Je vois une tache bleue. Un ciel. Non, une fumée bleue qui s'évapore au centre de ma vision. Tout autour de moi, tout est clair, limpide, et j'entends même le chant des oiseaux. J'ai l'impression de tomber, mais je n'ai pas peur. C'était comme si j'avais fait un saut en parachute dans du coton, ou quelque chose qui y ressemble. Je me sens chaud et froid. Je me sens fatigué et bien. C'est compliqué à ressentir, mais qu'importe? Puis, quelque chose de plus distinct émerge du paisible chaos, comme si ça s'élevait en dessous d'une bâche. C'est un corps de femme. Elle porte une combinaison noire. Ses cheveux sont attachés en un chignon et son visage commence à être identifiable. Je tombe de plus en plus vers elle. Gwendoline. Sa bouche s'approche de la mienne avec un sourire taquin. Soudain, je suis téléporté dehors, dans un champ. Gwendoline et Maryse portent leurs costumes, mais ils sont déchirés de part en part. On peut voir le sein droit et le ventre apparent de Gwendoline, mais aussi la taille et les chevilles de Maryse. Leurs bouches sont entrouvertes, et leurs visages baignent dans une sorte d'extase. Non, leurs visages m'implorent.
-S'il te plaît, commença à dire Gwendoline en détachant chaque syllabe, martien Florian... S'il te plaît, martien Florian, baise-nous!
Je me sens incroyablement puissant. Mes muscles des bras et des jambes doivent faire le double de leur volume habituel, quant à mon service trois pièces, ça doit plus ou moins être pareil.
-Tu sais, dit Maryse en me caressant tendrement l'entrejambe, maintenant que mon mari n'est plus là, je vais enfin pouvoir m'amuser... Tu as réussi à le battre, martien Florian. Il faut dire qu'il s'affaiblissait un peu, avec toutes ces nuits sans sommeil... Hum... Elle est si grosse...
Oh. Merde. Je sens que je suis vraiment tendu tout d'un coup, dans tous les sens du terme. Pourquoi fait-elle ça? C'est pas logique. Mais d'un côté, ça me fait un bien fou.
-Laisse-le moi un peu, dit Gwendoline en se mettant sur les genoux. Hum... Moi aussi, j'ai envie qu'il vienne vers moi et qu'il me prenne avec son outil... Allez, mon grand, si je survis à ton marteau, tu pourrais peut-être faire de moi une maman pour la deuxième fois...
Elle relève ses seins en écartant Maryse. Elle les met contre ma fusée. Je n'y crois pas, c'est merveilleux. Je suis en train de me faire astiquer le poireau entre ses deux protubérances moelleuses.
Ces deux filles sont en train de se battre pour mon engin. Cette lutte dans les champs est des plus exquises, et j'ai déjà l'impression que je vais tout lâcher. Non, retiens-toi! Ne te laisse pas aller avant la fin, attends au moins que l'une d'entre elles ait retiré sa combinaison, quoique lorsqu'on y réfléchit bien, mon épée est tellement solide que je pense que je vais finir par les embrocher toutes les deux, tour à tour et vivantes, malgré moi. Maryse pousse Gwendoline, et me tend ses fesses nues. C'est parfait, je peux m'exercer un peu pour préparer le final, j'ai déjà décidé de ce que j'allais faire. Je vais finir tout ça avec Gwendoline. Je n'y comprends plus rien. C'est illogique, c'est malsain, c'est fou, mais qu'est-ce que c'est bon! Je sens que la punkette est déjà toute mouillée.
-Tu sais, dit Maryse, tu peux nous faire tout ce que tu veux.
Je suis maintenant nu comme un ver, contre Gwendoline, en lui écartant les jambes dans un champ d'aubergines. Mon braquemart est tellement rocailleux qu'il a troué sa combinaison. Ses jambes sont fines mais ses cuisses bien dodues. Maryse se tient sur mon dos, en essayant de me masser, mais aussi de temps à autre de me faire tirelipimpon sur le chihuahua, quoi que ça veuille dire. Gwendoline est en train de crier comme une bonne bête. Elle donne de petits coups de pied et ça m'excite. Je me sens partir comme si j'allais coloniser une autre planète. Hm... Oh... Voilà, ça y est, on y est, ma jolie. C'est bon.
