Je m'appelle Florian Nouhaud, j'ai dix-neuf ans et trois mois. J'ai grandi en Seine-et-Marne jusqu'à mes neuf ans, puis j'ai finalement emménagé avec le reste de ma famille dans le Nord, à Roubaix, pour me mettre au chevet de mon oncle malade. Peu de choses m'ont réussi dans la vie, puisque quelques années plus tard, j'ai perdu mon oncle, mon père et même ma copine qui trouvait que je me comportais comme un looser. Voilà le bilan sur ma vie.
Si je me répète tout ça dans ma tête, c'est probablement parce que je suis sur le point de mourir face à un martien à tête de maïs qui parle.
-TU COMPRENDS RIEN! ÇA FAIT PLUS DE DEUX ANS QUE MOI ET MA FEMME, ON VIT DANS CETTE FERME AVEC NOS SEULES RÉCOLTES, EN NOURRISSANT NOS ENFANTS AVEC DES VOLAILLES MEIS ET DES TUBERCULES DE NOK!
D'accord, ça, j'ai compris. Excepté le charabia sur les volailles et les tubercules, dont j'ai pas capté le nom. Je suis en train de subir le courroux d'un ménage d'extraterrestres fermiers, mais ensuite? Tout ça n'explique pas le martien Pétote, Gwendoline qui a failli se faire manger, ni même aucun autre élément de la soirée d'horreur que j'ai eu.
-Vous... Vous savez... Vos pommes de terre ont bien failli nous tuer, il y a une demi-heure. Vous étiez au courant que ces choses attaquaient des humains pour le plaisir? Ça... Ça rime à quoi ces conneries?
J'y crois pas. Je suis en train de discuter avec un monstre qui veut me tuer. L'extraterrestre expose des dents bien jaunes, contractant les muscles de son visage pour afficher un sourire malsain.
-Si je suis au courant? Mais bien sûr, que je suis au courant! Normalement, les tubercules de Nok ne sont pas supposées se développer ainsi. Elle gardent un coeur, mais développent en même temps des propriétés gustatives uniques, qui permettent un apport journalier correct aux individus de mon espèce. Mais ce n'est pas ça aujourd'hui, le plus important. Ce que ma famille ne sait pas, c'est que j'ai augmenté la croissance des pommes de terre, avec un engrais spécial. Depuis, elles montent la garde sur cette ferme... ET Y CHASSENT TOUS LES HUMAINS INDÉSIRABLES!
-Mais, la police? Et puis même, comment être sûr que vos créatures ne s'attaqueront qu'aux intrus? Personne n'a jamais pu témoigner de l'existence de ces... Tubercules? Personne n'a jamais enquêté sur les disparitions? C'est... C'est complètement illogique, votre façon de voir les choses!
-On a rien contre les humains. Juste contre les chasseurs en noir. Pour protéger ma famille, je la maintiens dans l'ignorance... ET JE TUE LES GENS COMME TOI!
PEW! FSHHH! Le bras du martien maïs père vient d'exploser, alors qu'il se préparait à me frapper à terre. Le viking sans cheveux et les autres arrivent à mon secours, on dirait. Ils ont l'air exténués, et les vêtements de Maryse autant que ceux de son compagnon sont déchirés de toutes parts, laissant voir la mystérieuse combinaison noire. Le sang, épais, coule de la blessure du martien maïs.
Pour autant, l'hémorragie apparente n'a pas l'air de le perturber plus que ça, bien au contraire. Il a l'air encore plus réjoui, et se tourne à présent vers ses nouveaux adversaires.
-Vous croyez vraiment, dit-il d'une voix d'outre-tombe, que je ne me suis pas préparé à votre visite?
Son bras se mit à repousser. Il courut vers le groupe, pour les attaquer. Une danse pour la vie, fruit d'une chorégraphie funèbre, commençait entre les participants au combat qui tournaient.
-Non! S'il vous plaît, criais-je, faites pas ça, y a forcément un autre putain de moyen!
Le leader, Maryse, Gwendoline et même Louane essayaient de tirer sur le monstre, mais ses mouvements semblaient si désordonnés que tous les tirs manquaient leur cible. Il y avait comme un décalage, de trois secondes environ, entre le moment du tir et l'impact sur le sol meuble et fertile. Les secondes semblaient interminables, comme gravées dans la pierre par des prêtres conscients d'une histoire qui ne faisait que se répéter.
Le leader prit un coup, et tomba à terre.
-VA CHIER, CONNARD!
