L'homme chauve a maintenant complètement disparu, de son crâne lisse à sa chemise à carreaux. Puis, c'est le tour de la petite fille. Je m'aperçois qu'elle porte une sorte de combinaison noire, on dirait du latex. Mais elle a aussi les deux mêmes boulons que le chauve et Maryse, maintenant. La gamine déboule dans la pièce principale en étant suivie et désintégrée par le laser, molécule après molécule. La mère hurle, sur ses talons, portant également la même espèce d'étrange combinaison noire.

-LOUANE! NON, LOUANE!

-Ne vous en faites pas, commença Maryse en essayant de calmer le jeu, mais le petit bruit blanc produit par le laser, en plus de l'angoisse, créait comme un voile sur les paroles de la jeune femme.

Sauf que juste à ce moment, la mère de la petite qui vidait l'air de ses poumons se mettait à disparaître elle aussi, de la plus petite mèche de cheveux jusqu'à ses pieds. À ce moment-là, j'ai paniqué. C'était comme si Dieu n'existait pas, comme si l'âme humaine était pesable au supermarché, et comme si la chair n'était qu'une suite de lignes de code. La réaction du sergent Pringles n'était pas non plus là pour m'apaiser car il se mettait lui aussi à crier comme un dément.

-C'EST UNE SIMULATION VIRTUELLE! C'EST ÇA, C'EST UN TRUC FAIT PAR CES PUTAIN DE CHINOIS!

Comme si le laser avait eu conscience de ces paroles, le vieux à l'imperméable fut le suivant à être touché, non sans émettre quelques vocalises supplémentaires. Je fixais alors Maryse d'un air paniqué.

-Lâche surtout pas la mallette, dit-elle simplement.

Puis elle disparut de la même façon que les autres, en moins de cinq secondes. Comme un idiot, je me mis à serrer cette boîte métallique contre ma poitrine avec une force inouïe. À chaque seconde qui s'écoule, mes pulsations cardiaques augmentent en intensité. Je suis persuadé que je vais mourir. Je ferme les yeux.

Quand je les ouvre à nouveau, je suis abasourdi par ce que je vois. On est au beau milieu de la campagne, éclairés par des réverbères bien plus rudimentaires que leurs équivalents lillois. La longue route d'asphalte, cabossée de partout, va vers nulle part, c'est-à-dire que tout ce qu'on puisse voir du sombre horizon consiste en de petites maisons basses, un amas d'arbres et rien d'autre. Il fait encore plus froid que dans l'appartement. Je regarde autour de moi. Tous les autres sont là aussi, alors que s'est-il passé? Le chauve commence à parler d'une voix tout juste audible, et nous fait signe de nous approcher.

-Bon, je vois que deux ont enfin mis leurs combinaisons, c'est parfait. Maintenant, vous restez là, dans un périmètre d'environ un kilomètre et vous ne cherchez pas à aller plus loin. Si besoin, vous vous cachez. Si jamais vous entendez un bip à vos oreilles, revenez tout de suite sur vos pas et attendez. Nous, on se charge de tout. Si tout le monde fait ce que ma femme et moi on dit...

-MEUH!

Si c'est ça la vie après la mort, Dieu a un curieux sens de l'humour. Une vache vient de meugler pour interrompre notre autoproclamé leader, qui affiche une expression déconfite.

-Ha! Vous faites le malin avec votre ton mystérieux, tonna le sergent Pringles, mais je vous vois venir à des kilomètres avec vos petits hommes verts! LA SAUCE NE PREND PAS!

-La ferme, pesta à mi-voix Maryse comme si quelque chose d'autre de plus dangereux que la vache s'amusait à nous espionner. Ce crétin va tout faire rater, s'il continue comme ça.

-JE VOUS DEMANDE PARDON?

Et c'est reparti. Je décide de m'approcher des deux seules personnes qui me semblent censées dans cette soirée improbable, à savoir, la mère et la petite fille. La mère a un teint très pâle et se ronge les ongles. Son visage, bordé d'un chignon, exprime une sincère tension dont il est assez aisé de déceler l'origine.