Ploc. Ploc. Ploc. C'est le supplice de la goutte d'eau, putain.
Une tache jaune se trouve juste au-dessus de ma tête. Depuis cette tache jaune, à un rythme soutenu d'une goutte d'eau par seconde, des petites molécules hydrauliques s'assemblent et s'alourdissent mutuellement pour peser aussi lourd qu'une enclume. J'arracherais ma tête moi-même si c'était possible. Le plafond de mon appartement s'est encore remis à fuiter, mais ça, c'est probablement à cause de mon voisin Mehmed qui donne des coups de pied dans les chiottes. Ou du toit qui a pas été réparé depuis des lustres, au choix, mais une chose est sûre. Mon chez-moi est un véritable dépotoir.
Cinq novembre, il est quinze heures et quart. C'est avec une migraine pas possible que je me traîne vers le lavabo, ébréché. Je me fous de la flotte sur le visage, et je me regarde dans la glace. Je porte encore ce fichu costume noir. Tout ça n'était donc pas un mauvais rêve. Enfin, la baise dans les champs, si, mais pour le reste, je sais que non. J'ai de si grandes poches sous les yeux que je pourrais sûrement y foutre un nouveau portefeuille. Enfin, si ma banque accepte de me faire une nouvelle carte, ce qui est loin d'être décidé. Sans tarder, je me fous à poil, et je jette ce fichu truc au-delà de l'encadrement de porte.
La douche m'apaise et me débarrasse de tout ce qui était superflu. Je puais la sueur et l'inquiétude, mais maintenant ça va mieux. Je sais ce que je vais faire. Je vais descendre au supermarché me prendre une bonne bière et me relaxer en matant une de mes vieilles cassettes du dessin animé Pokémon, ça me fera bien marrer. Non, rien à foutre du fric, je me prends un pack entier. Ah mais attends. Merde, j'avais oublié que mon portefeuille était perdu dans les champs.
À peine sorti de ma cabine à eau chaude, j'entends tambouriner à la porte. Bordel de merde, je sais qui c'est. J'ai aucune intention, pas la moindre intention d'ouvrir. Il a dû coller l'oreille contre son plancher pour m'entendre me laver. L'enfoiré.
-FLORIAN! HÉ, FLORIAN! MES CINQUANTE EUROS? TU LES AS, MES CINQUANTE EUROS?
Évidemment que j'ai plus tout ce fric, Mehmed. Hier soir, vers vingt-deux heures et des brouettes, avant d'être prisonnier d'une sphère noire qui m'avait envoyé chasser des extraterrestres, je faisais une livraison depuis chez moi vers la rue Alexandre Dumas à Tourcoing, avec dix sachets de cocaïne dans mon sac à dos. Je parcourais la distance, non négligeable, à vélo, pour le compte de monsieur Mehmed Dadcha, mon voisin du dessus, ancien électricien mais probablement aussi l'homme le plus défoncé aux psychotropes de tout mon quartier, connu des services de police pour être un trafiquant notoire. Il s'agissait d'apporter la came à un client fidélisé sans me faire prendre des services de police pour que, vers la fin du mois, Mehmed partage le tiers de ses recettes avec ma personne.
Sauf que je me suis fait renverser par une bagnole. Et vraisemblablement rouler dessus. Et depuis, j'ai perdu tout le fric. Tout ce qui m'est arrivé entre temps serait encore inexplicable, ou en tout cas, personne ne me croirait.
-TU VAS OUVRIR, MON GAILLARD, HEIN? FAIS PAS SEMBLANT D'ÊTRE AILLEURS!
