-C'est bon, tonna notre leader, vous pouvez venir. J'ai compris ce qui se passait ici, on va pouvoir niquer ces saloperies à la source.
-Minute, répondit Maryse, c'en était un?
Notre petit groupe progresse pour arriver au croisement où le pauvre paysan avait disparu. Et là, je dois porter la main à la bouche pour me retenir de gerber. Cet homme à la salopette, que nous entendions siffloter gaiement l'instant précédent, a été décapité. Sa tête n'a pas de peau à proprement parler, mais des grains de maïs, espacés d'un cerne terreux. Sur les côtés de ses joues jusqu'à son menton, il y a des sortes de branchies durcies. Minute... C'était un alien, ça? Je m'approche.
-Non, me retient Gwendoline, Florian!
Je suis penché vers la tête. À voir sa fine bouche ouverte et sa langue verte, on se rend vite compte qu'il y a quelque chose qui cloche. Je renonce définitivement à croire que c'est un intermittent du spectacle déguisé. Toutefois, il y a quelque chose qui me gêne. Je me tourne vers Maryse, qui n'a pas l'air plus choquée que ça maintenant qu'elle a découvert le cadavre. Rien ne tourne rond dans leur attitude.
-Est-ce que... Est-ce que c'est normal pour vous deux, de les tuer? Est-ce qu'ils sont tous mauvais? Celui-ci avait juste l'air d'un fermier... Comment ça se fait qu'il faille tous les tuer? Est-ce... Ces trucs veulent toujours détruire?
-Moins tu te poses de questions, mieux ça vaudra, répondit le chauve. On les considère par défaut comme des dangers, sinon, on peut simplement dire adieu à notre foyer, nos amis et le peu de gens qu'on aime de façon générale. En ce qui me concerne, je crains moins le danger parce que j'ai pas d'amis. Et ma famille, c'est juste ma femme et c'est tout, comme ma mère est partie le mois dernier.
-Tu avais un ami, commença Maryse, et moi aussi... Nous avions un ami.
Je vis notre leader fixer Maryse d'un regard dur, comme si des années lumières les séparaient du commun des mortels. Il s'était sûrement passé quelque chose de grave, pendant ces deux années, où ils étaient prisonniers de cet appartement lillois. Prisonniers de cette boule noire.
-Bon, c'est pas tout ça, mais il faut commencer le nettoyage. Vous voyez toutes ces pommes de terre autour de nous? Ce sont elles, là, tous les points verts signalés sur mon radar. Pourtant, vous voyez bien qu'elles ressemblent à des patates normales.
-Et elles le sont, dis-je d'un air sarcastique, non?
-Pas vraiment. Je pense qu'ils les cultivent et qu'à la récolte ils foutent un produit chelou dessus, c'est sûrement pour ça qu'elles s'incarnent et nous attaquent. On a déjà vu des cas pareils avec une ferme à Loos. Le truc, c'est que c'était une autre équipe qui était sur le coup, mais ils ont pu envoyer la vidéo sur notre serveur. Ils ont perdu trois mecs face à cette carotte géante, et pourtant ils étaient mieux préparés que nous.
-Mais pourquoi... Pourquoi ils font ça?
-Qui?
-Mais... Les... Les extraterrestres, je veux dire, quel intérêt est-ce qu'ils peuvent avoir à contaminer des pommes de terre ou des carottes pour les transformer en monstres? À quoi ça les avance?
-Sais pas, répondit le chauve, peut-être qu'ils ont même pas conscience que ce qu'ils font est dangereux pour nous. Ou alors, on peut également considérer qu'ils préparent une légion pour envahir la Terre. Le résultat est le même, ça nous met en danger. En tout cas, faites ce que je vous dis.
Il prit une inspiration.
-Balancez tous les sacs de patates à terre et tirez dessus. Si vous ne me croyez pas, prenez vos flingues et pointez les sur ça.
Il venait de sortir une des pommes de terre d'un des sacs. Il se tourna de dos pour nous montrer le pistolet, et je remarquais alors la présence d'un petit moniteur sur l'arrière. C'était très étrange. Quand le chauve braquait la pomme de terre avec son arme, le moniteur affichait une vue aux rayons X, comme avec certains appareils médicaux perfectionnés. J'aurais dû m'en rendre compte avant, mais j'étais trop terrifié avec le martien Pétote pour pleinement le constater.