-Vous... Vous allez bien?

Cette question était stupide, évidemment qu'elle n'allait pas bien. Je suppose que voir sa progéniture désintégrée par un laser sorti d'on ne sait où procure sa dose d'adrénaline pour les trente années à venir.

-Je sais pas... Je suis habillée comme Catwoman, en à peine plus décent. Il manque juste le masque et le fouet et c'est parfait, haha!

Je suis quelque peu rassuré. Cette femme conserve un sens de l'humour dans une situation pareille. Elle est beaucoup plus solide qu'elle en a l'air, en fin de compte. Le plus perturbé, finalement, c'est moi. Si on fait exception de l'autre maniaque à moustache.

-Pardonnez mon indiscrétion, mais... Euh, vous faites vachement jeune, pour une maman. Votre fille a quel âge? Et... Et vous?

Et voilà, tu l'as dit. Je suis vraiment le roi des imbéciles. Elle rougit un peu, mais me répond franchement et sans détour.

-Non, y a pas de mal. J'ai vingt-trois ans. La petite, elle, elle fêtait ses sept ans il y a trois jours. On est en plein déménagement, en ce moment, et c'est un peu difficile pour elle de dire au revoir à son quartier. À sa forêt, à sa maison, à ses anciens copains.

-Ah, ça, répondis-je, l'horreur des déménagements, ça me connaît. J'habitais en Seine-et-Marne avant d'emménager à Roubaix. Un coin un peu rural, comme ici.

-Ah oui? C'était bien?

Une question assez difficile qu'elle a choisi, la bougresse. J'ai des bribes d'enfance qui me reviennent. Les senteurs des bois, la forêt de Crécy. Les rires, beaucoup de rires, l'insouciance. Les champs, plein de champs. Les défis débiles qu'on se lançait avec les autres mômes du quartier. La bonne heure et demie de voiture qu'il fallait supporter pour atteindre la zone commerciale, et ainsi espérer savourer une glace. De drôles de sentiments m'envahissent. Pourtant, malgré ma bonne volonté, tout reste un peu flou.

-J'en ai plus beaucoup de souvenirs, je suis parti de là-bas à neuf ans et demi. J'avais un oncle malade qui habitait en ville, dans le Nord, et la famille a voulu être au plus proche de lui. Aujourd'hui, ben... Haha, j'ai perdu les deux on dirait. Mon oncle, mais aussi une grande partie de mon enfance. Mais du peu que j'ai en tête, je me plais à croire que c'était cool.

Elle m'adresse un sourire radieux. C'est dingue, quand même, ce que la vie peut apporter comme rencontres. Bon, certes, c'est pas dans les meilleures circonstances du monde, mais...

-PUTAIN, ATTENTION!

Je me retourne en un instant. Une petite chose brune avec de grands yeux noirs vient de bondir vers le chauve. En une fraction de seconde, le gars dégaina alors deux petits pistolets gris en forme de jouets, pour en presser ensuite de chaque main chacune des gâchettes. L'être minuscule explosa dans les airs, éparpillant une grande masse de sang noir, sur nous six, en nous laissant dans la confusion la plus totale.

-IL DOIT Y EN AVOIR D'AUTRES, RESTEZ SUR VOS GARDES!

Au moment où il avait dit ça, on entendit un cri de douleur de l'homme moustachu. Mais que s'était-il passé?

-AH! UNE DE CES SALOPERIES M'A MORDU LE PIED!

Et en effet, le vieil individu agitait frénétiquement sa jambe, pour en éjecter un être singulièrement affreux, agrippé par les dents à sa chaussure de marche. On le voyait mieux, maintenant. C'était la même petite chose brune qui avait explosé devant nos yeux, avec un corps terreux jaune crème parsemé de petites pustules noires. La chose était dotée de bras et de jambes, qui semblaient toutefois trop petites pour supporter son corps. Mais ce qui était véritablement le plus perturbant, c'était ça. Deux grands yeux noirs, écarquillés, qui éloignaient définitivement une origine naturelle à ce truc hideux.