Tant pis pour mon semblant de tranquillité. Les cheveux encore trempés, j'allais ouvrir à Mehmed avant de me rappeler de la présence de la combinaison, que j'avais balancé à la hâte. Je pousse donc à nouveau le costume noir vers la salle d'eau avec le pied, et je me hâte de prendre un pantalon, des pompes et un veste pour aller ouvrir à Mehmed qui me semble être sur le point de défoncer la porte.
-Ah ben c'est pas trop tôt jeune homme. Dis voir, t'essaierais pas de me doubler, Tony?
-Euh, Mehmed... Mon nom, c'est Florian, tu te souviens?
-Je déconnais, je déconnais mon pote.
Mehmed me présente son plus beau sourire aux dents jaunes qui me rappellerait presque celui du martien maïs père. C'est un homme qui a l'air de venir du plus profond des enfers. Sa peau, abîmée, accompagne des cheveux bouclés et un grand nez pointu. Maintenant que j'y pense, il est peut-être à peu près aussi grand que Raphaël. Il commence à poser ses mains sur mes épaules, presque dans une attitude paternaliste.
-J'ai vraiment, vraiment besoin de ce fric, Tony. Comment ça se fait que tu m'aies pas bipé? T'as bien fini la commission au moins?
-Ben, oui, mais c'est-à-dire que...
Je réfléchis à une excuse à toute vitesse, pouvant justifier le fait que je n'aie rien à lui donner. Comment je vais faire pour me tirer de cette situation? Ce mec est totalement imprévisible. Autant il m'a aidé à monter mes meubles les premiers mois, autant il a déjà pissé sur mon palier un matin parce que j'avais refusé de lui prêter vingt euros la veille. J'avais bel et bien eu le temps d'effectuer la transaction, mais je m'étais fait percuter par le véhicule juste au moment où je rentrais à Roubaix.
-Tu... Tu peux me donner une seconde? J'ai eu une soirée plutôt chargée, et j'ai même été interrogé par les flics. Mais t'en fais pas, ils ont rien pu trouver... Ni concernant la came, ni à ton sujet. J'ai planqué mon sac avec le fric quelque part en ville, pour qu'ils puissent pas relever quoi que ce soit. Maintenant, je dois me mettre à l'ombre un moment avant d'y revenir. Faut juste que tu me laisses le temps de me préparer, ok?
Mehmed me regarde avec un oeil mi-clos. Il a l'air de rien piger à ce qui se passe, mais il penche tout de même le visage vers moi, et je sens qu'il a vraiment une odeur de vieux chou.
-Demain, hein? Tu me donnes le fric... Demain! Et pas d'histoires! Je le saurais sinon, capiche, Tony?
Sur ces sages paroles, le toxico s'en va. Ouf! Putain. J'ai eu chaud. Je m'adosse à la porte, puis je tombe sur le cul. Les secondes sont douloureuses. Je me sens submergé par l'horreur de tout ce qui va arriver. J'ai peur, très peur. Peur de ne pas réussir à gérer ma vie. Je mens à tout le monde, depuis le début. Je vais sûrement devoir retirer ce fric à la banque, en même temps que de remplir un nouveau formulaire pour une nouvelle carte. Que ce soit à ma mère, à Youssef, à Mehmed ou à moi-même, je suis obligé de me raconter des histoires pour oser vivre. Mais... Mais pas dans l'autre monde, pensais-je tout d'un coup. Pas dans le monde de Gantz. Je sais que ce monde n'a pas été un rêve, j'en ai pour preuve le costume noir et trois nouveaux numéros dans mon répertoire téléphonique. Dans ce monde, je ne suis que Florian Nouhaud, un sale gosse débile qui enchaîne les plans foireux pour survivre. Alors qu'avec Maryse, Raphaël et... Gwendoline... J'ai l'impression qu'ils m'ont accepté comme j'étais. Je peux me tromper, bien sûr, mais ça irait de pair avec une nouvelle vie. Je le sens, j'ai cette intuition: c'est de ça dont j'ai besoin. Je pense que je vais aller faire un tour en ville, tant que ces pensées m'accompagnent encore...