-Vous voyez, là? Comment est-ce que vous expliquez qu'il y ait un putain de coeur dans cette patate?
L'écran affichait en blanc ce qui ressemblait effectivement à un coeur humain en pleine activité. De petits vaisseaux sanguins étaient même visibles, formant un ensemble complexe.
-C'est complètement fou... Vous êtes vraiment sûrs qu'on peut le faire? Et pourquoi à terre, demanda Gwendoline, alors que... Oh.
-Si on tire sur les murs, le bâtiment s'effondre sur nous, répondit notre chef improvisé, agacé.
Commença alors une longue entreprise de destruction des pommes de terres infectées. Même la petite Louane, sept ans, fut gratifiée d'un flingue pour nous aider à faire exploser les sacs jetés à terre, dans une envolée de sang goudronneux.
Une fois l'opération achevée, notre chef nous félicita et on fit la même chose, tous ensemble, dans l'autre aile de la ferme, qui contenait des volailles mutantes à trois yeux et grandes de quatre-vingt centimètres. Tout se passa sans accroc, si on met de côté le fait que Maryse ait dû tuer deux autres employés de la ferme, avec leur peau de maïs. Une sensation étrange parcourait mon estomac. Je voulais repousser le plus possible le moment où, fatalement, j'aurais à tirer sur quelque chose de plus gros que les patates de tout à l'heure. C'était visiblement la même chose pour Gwendoline, réticente à tuer. J'avais bien vu sa grimace à achever une poule, qui agonisait après un tir sur le bas. Ça volait, ça hurlait, et je n'en menais pas large.
-Bon, on a terminé, dit le leader. Plus que cinq.
La grande demeure de la ferme se tenait devant nous. Si on mettait de côté le hululement impromptu d'un hibou, nous étions en train de baigner dans un silence terrifiant. On entrait derrière le chef et Maryse, en file indienne, la petite Louane accrochée à mes jambes. Un couloir sombre, avec un ignoble tapis couleur moutarde nous attendait. Maryse, devant moi, eut un message de son mari, et me fit signe, à moi, Gwendoline et à Louane, pour qu'on la rejoigne en haut. Des reproductions de tableaux étaient accrochées le long des boiseries du vieil escalier dont on gravissait les marches. J'avais cru reconnaître Les Glaneuses, de Millet. Une fois à l'étage, on vit un autre couloir avec une tapisserie verte gondolée, à motifs de blé.
-Il y en a a trois dans la pièce à droite et deux dans celle du fond. Si on a de la chance, ils sont en état de sommeil et on pourra les tuer pendant qu'ils dorment, dit le chauve.
-On y va tous ensemble? demanda Gwendoline.
-Certainement pas. On va faire trop de bruit. Laissez-nous faire. Maryse, t'es avec moi sur ce coup?
-Pour toujours, mon ours mal léché!
-Je... Je veux aider moi aussi.
J'avais dit ça d'un coup, ne pouvant plus me contrôler. J'en avais assez de les voir risquer leurs vies sans rien faire. Ils me regardèrent avec un air surpris, ne s'attendant probablement pas à une telle intervention.
-Je... J'en ai marre de subir tout ce qui se passe. Et puis, je n'ai même pas pu aider Gwendoline... Je... Je veux aller tuer une de ces choses par moi-même.
Pendant un instant, je crus voir une étrange émotion dans les yeux de Maryse. Le leader, lui, restait impassible.
-Tu sais, commença l'homme au crâne brillant, que c'est pas un jeu, tout ça? Qu'on peut crever à tout moment et qu'une seule connerie de l'un d'entre nous peut tous nous handicaper? Si j'ai un bon conseil à te donner, c'est de ne pas jouer au héros. C'est toujours comme ça que ton existence se finit en un battement de cils.
-Oui, mais je ne fais pas ça pour jouer au héros. Si on met de côté Louane, je suis sans doute le plus léger d'entre nous. En plus, si quelqu'un doit y aller, c'est bien moi. Contrairement à toi avec Maryse, je n'ai aucune attache. Mon père est parti de chez moi, ma mère est dépressive, mon ex copine me prend pour un raté et mon oncle qui était le seul à me comprendre est mort. Tu vois? J'ai encore plus le palmarès que toi, pour ça. S'il te plaît mec, laisse-moi y aller. Je vous promets à tous que je peux aider.