Maryse réussit à placer un coup de genou dans le menton du monstre, qui perdit quelques grains de maïs. Ce fut suffisant pour le surprendre pendant un court instant afin de lui donner un coup de poing, mais pas assez pour le faire tomber.
-TOI AUSSI, FEMELLE, TU VAS MOURIR!
Il cracha une sorte de pâte blanche à la tête de Maryse, ce qui l'aveugla partiellement. Je voyais que leurs vies ne tenaient toutes qu'à un fil... Non. Ce n'était pas possible. Je n'allais pas rester là dans mon trou impuissant, le corps enfoncé dans la terre et la morve au nez à force d'avoir chialé. Je n'allais pas laisser ces gens crever.
Tout d'un coup, je ressentis une extrême chaleur au niveau des jambes. Puis des bras, des muscles abdominaux et même au niveau de la poitrine. Je regarde mon ventre. Des sortes de nervures apparaissent, et là, je comprends. D'un bond, je suis debout. Plus jamais. Plus jamais je n'abandonnerai ce qui est important à mes yeux. Plus jamais je ne renoncerai. Tu avais raison Gwen. Regarde-moi! Je suis un super-héros.
-AAAAH!
Je charge le monstre. J'en ai rien à foutre de crever. De toute manière, ce sera jamais pire que la fois où j'étais bourré et où je me suis tapé trois cachets d'ecsta.
BOUM!
Plusieurs dents volent. Des pétales de maïs, aussi. J'arrive pas à y croire, c'est moi qui ai fait ça? Je peux le blesser. Je peux lui faire mal. Même avec mon mètre soixante-huit et mes cinquante kilos. La face de pop-corn a l'air aussi surprise que moi. C'est le moment! Un direct! Un crochet! Un drop!
Encore! Comme m'avait appris mon vieux! À force de cogner, je sens l'équilibre du monstre qui vacille, ce n'est pas le moment de laisser tomber! Lui faire mal. Le faire saigner. Le réduire en bouillie. Je sens que c'est à ma portée, je sens que je peux tuer quelque chose d'aussi gros. Je ne contrôle plus mes coups. Je ne contrôle plus rien.
Il finit par tomber à terre. Je lui écrase le nez avec mon pied, en lui tombant dessus juste après avec les coudes. Je crois qu'il saigne enfin. Encore. Encore. ENCORE!
-Pas, émet le monstre, pas ma faute... Ai eu peur...
-ET MOI, TU CROIS QUE JE LA RESSENS PAS, LA PEUR, HEIN, ENFOIRÉ? TU CROIS QUE JE LA RESSENTAIS PAS, LA PEUR, QUAND JE ME FAISAIS TAPER AU COLLÈGE? AU LYCÉE? TU CROIS QUE LES MÔMES DE NOTRE ÉPOQUE ONT TOUS LA VIE FACILE, QU'ILS SONT TOUS POURRIS GÂTÉS ET COMPRENNENT RIEN À LA VIE, HEIN PAPA?
Je ne comprenais plus rien à ce qui se passait.
J'avais vu le visage de mon père, à la place de celui de la créature. Avec un retard, je vis enfin que j'étais en train de frapper de la chair morte, sans que je ne sache depuis combien de temps précisément j'étais pris dans cette transe meurtrière.
Quelque chose me retenait le bras. Je me retournais.
-C'est bon. Tu l'as eu, me dit la bouche du chauve alors que la moitié de sa tête avait déjà disparu.
Sans m'en rendre compte tout de suite, je me retrouvais alors dans le même vieil appartement qu'au début. Je ne sentais plus le froid, et j'avais même l'impression que la chaleur d'un radiateur était émise. Pourtant, mes nerfs étaient toujours à vif. Mes sens me jouaient-ils des tours? Mes compagnons d'infortune étaient tous là, sauf le policier. Le leader avait les bras croisés, dans une attitude introspective. Maryse regardait le sol, sans dire un mot. Gwendoline, par contre, sans prévenir, lâcha la main de sa fille et se jeta sur moi pour m'enlacer.
-Hein? Mais, euh...
Elle ne disait pas un mot, mais pleurait d'une drôle de façon.
-Je, balbutiais-je, je... On est vraiment revenus ici?
-Depuis au moins deux minutes, dit le chauve. C'était quoi, l'histoire avec ton père?
-Ah! Euh...
J'étais véritablement gêné. J'avais donc réellement dit ça. Je comprends que Maryse a l'air aussi perturbée que son mari à ce sujet, grâce à un regard en coin. Aussi, je me dépêche pour répondre.
