peut-être arrêter de se moquer de Shiva après ça, gronda Ondine.
C'était une chance qu'elles devaient saisir.
Doflamingo se laissa tomber dans son confortable fauteuil sous l'auvent qui le protégeait du soleil et, tête en appui sur son poing, il observa avec très peu d'intérêt les gladiateurs qui échangeaient quelques passes dans l'arène. Seul l'ennui l'avait poussé à assister au combat du jour. L'ennui et peut être un pressentiment. Un officiel du gouvernement était sur l'île, et il ne pouvait pas rejoindre ses docks secrets sans attirer l'attention. Alors pour une fois, il jouait au roi.
Il y eut tout à coup une grande agitation, en bas, et il se redressa un peu dans son siège. Dick Aëlle, un meurtrier tout fraichement arrêté et enfermé dans les geôles du colisée, semblait de nouveau faire des siennes. L'homme était si fort qu'il avait brisé la nuque de toutes ses victimes du petit doigt, et il avait dû être enchaîné alors même qu'on le balançait dans l'arène pour éviter qu'il ne décime jusqu'aux gardes. Comme le corsaire le remarqua aux anneaux brisés qui brillaient sur le sol, il n'avait pas mis longtemps à se libérer, et il courait maintenant après un autre prisonnier, la bave aux lèvres et un sourire édenté qui aurait fait frissonner de peur le plus courageux des marins. Le public, horrifié par ses crimes quelques jours avant, scandait aujourd'hui son nom avec chaleur, attendant le prochain meurtre dans une ambiance de plus en plus survoltée.
Le silence s'abattit soudain dans le grand colisée alors qu'une scène surréaliste se jouait au cœur même de la bataille. Une silhouette, pas très frêle, pas si grande, s'était avancée d'un pas tranquille vers le tueur alors que tous tentaient de le fuir, ignorant les injonctions de ses camarades, esquivant chaque obstacle avec une grâce insoupçonnée. Elle leva la tête vers l'homme, aussi grand que large, qui tenait encore dans son poing serré la lame brisée en deux d'un inconscient qui avait tenté de lui trancher la carotide. Son visage était caché par un masque d'un blanc immaculé, dont le bas avait été brisé, dévoilant des lèvres fines qui trahissaient son sexe. Elle ne portait aucune armure, et n'avait qu'un sabre simple à la main.
Dick Aëlle eut un sourire torve et tendit une main vers sa nouvelle proie, prêt à la briser aussi simplement qu'un fétu de paille. Elle l'esquiva d'un pas chassé, avant de reprendre position. Un tic nerveux agita le sourcil du meurtrier, et il tendit de nouveau le bras, plus vite, plus fort. Son poing s'abattit sur le sol de l'arène, faisant voler le dallage en éclat. Mais sa cible, encore une fois, l'avait évité d'un mouvement élégant avant de revenir se placer sous son nez comme pour le narguer.
Le public retint son souffle, fasciné par la scène étrange qui se déroulait sous ses yeux. Véritable déchainement de haine et de fureur, Dick Aëlle se jetait sur sa victime de toutes ses forces, tentant de la saisir au corps, de la plaquer contre lui, de la déstabiliser et de lui faire perdre l'équilibre. Et elle, impassible, semblait littéralement glisser sur le sol, tournoyant autour de l'homme sans lui laisser une seule chance, sans lui laisser une seule prise. S'ils n'avaient pas été en train d'assister à un combat à mort, ils se seraient cru à l'opéra, devant le dernier acte d'un drame haletant dont l'issue ne saurait qu'être fatale. Une musique sembla même s'élever dans l'air, rythmant les mouvements de la combattante masquée et de son partenaire bien involontaire.
La dernière note résonna et l'homme se figea, le visage tourné vers le ciel si grand, si bleu. Lentement, il bascula vers l'avant et s'écrasa sur le sol, les yeux morts, une lame plantée entre les deux omoplates. Pour lui, le rideau était tombé, la danse était terminée.
Un tonnerre d'applaudissements fit vibrer les murs du colisée. A défaut de pouvoir scander le nom de l'héroïne qui venait de terrasser ce monstre, au moins pouvaient-ils la féliciter de cette façon. Elle s'inclina bien bas et retourna d'un pas tranquille vers la grille ouverte, ignorant volontairement les autres prisonniers qui se tenaient debout au centre de l'arène, encore étourdis du spectacle qui s'était joué devant leurs yeux. Si l'un d'eux avait eu la présence d'esprit de lever la tête vers la loge du roi, il aurait vu que celle-ci était vide. Le monarque avait disparu.