Gwendoline se mit à sangloter. Je crus voir une larme dans les yeux de Maryse aussi. C'est dingue, ça, elles s'inquiètent vraiment pour moi?
-Ok, tu m'as convaincu. Va inspecter la chambre où il y en a trois. Mais si jamais tu foires, ou si jamais ils sont éveillés, tu cours aussi vite que tu le peux et tu nous les laisses. On a pas besoin d'un macchabée en plus sur les bras.
-Compris. J'y vais.
Puis, avec toute la discrétion dont je pouvais faire preuve, j'avançais à pas larges en dépassant les autres, toujours sous les sanglots de Gwendoline qu'elle tentait d'étouffer pour qu'on ne se fasse pas repérer.
Je m'avance, convaincu, vers la pièce de droite. C'est drôle, mais pour la première fois depuis longtemps, je me sens un peu important, un peu spécial. Je tremble, mais pas de peur. Ce sont ces sanglots de Gwendoline, mais aussi cette franche inquiétude de Maryse qui me donnent autant de pression. Même le skinhead, sous ses airs un peu bourrus, est un bon gars. Ouais, ce sont tous des gens géniaux. Dommage qu'on se soit rencontrés dans le seul but de tuer des extraterrestres. Si ça se trouve, je suis né pour mourir ici. Mais tout de même, c'est un truc de malade. Des aliens existent. Et ils se cachent dans les fermes. Comment ça se fait que Maryse et son mec n'aient jamais rien révélé à personne? Ma pensée est mouvante, un peu trop même. Si bien que sans m'en rendre compte, j'ai déjà ouvert la porte de droite, et la vue que j'ai ne manque pas de me surprendre.
De dos, un adolescent joue sur son ordinateur. Il a un casque audio sur les oreilles, ce qui fait qu'il n'a pas entendu la porte s'ouvrir. C'est le premier truc que j'ai vu, sauf que c'est loin d'être un adolescent normal.
Déjà, il a la même peau de maïs et les mêmes branchies que les employés dans les ailes de stockage. Je ne vois pas bien à quoi il joue, mais ça a l'air d'être un jeu en ligne. J'éprouve de plus en plus de doutes. Ces extraterrestres, ils sont vraiment dangereux? Contrairement au martien Pétote, ceux-là nous ressemblent beaucoup.
Il y a aussi trois lits dans cette chambre. Un que je devine être celui de l'adolescent, complètement défait, mais aussi un lit double dans le coin gauche de la pièce, où dorment paisiblement deux enfants à la peau céréalière, semblable à celle de celui qui semble être leur grand frère. Des posters de Spider-Man et d'Avril Lavigne parsèment les murs lézardés. Merde, je dois vraiment tuer des gosses? Non.
Ce ne sont pas des gosses, souviens-toi. Le leader l'a dit, ils sont dangereux. Ou du moins, il a clairement mis en évidence le danger qu'ils représentent, avec leurs produits chimiques, qu'ils appliquent sur la Terre sans se soucier des conséquences. Et même, si ça se trouve, ils ont déjà été mis au courant par leurs parents. Que ce monde allait bientôt devenir le leur, qu'ils pourraient asseoir leur domination, après qu'une armée de tubercules hideux soit sur place pour bouffer tous les résistants humains. Non, ce ne sont pas des gosses, et tu dois les tuer. C'est le seul moyen de rentrer chez toi. Mais en as-tu vraiment envie?
J'ai pas envie de les tuer. J'ai pas envie de rentrer chez moi non plus. Chez moi, ce qui m'attend, c'est Mehmed le voisin cocaïnomane, et les sales courses que je dois faire pour lui. Chez moi, ce qui m'attend, c'est une fuite d'eau au plafond qui nique mon plancher et le fait gonfler, chez moi, c'est mal isolé et ça pue la merde. Chez moi, j'aurais encore des appels de ma mère bourrée, dépressive, qui m'insultera en me disant que je ne vaux pas mieux que mon père, le dealer de crack. Non, vraiment, chez moi, c'est peut-être pas si important que ça, après tout.
Il faut quand même que je le fasse. Je l'ai promis aux autres. Je braque mon arme vers le crâne de l'adolescent alien, que je vois aussi dans le moniteur. Allez. Fais-le. MAINTENANT.
BADABOUM!
