De fins rayons de lumière blanche arrivent depuis les stores vénitiens. Bordel! J'ai vraiment dû pioncer comme un bébé, cette fois. Pour la première fois depuis longtemps, je n'ai pas mal à la tête en ouvrant les yeux au réveil. Une sensation de bien-être envahit mon corps tout entier, c'est génial! Je me lève en roulant des épaules, après m'être étiré de tout mon long sur mon matelas, matelas qui a fait crisser mon lit métallique dans un son presque mélodieux. Direction la salle de bains. Parfait! Beau gosse aujourd'hui, comme hier et avant-hier, en fait. Un coup de brosse dans les cheveux, ça fait plaisir aux nanas. Parfum premier prix obligatoire, aussi. Pschitt, pschitt. Petite chemise classe à rayures. Cravate noire, caleçon Calvin Klein, jean délavé et pompes classes à lacets. Je suis bien dans mon corps et je suis bien dans ma tête, l'exemple parfait du jeune mâle prêt à pécho dans la plus absolue des banalités. Mon appartement est pas trop mal, sans cette fichue fuite au plafond. J'ai pu obtenir un rencard avec Gwendoline, malgré le fait que j'hésitais vraiment à me lancer et qu'elle soit plus vieille que moi. On va au cinéma aujourd'hui, c'est moi qui invite et je choisis aussi le film! J'ai un vrai travail, je commence à pouvoir parler à nouveau avec ma mère et surtout, plus aucun souci avec Mehmed le voisin toxico. Tout ça, c'est le fruit d'un long mois de remise en question, d'exercice et de préparation mentale, mais aussi le fruit du hasard pour être honnête. Je mets mon blouson noir, parce que l'air de rien, en décembre, il fait plutôt frisquet. Je me sens au meilleur de ma forme, et alors que je descends les escaliers après m'être lavé et habillé, je me souviens en détail du soir qui a totalement pu améliorer ma vie.
-Monsieur? Hé, hurlait le policier, monsieur!
-Que... Quoi?
-Je vous ai demandé si vous connaissiez Mehmed Dadcha! Trente-sept ans, au chômage, ancien électricien, d'origine turque! Des cheveux bouclés, assez grand? Ça ne vous dit vraiment rien?
-Ce... C'est mon voisin du dessus, pourquoi?
-Une altercation a été rapportée ici, par des clients. Apparemment, il aurait agressé le gérant du commerce qui est juste en dessous de chez vous, pour ensuite prendre la fuite. Est-ce que vous auriez la moindre idée d'où il pourrait être, en ce moment?
-Je, euh... Non, pas la moindre idée.
Je regardais par-dessus l'épaule du policier, pour voir quelqu'un arriver vers nous... Non, ce n'est pas possible. Boitillant, la gueule en sang, Youssef, respirant par la bouche, se dirigeait vers moi. Il avait l'air salement amoché... J'étais sous le choc.
-Youssef! Euh... Monsieur, zut! Bordel de merde, mais qu'est-ce qui s'est passé?
L'homme, le dos voûté, se frottait le visage pour en essuyer le sang. Il fut obligé de cracher un gros mollard à terre avant de me dire quoi que ce soit.
-Bah, tu t'imagines bien... Il me devait déjà presque cent euros. C'est pas parce qu'il a des liens biologiques avec moi qu'il peut descendre et manger à l'oeil... Mais ça, il a pas voulu l'accepter. Les choses, toutes les choses qu'il a dites, crois-moi, un fils devrait jamais dire ça à son père. Touche jamais à la drogue, gamin. Ça peut détruire des personnalités autant que... Kof! Autant que des vies!
-Monsieur, dit le policier, il ne faut pas que vous forciez comme ça! D'accord? Bon... Vous avez forcément besoin de soins, après ce genre de mésaventure. Votre fils aussi. Personne ici ne sait à quel point vous êtes blessé ni depuis combien de temps cette situation dure, alors ménagez-vous!