-Je vais la descendre, commença le chauve.

-Non, dit Maryse, arrête, tu vas toucher sa jambe en même temps! Il faut à tout prix trouver une autre solution!

-CRÈVE, SALOPERIE, CRÈVE!

Le vieux réussit enfin à faire lâcher prise à la créature, en l'écrasant ensuite à l'aide de violents coups de pied, provoquant de nouvelles et terribles éclaboussures. La petite fille se remit à pleurer dans les bras de sa mère, et je ne pus pour ma part m'empêcher de vomir. Quoi que ça ait été, cette chose était un être vivant, j'en avais la ferme intuition. On voyait clairement ce qui ressemblait à un foie et à une vésicule biliaire, parmi les restes de ce qui se trouvait à terre. Je ne savais pas pourquoi, mais j'en étais sûr, tout ça n'était pas juste un jeu. Il y avait autre chose là-dessous, et je pris la décision d'accorder ma confiance au chauve et à sa compagne.

-Dites, demandais-je au chauve, il va se passer quoi après?

Il regardait la bouillie qui gisait sur le bitume avec un air de franc mépris. C'était comme s'il était dans un autre monde, et cela prit un certain temps avant qu'il ne réponde à ma question.

-Déjà, commença t-il, mets ta combi et on en reparlera après. Tu vois les champs, là? Il sont assez hauts pour que tu te désapes. Tu dois te foutre complètement à poil, hein? Garde pas tes sous-vêtements sur toi, ça fera foirer l'effet d'enflement. Bref, vas-y, tant qu'on est encore tranquilles.

-Hein?

-Tu veux survivre ou pas, dugland? Oui? Alors écoute ce que je te dis!

J'ouvrais la mallette où figurait l'inscription "Cour5ier Florian" après un long moment d'hésitation.

Dedans, il y avait cette sorte de combinaison en latex dont étaient déjà vêtues la femme au chignon et sa fille. En voyant le haut du costume, avec ces boulons caractéristiques, je compris alors que le chauve et la gothique portaient la même, mais sous leurs vêtements. Peut-être que, avec un peu de chance, sans avoir l'air trop ridicule, je pourrais faire la même chose...

-T'attends le dégel? GROUILLE-TOI!

-Ah... Oui!

Je me hâte vers l'énorme champ de blé qui est tout proche, en prenant garde à poser une distance raisonnable entre moi et le groupe. Putain de soirée de merde, tu m'y reprendras pas à rouler à vélo entre Roubaix et Tourcoing à vingt-deux heures passées! Mais maintenant que j'y pense, peut-être que ce qui m'arrive a un sens... Peut-être que, je suis simplement puni pour le genre de vie que j'ai mené? Et peut-être aussi, que ces champs étranges sont une sorte de purgatoire? Non, je suis en train de m'affoler pour rien. Et puis, j'ai jamais cru à ces conneries.

Soudain, lors de ma traversée, je vois un panneau au loin. Intrigué pour savoir où nous sommes précisément, je m'approche beaucoup plus près. Il est écrit "VERDREL" en lettres grasses et capitales. Je n'ai aucune fichue idée de l'endroit précis où ça se trouve, si c'est encore dans la région ou pas. Ou si c'est juste un panneau créé par mon imagination en quête de rationalité.

L'ambiance a changé du tout au tout. Alors que j'enlève ma veste verte et mon t-shirt, j'entends des aboiements au loin. C'est assez rassurant d'un côté, ça veut dire qu'il existe encore des formes de vie tout à fait connues, ici. Je ne veux plus voir ces immondes patates, si on peut toutefois les appeler ainsi. Peu confiant, j'enlève maintenant mon pantalon et puis mes chaussettes, et enfin mon caleçon.

-Pétote!

-Hein?