-Quand mon oncle est mort, mon père est totalement devenu une épave. Il s'est laissé aller, il a totalement arrêté la boxe et il a pris du bide, et c'est aussi à cette époque qu'il a commencé à faire des plans foireux, et à cultiver du cannabis pour le revendre au plus offrant. Petit à petit, il a testé plein d'autres drogues et ils ont fini par se séparer, avec ma mère. Il a totalement plongé, et il a entraîné le reste de la famille avec lui.
-Quelle histoire, me dit le chauve sans aucune réaction faciale. Fais juste attention à pas bader comme ça pendant les missions, ça pourrait t'être fatal. Et toi, tu touches au cannabis?
-Euh...
-Raphaël, interrompit Maryse en désignant la boule. Les scores.
Et effectivement, la sphère noire affichait des caractères avec des "5" à la place des "S", comme tout à l'heure. Mais c'était pour tout autre chose que nous fournir la description d'un extraterrestre, cette fois. Ça conservait tout de même un certain côté grotesque.
Sur le côté gauche de la sphère, une sorte de petit dessin qui devait représenter Gwendoline était affiché. On reconnaissait son chignon et un grain de beauté près du nez, mais c'est à peu près tout. Sur le côté droit, en caractères gras, il y avait inscrit ceci.
Catwoman. 3 point5. Alor5, on cherche à 5e faire 5auver?
-Quoi?! Qu'est-ce que c'est que ce machin? Il y a quelqu'un qui se moque de moi, là-dedans?!
Gwendoline se mit à taper du poing sur la sphère, mais le leader la repoussa en arrière pour que tout le monde puisse mieux voir ce que Gantz nous montrait. Puis, un nouveau dessin arriva, d'une petite fille blonde avec des yeux dessinés sous la forme de points noirs.
Morveu5e. 7 point5. Pleure trop dan5 le5 bra5 de 5a maman.
-Hé, protesta Louane, c'est même pas vrai! J'ai aidé à tuer les méchants, moi!
Puis, d'une drôle de façon, l'enfant se mit à faire la même chose que sa mère en étant par la suite repoussée de façon égale par notre camarade chauve. Puis, ce fut au tour de Maryse. Tout du moins, l'objectif était sûrement de chercher une ressemblance sur le dessin, mais quoi que la sphère ait voulu faire, c'était complètement raté. Il s'agissait sans contestation possible du plus moche des dessins, avec des lèvres énormes et un air complètement maussade.
Aubergine. 19 point5. Total: 43 point5. Encore 57 point5 et c'est fini.
-Aubergine? C'est censé représenter Maryse, ça? disais-je.
Je grimaçais. Quelle qu'elle soit, la personne qui avait conçu ce truc avait un sens de l'humour bien douteux. Je ne voyais pas pourquoi on nous classait, ni par rapport à quels critères.
Caillou. 31 point5. Total: 51 point5. Encore 49 point5 et c'est fini.
-Hahaha! Caillou! C'est vrai, criais-je en riant, que t'as pas un poil sur le crâne!
-Le monsieur, il ressemble à un caillou, ajouta Louane.
-Ouais, hilarant. Mon prénom à moi c'est Raphaël, alors tâchez de vous en souvenir pour des rapports plus cordiaux.
Cour5ier Florian. 53 point5.
-Quoi? J'ai eu tout ça?
-Évidemment, me répondit Caillou. C'est parce que tu as battu le boss.
-Le boss?
-C'est l'alien le plus puissant d'une mission, résuma Maryse, c'est comme ça que d'autres que nous ont commencé à les appeler.
-Bon, bon, bon, maugréa Raphaël, chérie, c'est pas tout ça, mais maintenant que les scores ont été distribués, on leur file quelques explications et on rentre pépère chez nous, c'est pas une bonne idée?
Rentrer chez nous? On va réellement rentrer chez nous comme ça? Mais cette situation n'a aucun sens, j'ai au moins mille questions à poser!
-Minute! Pourquoi Gantz a t-il sélectionné le martien Pétote comme cible, alors que c'étaient les martiens maïs les plus dangereux?
Raphaël me regarda, l'air fatigué. Sa barbe broussailleuse, sa posture voûtée et ses cernes attestaient d'un mode de vie sans sommeil. Je ne savais pas pourquoi, mais j'avais l'impression qu'il essayait de me jauger du regard.