-Kof! Pas besoin... Kof! J'ai déjà pris bien pire que ça... Tout ce que je vais avoir, c'est un coquard et une mâchoire un peu douloureuse, pendant deux ou trois semaines, pas plus... Maintenant, laissez-moi... J'ai littéralement du pain sur la planche, mais aussi de l'agneau et des frites... Kof! Donc, pas besoin de vos politesses! Et toi, dit Youssef en me regardant, tu peux monter, gamin. Vous autres, les poulets, vous avez aucune idée de ce qui se passe véritablement ici. Allez gamin, file!
Devant la façade du Jump Kebab, je vois un Youssef en bien meilleure forme qui me salue, en souriant de façon équivoque. Il est au courant pour mon plan avec Gwen car nous en avons causé pendant mes heures supplémentaires, hier soir. Je découpais les pommes de terre et c'est venu comme ça, dans la conversation.
-Fais pas attendre la donzelle hein! Que je t'aie pas donné ton congé payé pour des clopinettes, gamin, haha!
Il vient de me crier ça, alors que je m'éloignais pour atteindre le métro. Je ne peux m'empêcher de tourner la tête et de lui faire un doigt d'honneur, en toute amitié. Je tremble un peu à cause de la température, on est aux environs de neuf heures.
Avant la séance ciné de ce soir, il est prévu que je mange avec Gwen vers treize heures, et qu'on fasse les boutiques ensemble. Mais encore avant tout ça, je dois aller faire un tour chez Raphaël et Maryse, pour quelques mises au point concernant le programme d'entraînement, que j'ai commencé à suivre il y a déjà deux semaines. C'est drôle à dire, mais le site internet auquel Raphaël m'a donné accès m'a vraiment donné des conseils utiles. Par contre, plus question de me rendre à la médiathèque André Malraux à Tourcoing. Le bibliothécaire me fout trop les jetons, avec son intonation doucereuse et sa tronche prématurément vieillie. Je me rends maintenant, de façon générale, dans un cyber café lillois pour consulter Survivre en combi moulante, c'est plutôt loin mais c'est assez chic.
En tout cas, après environ quarante minutes, je suis arrivé en face de chez Raphaël et Maryse. La vieille pierre pavée du Vieux-Lille a éprouvé mes pieds et mes pompes classes à lacets, mais pas assez pour effacer ma bonne énergie ni ma bonne humeur. Dans la rue Saint-André, un petit bâtiment morne à la façade grise héberge mes deux nouveaux amis. C'est seulement la deuxième fois que je les vois, en fait! Je me souviens de mon premier passage. J'étais entré dans leur couloir, assez large, après avoir passé le digicode. C'était Caillou en personne qui m'avait accueilli en premier. Inutile de dire que ma gêne était conséquente. Et quand le viking sans cheveux m'avait demandé pourquoi j'avais l'air d'avoir un balai dans le cul, j'étais quasiment certain qu'il m'était impossible d'avouer que j'avais rêvé d'avoir baisé sauvagement sa femme dans un plan à trois. Cette première rencontre s'était finalement assez bien passée. À présent, j'attendais à nouveau, à la limite d'être collé à la porte comme un témoin de Jéhovah. La porte s'ouvrit enfin, à mon grand soulagement.
-T'es en avance, lâcha Caillou en guise de bonjour. Tu portes pas ta combinaison?
-Qu'une partie, dis-je sans détour. J'ai le reste dans mon sac, ça ira, de toute manière, si je me téléporte avec? Ce soir, je joue le grand jeu, avec Gwendoline!
-Super, puceau. Bon, c'est pas tout ça, mais on va avoir du travail aujourd'hui.
On entrait finalement dans le salon, avec son drapeau pirate en tissu caractéristique, fixé sur le mur du fond. Maryse, décontractée et jambes croisées, se réchauffait près du poêle à bois avec une boisson chaude.
-Ah, Florian! Déjà là pour le briefing? Entre dans la salle à manger, on a déjà tout préparé.
-Chérie, commença Raphaël, pour lui, c'est juste la salle de réunion, ok? Ne commence pas à brouiller les frontières hiérarchiques, haha.
-Ben, c'est juste la salle à manger qu'on a aménagé en salle de réunion, en fait...