J'ai cru entendre un bruit suraigu. Je ne suis pas spécialement rassuré, d'autant plus que je suis totalement à poil dans un champ de blé où je sens le vent froid me caresser les parties. Rester calme devient un objectif difficile à atteindre. La pression monte. Je sens la sueur perler sur ma nuque. Ce petit signal sonore, que j'ai clairement perçu, me suffit à craindre pour ma vie. Je réussis à vite enfiler le bas du costume et à me carapater du champ à toute vitesse, avec la mallette et le reste de la tenue spéciale contre mon corps.

-Hé, là, le bleu, dit alors le chauve d'un ton agacé, tu dois enfiler toute la combinaison, t'as pas pigé?

Je suis essoufflé quand j'arrive jusqu'à mes compagnons, avec le torse et les pieds nus. Ma terreur est encore vive, et je me félicite d'avoir couru aussi vite, je ne me pensais pas capable de tenir une distance aussi grande, d'ailleurs. Avec les poumons que j'ai... Un instant plus tard, sans doute à en juger mon expression, ils comprennent enfin que quelque chose cloche.

-Laisse-moi deviner... Ils viennent de ce champ précis, c'est ça?

-Dommage qu'on aie cassé le radar de Loïc, pesta Maryse, on aurait pu les capter illico!

-Aucun problème chérie. On les bute tous et on rentre à la maison. Toi, là, dit alors le chauve en s'adressant au moustachu, tu sais te servir d'un flingue?

-Et comment, répondit le sergent Pringles, je suis policier, monsieur!

-Seigneur, on a un poulet... Bon, ça fera l'affaire. Maryse. File-lui de quoi. Et à l'autre empoté, aussi.

Elle sortit alors de la doublure de sa veste en cuir les mêmes deux petits pistolets en forme de jouets, ceux que le chauve avait utilisé, et elle en lança un au vieux policier, puis un à moi.

-Si tu les protèges, me dit Maryse en désignant du regard la nana au chignon et sa fille, je te pardonnerai d'avoir maté mon cul tout à l'heure. Au fait, pour tirer, c'est les deux gâchettes en même temps.

Et, sur ces mots plein de sagesse, elle me donna une tape à l'épaule en s'en allant dans le champ avec son mari et le policier. Alors que tous les trois s'éloignaient, la nana au chignon me sortit une phrase subtile.

-Euh... Vous avez pas un peu froid, comme ça?

-Ah, pa... Pardon! Je m'habille tout de suite!

Je sautillais alors comme un diable sur place pour essayer d'enfiler le haut du costume, puis de curieux gants et enfin, les bottes, le tout pourvu de ces étranges petits boulons, au pire un accessoire esthétique douteux ou au mieux un mécanisme inconnu, qui me serait sans doute d'une quelconque utilité pour rentrer chez moi par la suite.

-Alors, je ressemble à Catwoman?

-Pas vraiment, me répondit la gonzesse en étouffant un rire, plutôt à une sorte de cosmonaute ou à un Power Ranger.

-C'est rassurant.

-Non, je vous jure, vous êtes vraiment très élégant comme ça! Hihi!

Les choses prenaient une tournure étrange. Mes pitreries avaient même réussi à calmer la gamine. Histoire de me montrer gentleman jusqu'au bout et de faire la conversation, je décidais de poursuivre.

-Et, votre prénom à vous, c'est quoi? Moi, je m'appelle Florian.

-Je sais, je l'ai retenu, vous l'avez dit tout à l'heure, dans l'appartement. Enchantée Florian! Moi c'est Gwendoline. Vous aussi, vous avez l'air plutôt jeune. À mon tour de vous demander, vous avez quel âge?

Par toutes les douilles que je me suis enfilé dans ma vie, qu'est-ce que c'est que cette bouille adorable? Elle a un visage doux et en même temps taquin, sur lequel commencent à tomber ses fines mèches blondes claires. Ses pommettes sont hautes et son nez est légèrement aplati, ça lui donne un air sauvageon. Une physionomie particulière qui, en cet instant, me séduit. Quand je vois ces yeux pleins de lumière et de vie, je ne peux pas m'empêcher de coopérer.

-Dix-neuf ans et trois mois.