-T'es pas con, toi. Je fais que m'avancer, mais à mon avis, c'est parce que les martiens maïs n'ont jamais directement tué d'êtres humains. Ils laissaient leurs tubercules faire le sale boulot, pendant qu'eux jouaient à des jeux ou préparaient des pâtisseries.
-Ah... Vu comme ça, je suppose... Mais tu parlais de rentrer chez nous. Ça veut dire que la sortie de l'immeuble n'est accessible que lorsqu'on a fini la mission que Gantz nous a attribué?
-Il est bavard, le nouveau. Mais ouais, en résumé, c'est ça. On est téléportés ici, Gantz nous file une cible à abattre et on est re-téléportés. Des fois, comme ce soir, il se trouve que la vraie cible est cachée, et donc Gantz n'a pas pu l'identifier clairement tout en sachant qu'il y a quelque chose, c'est un peu compliqué à expliquer à quelqu'un comme toi qui débarque dans l'appartement. L'affaire des points, ça correspond à un genre de coefficient entre le nombre d'aliens butés et leur dangerosité. Si t'as cent points au total, t'es libre. Tu ferais bien de t'en souvenir.
-Mais, dit Gwendoline, on est vraiment obligés d'abattre ces choses? On ne pourrait pas demander au moins une aide? C'est le travail de la police, voire même de l'armée de s'occuper de ça! On est juste des civils...
-On en vient au point le plus important, dit Maryse. Vous ne devez surtout pas parler de Gantz, ni de ce qui s'est passé ici. Personne ne doit voir les armes. Ni les combinaisons, si c'est possible, mais là, vu qu'on a plus nos vêtements, on aura pas trop le choix. Alors officiellement, si on nous pose la question, on sort d'une fête, compris?
-Compris, mais pourquoi garder le secret sur un truc aussi énorme, demandais-je, ne me dites pas qu'on est censés se taper ça tout seuls, si?
-Pour commencer, on est pas tout seuls, enchaîna Maryse d'un ton neutre. Il y a plein d'autres équipes de gens comme nous en France, et même à l'étranger je crois.
-Sérieux?
-Oui, et on t'en fournira la preuve, promis. En tout cas, concernant cette règle du secret avec le monde de Gantz, on l'a appris dès notre arrivée, grâce à...
Elle s'interrompit. J'avais cru la voir ravaler sa salive.
-Enfin bref, il ne faut pas parler de Gantz, c'est tout. Sinon, votre tête explose.
-C'est une blague? hurla Gwendoline.
-Non, dit Raphaël d'un ton lugubre, vous avez tous les trois des bombes dans le crâne, même la petite. Et nous aussi en fait. C'est pour ça qu'il faut conserver le secret, et aussi, portez toujours vos combinaisons sous vos vêtements au cas où. Vous savez quoi? Vous avez un numéro de téléphone?
-Oui, répondis-je en même temps que Gwendoline.
-Maryse et moi, on vous ajoute à nos répertoires dès qu'on est sortis. Je vous enverrai l'adresse d'un site internet, où tout ce qu'on sait vous sera expliqué. Ah oui, j'avais oublié de le dire...
Raphaël reprit son souffle, comme éreinté.
-Visiblement, ça ne gêne pas Gantz qu'on parle de nos chasses aux aliens sur internet. J'imagine que, puisque c'est un lieu virtuel où il est difficile de démêler le vrai du faux, la sphère considère ça comme peu dangereux.
-C'est, disais-je, quand même dingue... Il y en a vraiment beaucoup d'autres, comme nous?
-Pour l'instant, on va devoir s'activer pour sortir, parce qu'il est quand même tard et que moi et Maryse, on va devoir bien récupérer de cette mission. Ça faisait une semaine qu'on avait plus été appelés, alors j'avais cru qu'on pourrait souffler un peu...
Et en effet, ils avaient tous les deux un air vraiment fatigué. Derrière le maquillage, la punkette devait avoir au moins les mêmes cernes que son mari. Je me demandais à quoi ressemblait leur quotidien en dehors de ces fameuses missions, et à quoi allait ressemblait le mien. Je n'arrivais juste pas à croire qu'on sortait enfin de cet enfer. Raphaël nous ouvrit la porte, en nous précisant bien à nouveau que lui et Maryse allaient nous recontacter, tout ça pour rassurer Gwendoline. La petite Louane baillait et dormait sur place. Pour ma part, j'étais complètement éveillé, et même plus alerte que d'habitude. Le couloir au-dehors de l'appartement faisait penser à celui d'un vieil hôtel, mais il était complètement désert. Des boiseries et des enluminures peuplaient cette pièce, mais il n'y avait toutefois aucune fenêtre. De plus, on remarquait aux pas de notre groupe que les tapis sous nos pieds prenaient la poussière. Des appliques dorées éclairaient notre passage. Je regardais partout autour de moi, mais je fus appelé par Caillou pour que l'on descende un petite cage d'escalier, moins luxueuse cette fois. On arrive tout en bas. Caillou ouvre la porte. On le suit, on passe sous une petite arche de pierre et là, à ma grande stupéfaction...