-Je sais, je sais. Mais c'est le meilleur logement qu'on ait trouvé ici pour avoir la paix, d'accord? Pas de voisins, une classe énergie "B" et surtout une proximité avec la gare Lille Flandres pratique pour aller voir les copains. Et lui, il doit encore faire ses preuves. Donc, pour l'instant, si tu veux bien ma puce, ce sera la salle de réunion, pour Don Juan.
On finit par rire à trois et se taquiner méchamment sur nos activités respectives. Par exemple, Raphaël finit par me dire que pour un coup je ne sens pas l'huile de friture. C'est vrai que je travaille pour Youssef, maintenant. Je me souviens bien de la façon dont c'est arrivé.
Le lendemain de l'agression de Youssef, je m'étais levé avec une boule dans le ventre. Bien sûr, le problème des cinquante euros était loin derrière moi, mais à côté de ça je flippais réellement pour l'état de santé du propriétaire de mon logement. Très vite, je suis allé voir comment ça se passait.
Vers dix heures, le Jump Kebab baignait dans un calme quasiment religieux. Yasmine, préposée à la caisse, me sortir un timide "bonjour". Norbert, en train de nettoyer le sol, ne fit pour sa part aucun effort pour me signifier qu'il avait constaté ma présence. Puis, il me parla enfin pour briser le silence.
-Désolé, on sert pas de plats chauds avant onze heures.
-Mec, je viens pas pour ça... Je peux voir Youssef?
Comme par magie, l'homme au dos voûté et au visage dur émergea en poussant le rideau de la cuisine. Il avait encore la face complètement tuméfiée, mais semblait déjà dans un état plus rassurant que la veille.
-Salut, bonhomme. Alors, qu'est-ce que tu me veux?
-You... Youssef! Merde alors, il s'est passé quoi hier au juste? Et puis...
Je marque un moment d'hésitation, en me remémorant les sirènes de police, les blessures de Youssef et tout le reste. Tout me paraît encore plus irréel que cette boule noire à l'humour douteux.
-Mehmed... C'est vraiment ton fils?
-Je te l'ai dit gamin, je te l'ai dit. Il trempait dans des problèmes que même moi je peux pas réussir à comprendre. Enfin, ça, à mon avis, c'est à cause de tous les gens qu'il a fréquenté, mais j'ai jamais pu les prendre sur le fait. Des gens aux costumes noirs, très chics, mais tout dans l'esbroufe. Il a fait son choix, ce con!
-Purée... L'angoisse.
-T'en fais pas, c'est pas l'pire. Le pire du pire, c'est qu'il en a profité pour se servir dans les caisses du restaurant. Il a aussi attaqué Kevin, qui est mon cuistot numéro deux. Tu le connais peut-être pas.
-Euh, non, et à vrai dire, avec la pagaille d'hier, j'ai pas vraiment pu voir combien il y avait de blessés... Il va bien?
-Il m'a appelé depuis l'hôpital ce matin pour me dire qu'il me ferait parvenir sa démission. Faut le comprendre, Mehmed fait du grabuge depuis les deux ans où il a emménagé ici. Mais j'y pense...
Il me regarda de haut en bas, comme pour me jauger. Je ne comprenais rien à cette attitude théâtrale peu habituelle pour le propriétaire de mon logement, puis enfin, il s'adressa à moi.
-Tu pourrais très bien le remplacer, toi! T'aurais juste à découper des légumes, faire chauffer le four, aider Yasmine à prendre les commandes, que des choses pas trop contraignantes, des petites tâches comme ça. En plus, ta maman m'a dit au téléphone que c'était dur, pour elle, en ce moment, et je peux tout à fait te proposer ce genre d'arrangement. Ce serait un CDD de six mois, pour l'instant, et je te reprends si tu fais du bon boulot. Alors, partant?