Mon annonce semblait l'avoir plongée dans un état passager de surprise. Puis, en plissant les yeux, elle étouffa encore un rire, plus cristallin que l'autre. Qu'avais-je bien pu dire pour la plonger dans un tel état?

Mon interlocutrice était là, hilare, sur une route perdue au milieu des champs. La situation était insolite. Même sa petite fille la regardait d'un air interloqué.

-Pardon, mais c'est juste qu'avec l'incident que tu as eu, avec cette fille aux cheveux violets, je t'imaginais un peu plus vieux! Oh! Je suis désolée, je peux te tutoyer, au moins?

C'était donc ça, la raison de son rire. J'étais beaucoup plus jeune que ce qu'elle avait imaginé. Hésitant intérieurement, je décide finalement de prendre la remarque comme un compliment, en sentant mon ego grandir d'un coup. D'ailleurs, il n'y a peut-être pas que mon ego qui s'est mis à grandir d'un coup. La double allusion à mon éventuelle précocité me conforta encore plus dans mon raisonnement, tout en m'excitant davantage. J'essayais de me contrôler, mais je ne pouvais pas m'empêcher de penser que je devais avoir mes chances avec elle, et j'espérais que ça ne se voyait pas trop, avec cette combinaison.

C'était très probable qu'elle soit seule à élever sa fille et je ne pensais plus qu'à lui faire l'amour. Peut-être qu'une place de partenaire attentionné était à combler dans sa vie, mais ça restait à vérifier avant de tenter toute approche.

-Bien sûr, oui... Pas de problème.

Nous parlâmes alors longtemps, très longtemps selon moi. C'était comme si les trois autres et cette histoire de martiens, comme si tout cela n'avait été qu'un rêve ennuyeux. J'apprenais quelques petites choses fort intéressantes la concernant, et mon hypothèse de la jeune mère célibataire fut confirmée dès qu'elle me parla du père de la gamine, qui était parti après avoir appris que sa petite amie était enceinte.

-Tu sais... Avec cette tenue, tu ressembles vraiment à un super-héros. T'es plutôt costaud, en plus, pour un petit jeune de ton âge. Tu fais du sport?

-Euh...

-PÉTOTE!

-Quoi? J'ai pas bien entendu ce que tu m'as dit...

-Non, Gwendoline. C'est... C'est pas moi...

Mes battements de coeur furent accélérés d'un coup. J'étais tellement confus, à me frotter nerveusement l'arrière de la tête, que je n'ai pas remarqué la silhouette jaunâtre gigantesque qui s'avançait dangereusement vers nous, juste derrière Gwendoline. Bordel. C'est tout proche, et c'est plus moche que jamais. Pas de toute, c'était bien le "martien Pétote" que la sphère avait montré auparavant. Une espèce de touffe de poils sombre se trouve sur un gros ventre couleur mousseline, tacheté de pustules noires. De petits yeux obscurs et méchants nous fixent avec envie. Six gros tubercules violets sortent de son dos. La chose marchait lentement, mais elle était colossale, mesurant au moins deux fois la taille de la jeune mère. Que faire? Qu'est-ce que je dois faire?

Je suis paralysé. Gwendoline se retourne, hurle et se fait attraper par la chose. Ses tubercules violets se collent à ses épaules et à ses chevilles, et commencent à la traîner vers une énorme bouche, pourvue de dents pointues et irrégulières. Elle hurle, hurle encore et hurle de plus belle.

-AH! AU SECOURS! AU SECOURS!

FSHHH!

Un des tubercules du monstre vient d'exploser.

Le policier, recouvert de sang, venait de revenir des champs, les deux autres derrière lui. Sauf qu'à la différence du sergent Pringles, eux étaient saufs.

En effet, le vieux moustachu boitait, à cause d'une jambe à moitié arrachée. Qu'est-ce qui avait bien pu se passer là-bas? Étaient-ils allés si loin? Le chauve cria quelque chose.

-LE BLEU! TON FLINGUE, UTILISE TON FLINGUE!