-Voilà. Vous êtes surpris? Pour ceux qui reconnaissent pas, c'est l'hôtel Carlton.
Et en effet, la vieille bâtisse, avec son architecture à la Louis XVI, se dressait face à nous. J'en avais entendu parler par mon père. Il disait qu'il s'y tramait des trucs sales et des "parties fines" mais j'ai jamais vraiment su ce que ça voulait dire. De là où on était, il ne me paraissait pas impossible qu'on vienne de l'aile gauche du bâtiment, quelque part en-dessous de la Coupole. C'était chaud d'imaginer que quelque part dans cet hôtel, il y avait une sphère noire qui nous envoyait chasser des aliens.
La ville se peuplait petit à petit, et les gens nous regardaient bizarrement. Les premières lueurs du jour étaient visibles.
-Je pense qu'à cette heure-ci, les métros fonctionnent, dit Maryse. On... On va y aller. Prenez soin de vous, et on reste en contact. Je vous passe mon numéro, et celui de Raphaël aussi. Alors, c'est le zéro six...
Je regardais mon téléphone, à nouveau fonctionnel. Heureusement pour moi, je l'avais laissé tomber dans l'appartement tout à l'heure, et j'avais ainsi pu le reprendre. J'avais trente-neuf appels manqués provenant de ma mère. Purée... Ça craint à peine. Je prends les numéros de Raphaël et de Maryse, et j'en profite aussi pour prendre celui de Gwendoline en toute impunité, ce qui n'a pas l'air de la gêner plus que ça.
-Je vais devoir rassurer ma mère on dirait, dis-je sans détour. Elle a essayé de m'appeler trente-neuf fois dans la soirée. Depuis que j'ai mon appart, elle passe son temps à s'en faire... Bref.
-Ah, les daronnes, commença Raphaël, c'est toujours quelque chose, hein? T'en fais pas pour ça gamin, j'pense qu'elle sera déjà bien contente de te savoir en vie. Allez mauvaise troupe, à plus.
Puis, chacun repartit de son côté, Gwendoline m'offrant même un baiser sur la joue.
-À plus tard, super-héros.
Je me retrouvais seul comme un gland sur la Grand Place dans un costume noir moulant, mon téléphone portable toujours dans la main. Raphaël m'avait dit que toutes les réponses à mes questions se trouvaient sur internet, et qu'il allait m'envoyer le site. Sauf que le seul problème, c'était que j'avais pas d'ordinateur. Une petite visite à la médiathèque André Malraux à Tourcoing allait sûrement arranger ça.
Pour le moment, il faut appeler ma mère, et vite. Même si je suis pas pressé en réalité, et qu'entendre les vocalises à quarante degrés tient plus de la torture que du véritable soulagement... Mais bon...
Après réflexion, je me décidais à composer, les doigts tremblants, le numéro de Laureline Nouhaud.
-Allô, maman? Je... Je vois que tu as essayé de me joindre. Je suis désolé. J'ai pas pu...
-Sale morveux, va... Connard... P'tit con.
Elle avait dû boire toute la soirée, comme d'habitude. Je tentais de garder mon calme, car après tout, c'était mon vieux qui était à l'origine de toutes ses addictions.
-J'étais... J'étais à vélo dehors, et euh... Je rentrais à l'appart. J'ai eu quelques soucis sur le chemin, et, je, euh...
Je repensais à la phrase de Maryse. Faut que je me taise, sinon, ma tête explose.
-J'ai dû aider un groupe de jeunes qui s'étaient perdus à retrouver leur hôtel, dis-je en désespoir de cause. Là, je suis à peine en train de rentrer chez moi, il s'est passé plein de choses...
-Menteur! MENTEUR! Toujours fourré dehors, t'as r'commencé tes conneries! Tu... Tu vaux pas mieux qu'ton père... Mais lui au moins, il apportait des sous à la maison! Toi, tu... T'apportes... T'apportes... QUE DES ENNUIS!