Dix-sept heures et vingt-six minutes. J'ai eu le temps de passer à la banque, de faire un retrait, et de demander ma nouvelle carte. Ensuite, j'ai marché, longtemps marché jusqu'à un endroit qui est pour moi comme un vieux pote. Ça fait déjà un moment que je squatte en face d'un des ordinateurs de la médiathèque André Malraux, à Tourcoing, où j'ai une carte d'emprunt vieille de trois ans. J'adorais y lire des mangas. J'étais pas retourné ici depuis l'époque du lycée! Remarque, c'est pas si vieux.
Je suis là, tout excité. Ma combinaison noire, que j'ai décidé de porter en dessous de mes vêtements, me donne encore plus chaud. Dans un petit coin sombre, derrière les rayonnages de langues étrangères et les magazines, je suis arrivé avec stupéfaction sur un site internet bien particulier. Pas un site porno, non, même si lorsque l'on s'attarde sur la description, ça a quand même l'air de parler de boules... Ou d'une boule noire, pour être plus précis. Je n'en crois pas mes yeux. C'est Raphaël qui m'a envoyé l'adresse, il y a un instant, sur mon téléphone. Il est juste impossible que cette chose existe... Et pourtant, je déchiffre les lignes suivantes sur le navigateur.
Survivre en combi moulante.
Informations, rapports, conseils de survie, détente, rencontres et espaces de discussion sur la chambre de la sphère noire.
Sans plus attendre, je clique. Le site est plutôt bien fichu. À gauche du titre, il y a un petit personnage dessiné sur le coin, comme un logo. C'est une brunette cartoon qui fait un clin d'œil. Le créateur du site l'a sûrement dessinée lui-même. Elle a la même combinaison noire que moi, Gwendoline, Raphaël et Maryse lorsque nous affrontions les martiens Pétote et maïs. Je suis donc bel et bien sur un site créé par quelqu'un qui a vécu les mêmes choses que nous... Et dire que je porte encore ce foutu costume aujourd'hui. Je lis ce qui est écrit sur la page d'accueil.
Ressources accessibles par inscription uniquement.
Pour créer un compte, merci d'envoyer un mail à l'adresse suivante en cliquant sur ce lien: great-teacher-62
Heureusement, Raphaël m'a déjà envoyé des identifiants. Il m'a dit par SMS que ce n'était pas lui l'administrateur du site, mais qu'il pouvait modérer les contenus et les inscriptions. Je me connecte donc sous le pseudonyme "dark_pussy_lover" choisi par mes soins quelques instants plus tôt, sans réelle opposition ou remarque de la part de Caillou.
Bien, ça a fonctionné. Je vois six boutons en dessous du titre: accueil, survie, journal, pensées, forum et ressources. Je suis sur la page d'accueil.
Vous étiez sur le point de mourir. Vous avez ensuite été dans une étrange pièce, au centre de laquelle se tenait une lourde sphère noire d'environ un mètre vingt de diamètre. Vous étiez avec des personnes d'horizons différents, qui ont partagé le même sort que vous lors d'une rencontre avec des créatures agressives non-terrestres. Ce site existe pour attester de la réalité de notre expérience. Notre objectif est de rassembler les gens comme nous en France, mais aussi d'organiser des rencontres et des entraînements afin de comprendre ce qui se passe avec la technologie connue sous le nom de "Gantz".
D'accord, je suis vraiment au bon endroit. Je clique sur le bouton "survie".
Cette section sert à donner des conseils aux nouveaux arrivants autant qu'aux experts. Les liens ci-dessous vous permettront d'accéder à la fois aux règles de Gantz, à ce qu'il ne faut surtout pas faire, mais contiennent aussi des données plus génériques comme des programmes d'entraînement physique de base, les extraterrestres rencontrés, ainsi que des conseils pour un régime alimentaire sain, conseils qui ont fait leurs preuves sur six membres de mon équipe basée à Lille.