Je m'exécute après avoir entendu cette instruction. Mais au moment où je tente de viser un des tubercules, le tubercule du dessous me désarme en me projetant plusieurs mètres en arrière. J'ai le souffle coupé.

-VOUZÊTPADCHÉNOU!

Qu'est-ce que... Est-ce que c'est vraiment ce monstre qui a produit un son pareil? Il est très différent des petites patates qui nous sautaient dessus. Je ne peux juste pas croire qu'il existe. Ni rien de tout ça, d'ailleurs.

-Ah... Ah...

Gwendoline gémit. Elle se fait à présent mâcher à l'intérieur de la créature.

-NOOON!

Je m'élance à nouveau, sans trop savoir ce que je fais. Mais c'est peine perdue. Je me fais encore éjecter par un tubercule.

-Pétote!

-Pétote!

-Pétote!

De petites pommes de terres agressives commencent à affluer par dizaines, puis par vingtaines, puis par milliers. Je n'ai absolument pas le temps de comprendre ce qui se passe, je suis à moitié sonné. Je vois des choses sans aucun sens. Le bitume de la route cabossée explose par moments. À d'autres, je reçois du sang noir sur le visage.

-UWAAAH!

Mes yeux clignent et je vois très nettement le chauve tenter le corps-à-corps contre le monstre, alors que Maryse tire en faisant simultanément des esquives. Il donne un violent coup de poing au côté du visage du monstre, ce qui a pour effet de lui faire recracher Gwendoline.

-Kof! Kof!

Heureusement pour elle, elle n'est pas blessée... Cependant, un liquide bleu étrange commence à couler depuis les espèces de boulons. Dès lors, la combinaison de Gwendoline est passée d'un état enflé à un état tout à fait normal... Une minute. Le chauve n'avait-il pas parlé d'un phénomène d'enflement? Alors, ça amortirait les chocs?

Mes pensées sont interrompues par une nouvelle chute violente, qui produit des éclaboussures conséquentes, mais rouges cette fois. Une chute d'un corps à côté du mien, inerte.

Je tourne la tête pour mieux voir. Je crie. C'est le policier qui est mort juste à côté de moi, le visage tordu de douleur.

-Maman, crie la petite fille, maman!

Elle se précipite vers Gwendoline en marchant sur le bras du policier. La pauvre est à peine en train de se relever. Son chignon défait et son visage meurtri s'élèvent, tout doucement, avec l'aide de sa fille. J'ai à peine le temps de constater le décès de mon camarade qu'une des pommes de terres affreuses me saute au visage pour mordre mon nez à pleines dents.

-AAARGH!

Maryse donne alors un violent coup de pied sur la créature, qui fait un incroyable vol plané, pendant que son mari couvre Gwendoline et la petite Louane. Désorienté, je parviens enfin à me remettre en place, sur mes deux jambes.

-Ces saloperies! Elles sont trop nombreuses, et on était mal préparés! Mais crois-moi, si je pars en Enfer maintenant, hurla Maryse au-dessus des bruits des détonations et des cris des patates, je vais en emmener autant que possible avec moi!

-RAAAH!

Je n'en croyais pas mes yeux. Le leader au système pileux défaillant venait de placer un puissant uppercut dans le ventre de la créature. Sa combinaison, à ce moment, avait eu le même gonflement étrange que pour Gwendoline. De plus, il y avait aussi eu des sortes de nervures volumineuses, juste avant l'impact, qui disparurent ensuite. L'horreur s'effondra alors, ses yeux noirs écarquillés, la bouche ouverte, tombant avec un son net et lourd, l'estomac complètement troué.

-Ma vie... Ma vie est une... Pétote, dit le monstre avant de succomber à ses blessures.

Pendant une dizaine de minutes, le chauve et sa copine s'occupèrent des dernières patates en vie. Puis vint le calme absolu. Nous étions cinq, debout, parmi les cadavres de pommes de terre mutantes. Je reprenais mon souffle. Est-ce que c'était vraiment fini?