Je raccroche. J'ai décidément pas l'intention de tenir cette conversation plus longtemps. Ni même envie de rentrer à l'appartement. Mais tout de même, dans cette tenue... Oh putain, l'appartement. J'ai perdu les clés dans les champs, tout à l'heure, quand je me suis changé. Bordel de merde, c'est pas vrai, il y avait aussi mon portefeuille et toutes mes affaires les plus personnelles dedans! Tickets de caisse, carte de crédit, et tout ce qui va avec... Bah, je pense pas que quelqu'un pourra me retirer du fric, de toute façon. Et puis même, si le gars ou la nana en question voyait mon compte de dépôt, il ou elle rigolerait bien. N'empêche, ça fait chier. J'avais cinquante boules en liquide sur moi. Ça m'aurait au moins permis de m'acheter des sapes pour pas avoir l'air bizarre.
Je parcours donc la gare de Lille Flandres avec ce machin qui serre aux burnes, puis j'arrive au niveau du métro. Les gens me regardent toujours aussi bizarrement.
Je suis obligé de frauder. Rien à foutre des agents de la métropole, ils vont forcément fuir quand ils vont voir ma nouille qui ressort autant. Quoique non, ils vont peut-être plutôt m'arrêter, en fait. Les badauds continuent à me mater. Une nana hausse même les sourcils, avec une expression de franc mépris.
J'ai déjà mon plan pour rentrer chez moi. Enfin plutôt, je sais à qui m'adresser.
Je vais devoir parlementer avec Youssef, le gérant du Kebab qui est juste en-dessous et accessoirement le propriétaire de mon logement. Si jamais il est dans ses bons jours, il acceptera de m'ouvrir et me facturera un autre double des clés, ce qui sera quand même un bon début. Derrière les vitres, alors que les stations sombres défilent à toute vitesse, je pense à ma vie et à quel point elle est futile. Cette chasse aux aliens, ces gens, cette sphère, tout ça est peut-être un signe? Je crois que moi aussi, je vais réellement avoir besoin de dormir, dès que ça me sera possible.
Lorsque le métro arrive à Roubaix, je descends en vitesse pour atteindre au plus vite mon chez-moi, ne supportant plus les regards du monde sur ma tenue bizarre.
Me voici dans ma petite rue, avec mon vieil immeuble en brique rouge abritant en partie le fameux Jump Kebab, un petit restaurant et café turc où il fait bon vivre, quand le propriétaire Youssef n'est pas occupé à régler une affaire avec Mehmed le toxico de façon musclée. Il est sept heures du matin, et le commerce de Youssef ne devrait pas trop tarder à ouvrir. Je suis adossé contre le muret crasseux depuis trente minutes, quand je vois enfin arriver mon sauveur.
-Hé bé monsieur, ça va pas? Qu'est-ce que tu fiches ici à cette heure? interroge Youssef d'un ton encourageant. Tu sors d'une fête déguisée?
-Euh... Oui, c'est ça. C'est exactement ça. Le problème, c'est qu'apparemment quelqu'un s'est trompé de veste et a pu repartir avec mes papiers. Dans ma veste, il y avait aussi les clés de mon appartement, et c'est pour ça que je voulais vous demander...
-Te tracasse pas. Attends un moment.
Il entra dans son commerce en déverrouillant vigoureusement la porte, et je le vis passer derrière le comptoir, grâce à la baie vitrée. Youssef se mit à genoux, puis, en retira un objet, pour ensuite revenir vers moi d'un pas dynamique.
-Tiens, et tu la perds pas cette fois hein? Ta mère, elle a appelé ici. Elle était fort énervée, tu sais? C'est pas bon de causer du souci à sa famille comme ça. Même si tu lui passes pas de coup de téléphone, tu peux au moins lui envoyer un message texte, hein? Bon. Moi, tu m'as jamais fait de coup dans le dos et tu paies tous tes loyers à temps, donc, tu peux monter tranquille. Mais fais gaffe mon gars, si tu perds ton double une troisième fois, ça va être plus compliqué hein!
-Merci Youssef.
-De rien, de rien, allez, file!
Pas besoin de me le répéter deux fois. J'ouvre la porte de l'immeuble en montant les marches quatre à quatre. Mon escalier produit un craquement caractéristique, mais cette fois, ça me rassure. Heureusement, pas de Mehmed en vue. Bien. Je viens d'arriver au deuxième étage, ma seule clé en main. Mouvement de poignet, porte ouverte, quelques pas et je me jette sur mon matelas. Ça y est. J'en avais besoin... Je vais enfin pouvoir dormir.