Quoi, sérieusement, ils vont jusque-là? Mais ils sont combien au juste, sur ce site? C'est incroyable. Et dire que certains illuminés font des recherches sur les sociétés secrètes et l'économie fantôme alors qu'ils ont ça sous les yeux. Le monde est taré, positivement taré. Et la perspective de trouver des gens comme moi me rend euphorique. Je parcours chaque mot, chaque ligne, en faisant rouler la molette de la souris avec une avidité nouvelle. Je clique sur le lien "règles" qui est arrivé en premier.
La première chose à savoir, c'est que vous êtes mort(e). Ou du moins, votre corps d'origine est mort. À l'heure où j'écris ces lignes, il est absolument certain que votre corps n'est qu'une copie de celui que vous avez possédé auparavant. Si vous vous êtes réveillé(e) dans la chambre de la sphère noire, vous êtes forcément arrivé(e) à la suite d'un meurtre, d'un accident ou même d'un suicide. La sphère tient compte de cela et ne téléporte à elle que des êtres humains dont le coeur a cessé de battre. Il est toutefois important de préciser que dans certains cas, pour des raisons inconnues, Gantz amène des animaux plutôt que des humains dans la pièce. Certains disent que c'est un bug, d'autres affirment que la machine n'a pas été programmée pour faire de distinction entre les formes de vie. En tout cas, le corps des morts, de la plus petite parcelle de cervelle jusqu'à la peau, peut être recréé, sans différence notoire. Je vous laisse imaginer ce à quoi cette technologie pourrait aboutir si nous avions les moyens de la contrôler et de la comprendre.
Alors comme ça, je suis vraiment mort. Bizarrement, ça ne m'a fait ni chaud ni froid quand je l'ai lu. En revanche, la perspective d'avoir été synthétiquement recréé par un laser est légèrement plus effrayante. D'où peut bien venir une telle technologie? Ah... Un autre point. Les "cibles". Qu'est-ce que...
La plupart du temps, les abattre mettra fin à la session, mais dans certains cas, il faudra désinfecter toute une zone. La sphère affichera toujours un portrait robot de l'extraterrestre ou des extraterrestres en question, ainsi que d'autres informations, qui se sont malheureusement toujours avérées inutiles. Il faudra alors éliminer à tout prix la menace à l'aide de l'arsenal qui est distribué dans la sphère. Ensuite, toutes les personnes présentes dans l'appartement seront téléportées dans un lieu complètement aléatoire où vit la cible et d'autres formes de vie potentiellement dangereuses.
Toutes ces règles... Ça décrit notre soirée avec une précision démentielle.
-Monsieur?
Argh! Quelqu'un! Quelqu'un était en train de mater derrière moi! Un type dégingandé avec des lunettes en demi-lune, les cheveux parfaitement bien coiffés, qui observe la fenêtre de navigation avec un air très intéressé. J'appuie tout de suite sur la petite croix rouge.
-Vous avez une carte? L'usage d'un PC est réservé aux adhérents à la médiathèque, vous savez?
-Ah, euh... Oui, bien sûr... Tenez, elle est un peu vieille.
Je tends mon vieux carton plastifié au bibliothécaire. Il rajuste ses lunettes en regardant toutes les informations visibles. Sur sa chemise blanche, un badge est épinglé, avec son nom. On peut lire "Anthony Walsh".
-Il faudra penser à mettre à jour votre carte, on a complètement changé le formulaire. Que consultiez-vous?
-Ah, ben, euh...
-Simple curiosité.
Mon coeur bat à tout rompre dans ma poitrine. Je repense à ce qu'avait dit Raphaël. La bombe dans la tête. Si jamais il apprend quoi que ce soit de plus, je suis bon pour crever!
-C'est... Un site de jeu de rôle, vous connaissez? Non? Peu... Peut-être pas. On doit incarner un guerrier ou une guerrière galactique, pour défendre la planète Terre contre des envahisseurs...