Visiblement, oui, c'était le cas. Mais encore fallait-il trouver le moyen de tous rentrer chez nous. Verdrel, je sais pas où c'est, mais c'est sûrement pas la porte à côté. La petite Louane n'osait même plus pleurer. Elle était trop sincèrement terrifiée, à voir son visage, pour émettre le moindre son.

Moi, je commençais à ressentir des picotements au niveau du nez, ça grattait et ça avait saigné fort, mais rien de trop méchant au moment présent. Gwendoline avait été entièrement épargnée, physiquement en tout cas. Au niveau psychologique, c'était autre chose. Se faire gober vivante par une pomme de terre géante ne doit pas être une partie de plaisir.

Quant à Maryse et à son compagnon, ils semblaient intacts eux aussi, mais rien n'était moins sûr. Il ne fallut pas attendre plus de quelques secondes pour se fixer sur cette question, car on entendit bientôt une plainte rauque, et le chauve tomba à genoux.

-Putain... Ils m'ont niqué les muscles, sérieux... J'ai encore besoin d'entraînement.

-Chéri, ne t'en fais pas! Tu as assuré! Tu as assuré comme un Dieu! Oh, seigneur... Comme je suis soulagée... Tu... Tu ne peux pas savoir...

-Laisse Jésus en dehors de ça, tu veux? Il est sympa, mais je tiens pas à ce qu'il nous tienne la chandelle. Et j'ai pas assuré. Enfin, pas tant que ça, j'veux dire. Si Loïc avait été là...

-Il aurait foncé dans le tas avec la bécane, dit Maryse avec un léger rire.

-Tu comprends pas. On aurait pu éviter que tous ces gens qui arrivaient dans la pièce avec nous y passent. On les aurait tous sauvés, à trois. Mais sans lui, on est à peu près aussi efficaces que les distributeurs de capotes à la sortie des pharmacies. Sans lui, Maryse, on empêchera jamais plus rien.

Il y eut un grand silence. Maryse et son mec regardaient aux alentours, alertes, comme s'ils craignaient qu'il y ait encore quelque chose.

-Pourquoi, commençais-je, pourquoi vous restez tous plantés, là?

-Le transfert devrait avoir commencé, dit le chauve. Problème, on est toujours là.

-Le transfert?

-Après ça, on est censés retourner dans l'appartement où tu t'es réveillé, et c'est à ce moment précis où on peut rentrer chez nous.

-C'est... C'est n'importe quoi, sanglota Gwendoline.

-Je te le fais pas dire, reprit le leader. Mais ce sont les règles de Gantz, et on est obligés d'y obéir. Gantz, c'est cette boule noire à la con. On te donne une cible qui s'affiche à l'écran, tu la localises, tu l'abats et tu obtiens ton droit de partir, c'est tout, point barre, on en sait pas plus. Le reste, c'est des théories. Et aussi, on peut être rappelés pour recommencer ce genre de nuit à n'importe quel moment, vous imaginez? Sauf qu'à chaque fois, c'est le même bordel. Ça fait bientôt deux ans qu'on est bloqués dans cette situation stupide à être rappelés systématiquement dans cet appartement pourri.

-Maman, appela Louane, dis, maman...

-Qu... Quoi mon coeur? Maman est très, très fatiguée. Alors s'il te plaît...

-Comment il marche le jeu?

Quand Maryse et son compagnon se retournèrent vers l'enfant, assise en tailleur dans un coin près de sa mallette, à quelques mètres de la mare de sang, ils eurent comme une épiphanie. La petite tenait dans ses mains un appareil noir curieux, qui ressemblait effectivement à une console de jeux, en utilisant ses doigts ronds de façon nerveuse.

-Petite, dit Maryse, ce n'est pas un jeu que tu as là... C'est un radar! Exactement semblable au radar de Loïc! T'en penses quoi mon chou?

-Parfait, ça. Si il en reste encore un, ça va nous l'afficher.

-Euh, hé, fais-je en amorçant un geste vers le chauve, est-ce qu'on pourrait m'expliquer ce qui se passe, au juste?