Je trébuche sur un câble, et il se trouve que par malchance, c'était le câble du casque audio. Ce qui a pour effet, en plus de ma chute, d'activer le son du jeu vidéo sur les hauts-parleurs de l'ordinateur, et de réveiller les deux petits dans leur lit double. Et probablement tout ce qui vit dans la maison, en fait. Putain, je le savais. Je suis pas capable de faire un truc correctement. Désolé, les gens, vraiment désolé.
L'adolescent me fixe en ayant l'air de rien piffrer à ce qui se passe. Les deux enfants, eux, ont plutôt peur. Je les pointe tous, alternativement, avec mon pistolet.
-Faites... Faites gaffe, criais-je en me voulant menaçant, si vous faites le moindre mouvement louche, je tire, ok? Vous comprenez ce que je dis?
Les enfants se mirent en boule sur leur lit. L'adolescent, quant à lui, avait la bouche entrouverte et reculait vers son bureau, avec un air apeuré. Putain, la musique du jeu est forte, et je sais du leader qu'il y a deux autres aliens de l'autre côté, ça va forcément les faire venir!
-Gamin, cours, dit alors le chauve en bas, on arrive!
Mais il faut croire que la malchance me poursuit partout où je vais. Car en effet, ce ne fut pas le viking sans cheveux ni l'aventureuse Maryse qui vint à ma rencontre, ni même la charmante Gwendoline. C'était un alien de maïs adulte et visiblement obèse, en robe de chambre, qui produisait des grognements peu rassurants.
-Putain, putain, putain!
Maryse pestait. Mes compagnons étaient visiblement en train de lutter contre l'autre alien qui déboulait dans les escaliers. Et moi, j'étais seul, face à ce machin. Il était chauve, comme tous les aliens de maïs, mais avait en plus de ça un air patibulaire qui me faisait penser à quelqu'un.
-Pa... Papa?
-VA PAS CREVER, COUILLON! UTILISE TOUT CE QUE TU AS DANS LE VENTRE ET BATS-TOI POUR TA VIE!
Le viking avait gueulé ça, depuis l'encadrement de porte. Je l'avais entraperçu avec Maryse pendant quelques secondes. Ils avaient l'air d'être aux prises avec une version féminine de l'extraterrestre qui était face à moi, mais ils se firent violemment pousser vers l'étage du dessous par des bras musculeux. Je n'avais absolument aucun espoir. À en juger l'expression de mon adversaire et la position de son bras, il avait l'air bien décidé à me frapper, moi aussi. Plutôt logique, quand on y pense. Après tout, je suis comme un cambrioleur, et je viens de braquer trois pauvres gamins. Je mérite sans doute ce qui m'arrive.
Je me préparais à encaisser le choc, et... Et l'impact arriva, beaucoup plus lourd que ce à quoi je m'attendais. J'avais l'impression d'être complètement tordu. Le type à la face de pop-corn me donna un coup de poing qui me projeta contre le mur, et le mur se brisa. Je sentais à la fois les échardes du bois contre ma tête, mais aussi l'impact douloureux de la pierre qui me fit terriblement mal aux os. J'étais tombé dans une petite cour pavée.
-Ah... Argh...
L'homme pop-corn bondit depuis la brèche créée par son coup pour retomber à quelques mètres de moi. J'y crois pas... Ce type est un démon. Il commence à baragouiner des trucs incompréhensibles, en marchant calmement vers moi. J'essaie tant bien que mal de me relever, mais mes bras tremblent.
-Alors, c'est comme ça...
-GRAAH!
L'alien se remit à dire des trucs incompréhensibles après m'avoir enfoncé le pied dans le ventre. Le hic, c'est que je ne ressens plus rien, rien du tout. Comme si j'étais déjà mort ou quelque chose dans le genre. Ah mais attends.
-TOI ET TES SEMBLABLES, VOUS N'AVEZ RIEN À FAIRE ICI! C'EST MA MAISON, ET J'ÉTRIPERAI CHAQUE HUMAIN EN NOIR QUI POSERA LES PIEDS CHEZ MOI!
-Hein?
Je suis complètement mort. Je n'ai plus d'énergie, je n'ai plus aucune volonté de me battre. Je lutte pour conserver ma capacité à réagir, et surtout ma capacité à penser.
-Tu... Tu parles notre langue?