Voilà! Bon, c'est un peu maladroit mais comme ça, ça devrait passer. J'espère que j'arrive enfin au bout de mes peines aujourd'hui, j'ai eu mon quota de mauvaises surprises ces derniers temps. Le bibliothécaire me fixe avec un air sévère. Il n'a pas vraiment l'air convaincu par cette histoire de jeu de rôle où on doit tuer des aliens... Pourtant, c'est un scénario assez lambda, non? Je me prépare à ce qu'il veuille consulter mon historique.
-Vraiment? Ça a l'air sympa, tout ça. Je pourrais y jouer?
Je m'attendais à tout sauf à cette réaction! Tenant compte de son allure, je m'étais dit qu'il avait davantage une tête à écrire un mémoire sur la nostalgie chez Proust qu'à jouer à des jeux en ligne. Comment je vais me sortir de ce pétrin?
-Ah... Ben, euh, c'est-à-dire... En fait, ça se joue pas directement sur navigateur, c'est carrément sur table... On... On a juste l'aide d'un programme.
-Intéressant. Et le site, du coup, il sert à quoi?
-Ah, euh... C'est pour mettre le joueur dans l'ambiance... Et aussi organiser des rencontres avec d'autres joueurs, dans la réalité, vous voyez?
Je m'enfonce de plus en plus. Mais d'un côté, il n'a clairement pas pu voir ce qu'il y avait sur le site, non? Sinon, ma caboche aurait explosé depuis belle lurette, à en croire Raphaël. Pendant un instant, je crois voir un sourire sur le visage de mon interlocuteur. Bizarrement, c'est comme s'il était amusé de la situation...
-J'ai compris, je dois être trop âgé pour ce genre de choses. Vous pouvez disposer du PC comme bon vous semble, mais je dois vous prévenir qu'aujourd'hui, on ferme dans une heure environ. Amusez-vous bien, monsieur.
Trop âgé? J'en sais rien. Il semble être assez jeune pour ce genre de boulot, mais d'un autre côté, je n'ai pas pu m'empêcher de penser qu'il avoisinait les quarante ans. Sauf que sa posture et sa voix ne collent pas du tout. Peut-être les vêtements et l'intonation, j'en sais rien, mais il y a un truc qui cloche avec cette personne... Et je suis pas rassuré. Voilà, c'est ça, pars... Pars très loin... C'est bon, il s'en est allé. Tant pis pour les infos sur Gantz, j'ai pas envie de rester plus longtemps dans cette bibliothèque. Cette personne est vraiment louche, je saurais pas l'expliquer.
Sur le trajet du retour, tout se passe bien, même si je me sens suivi. On arrive vers la fin de la journée, et le vent ébouriffe mes cheveux. Il est temps de rentrer à la maison. Je vais peut-être me prendre des pâtes sur le chemin.
J'ai acheté des "nouilles alphabet". Pas que j'aime particulièrement ça, mais elles étaient moins chères. Il me reste de la sauce tomate dans le frigo, ça pourra faire une sorte de repas. Maintenant que j'ai pu retirer un peu d'argent, je pense que je vais prendre le métro. Au moins, ça m'enlèvera la sombre et crétine idée que quelqu'un marche à une dizaine de mètres de moi, depuis que je suis sorti de la médiathèque. Plusieurs fois, je me suis retourné, mais rien. C'est quand même étrange. Je dois juste être stressé. La perspective de donner cinquante euros qui viennent de ma poche à Mehmed ne m'enchante pas plus que ça, mais au moins je sais que j'aurais la paix. En principe. Me voilà à ma vieille rue, avec la façade du Jump Kebab éclairée par... Des sirènes de police? Oh bordel, c'est pas vrai. Je ne peux jamais avoir la paix? Trois voitures sont là, devant mon immeuble. À quelques mètres de la porte d'entrée, un officier de police vient à ma rencontre. Je transpire comme un porc.
-Monsieur? Vous habitez ici? Est-ce que vous êtes en contact avec monsieur Mehmed Dadcha?