Le couple infernal se tourne vers moi avec des airs de tueurs. Ils semblaient embêtés par ma question mais après tout, j'arrivais seulement dans ce monde, et je peinais encore à le croire.

-Des fois, il arrive que la cible affichée par Gantz ne suffise pas. C'est quand d'autres extraterrestres infestent une zone, on est systématiquement obligés de tous les buter, dit Maryse.

-Super, répondis-je. Et donc, vous faites ça depuis deux ans? Et puis, pourquoi cette boule noire s'appelle "Gantz"? C'est vous qui l'avez appelée comme ça?

-On a pas le temps de parler, lâcha le leader, venez.

On s'est mis à marcher à cinq dans le froid, sur les talons du chauve qui fixait intensément l'écran du radar, qu'il tenait fermement entre ses deux mains. Même sa pauvre femme n'osait rien lui dire. On avançait à bon rythme, mais les minutes semblaient comme suspendues. Le ciel devenait à peine moins sombre, clairsemé de nuages laissant voir un croissant de lune. On avait parcouru quelques minutes le bitume endommagé pour finalement s'engager sur un petit chemin de terre boueux, plus loin. Splotch, splotch. Quelques meuglements bovins s'ajoutèrent à la procession. Lorsque nous fûmes enfin arrivés à notre objectif, nous vîmes un corps de ferme en vieille pierre, à peine éclairé par une misérable petit poteau.

-Chéri, dit Maryse, t'es sûr que c'est là? Y a aucun bruit, j'aime pas ça. J'aime pas ça du tout.

-Le radar est formel, il faut entrer dans le bâtiment. Suivez-moi et restez sur vos gardes, pour le coup, il faut vraiment qu'on reste groupés.

En plus de la demeure, il y avait deux ailes à cette ferme, servant sûrement à stocker des marchandises. C'est du côté gauche que notre leader nous emmenait, marchant à pas feutrés.

-D'après le radar, dit-il à voix basse, c'est là qu'il y en a le plus, même si j'en vois aussi dans la maison. On a peut-être une opportunité de rentrer chez nous si on en abat un grand nombre.

Il pousse une vieille porte en bois, qui a le malheur de grincer. Fort heureusement, rien ni personne ne semble vouloir interrompre notre progression. Nous arrivons alors dans un lieu terriblement sombre, humide, mais bien plus éclairé qu'à l'extérieur malgré tout. Une demi-dizaine de vieilles ampoules, pendues parfois par un unique et ridicule câble, nous servent la lumière nécessaire pour distinguer de nombreux sacs de patates. Les étagères en bois sont nombreuses, et on trouve quelques morceaux de tubercules par terre, de sinistre mémoire.

-Celles-là, elles n'ont pas l'air vivantes, chuchota Maryse. Tu es certain qu'on ne s'est pas trompés?

Et là, à cet instant précis, horreur. On entend un sifflement, et on voit tout de suite après une personne vêtue d'un chapeau de paille et d'une salopette. La silhouette s'est déplacée assez loin de nous, dans le fond d'une des allées, portant une caisse pour l'acheminer vers un des autres compartiments, hors de notre champ de vision. Sérieusement, ça craint. On s'est introduits chez des propriétaires terriens qui essaient juste de faire fonctionner leur ferme, et vu comme on est habillés, on risque d'être emmenés au poste. Malgré tout, je ne peux m'empêcher de me dire qu'il est un peu tard pour porter un chapeau, surtout en paille et à cette période de l'année.

-Restez ici, dit le chauve.

Puis, il appuya sur un petit bouton du radar, et après qu'un petit champ électrique soit apparu autour de lui, il devint complètement invisible. Maryse mit alors sa main contre ma bouche pour étouffer mon exclamation de stupeur. Et en tendant l'oreille, on entendit les pas de notre camarade s'avancer dans le couloir. Soudain, une détonation et un cri étrange. Le chauve réapparut quelques secondes plus tard devant nous, nous faisant signe de continuer, sans nous donner plus d'informations.