Inutile de préciser que j'avais accepté le poste illico. Je me trouve à présent dans la fameuse "salle de réunion", en compagnie de Raphaël, Maryse, mais aussi de cinq autres personnes, quatre mecs et une nana. La particularité de cette situation, c'est que nous sommes tous des survivants aux terribles parties de chasse que Gantz organise. Raphaël m'avait expliqué que les réunions avaient lieu deux fois par mois, pour échanger les dernières informations, mais aussi qu'ils étaient bien plus nombreux à l'origine. La faute à des extraterrestres de plus en plus redoutables et à des équipes mal préparées. La petite pièce dans laquelle nous nous trouvons comprend des panneaux de bois coulissants, avec une décoration à la japonaise, mais aussi un mur blanc sur lequel Raphaël projette des images à l'aide d'un appareil. Ce sont des photographies et des vidéos, toutes plus variées les unes que les autres. Parmi elles, on voit, à un moment donné, un type aux cheveux et aux yeux noisette en train de frapper une créature verte, pourvue de griffes et habillée d'un long manteau.
-Je suis en train de correspondre avec un mec au Japon, commença Raphaël, et il se trouve que c'était lui, Daredevil. Vous savez, ce mec qui nous a laissé tous les commentaires en anglais? Il a pris tout ce que je vous ai montré avec son téléphone, de très près. Il dit qu'il fait ça pour que nous ayons un témoignage. Et, de tout ce que j'ai pu voir depuis qu'on a ouvert le site, les martiens là-bas deviennent encore plus balèzes que chez nous. Si j'en crois cet informateur, vous pouvez être sûrs que la France va suivre. Ce n'est pas tout. Selon lui, pendant la période dite "de test", les sphères ont d'abord été distribuées dans notre pays... Et même dans notre région, aux abords de la Belgique si on en croit les données qu'il a pu hacker au niveau de la racine.
-Minute, interromps-je Caillou, comment il peut être certain de tout ça, ton informateur?
Tout le monde me regarda bizarrement, sauf Maryse et Raphaël. Un mec aux cheveux courts et avec un bouc se tourna vers nos hôtes.
-Maryse, Raphaël, vous tenez jamais vos newbies au courant?
-On... On a pas vraiment eu le temps de lui en parler, hésita Maryse. Et puis, de toute manière, en consultant le site, il allait forcément tomber à un moment ou un autre sur les commentaires de Daredevil.
-Daredevil? Un genre de justicier du net? dis-je en haussant un sourcil.
-C'est, entre autres choses, le mec qui nous a donné le plus d'informations sur Gantz et le fonctionnement des équipements, dit Raphaël d'un ton las. T'es sûr que t'as visité tous les liens?
-Ben, euh... Oui. Enfin... Je t'ai déjà dit à propos de ce mec chelou, à la bibliothèque! Et puis, j'ai beau avoir eu ma première véritable paie, je peux pas encore acheter un ordi! En plus, je suis sûr qu'avec mon secteur paumé, je vais à peine avoir la bande passante pour lire mes mails donc...
-Bref, me coupa Raphaël, il en arrive de plus en plus puissants partout dans le monde. Certains voudraient nous coloniser, d'autres seraient juste des migrants. En tout cas, même si on ne sait toujours pas comment la sphère noire a été créée, grâce à Daredevil qui a pu pénétrer le network on arrive plus ou moins à définir son origine géographique. Un signal beaucoup plus puissant que les autres a été capté en Allemagne, à Essen. Daredevil nous a suggéré de mener notre propre enquête là-bas tant qu'on aurait pas de missions. Vous en pensez quoi?
Au même moment, la sonnette retentit. Maryse se leva immédiatement de son siège, pour aller voir qui venait. Et une petite minute plus tard...
-Désolée, dit Gwendoline avec un moue à me faire fondre, j'ai dû appeler une amie pour qu'elle garde Louane à la maison. Je pensais qu'elle était un peu trop jeune pour... Tout ça.
Elle était magnifique. Et vraisemblablement, elle avait choisi de ne pas porter sa combinaison en dessous de ses vêtements. Ses cheveux, clairs et détachés, tombaient gracieusement sur un manteau beige laissant voir de belles jambes pourvues de collants noirs. Le type au bouc, que Maryse m'avait présenté mais dont j'ai oublié le nom, commence à la siffler. Je me retiens d'aller lui exploser sa sale gueule de merdeux.
-Gwendoline, va t'asseoir, on t'a gardé un siège, dit Raphaël. Pourquoi t'es pas venue à la première réunion?
-Je... Je n'y ai juste plus pensé, dit Gwendoline en rougissant.
-C'est pas grave, interrompit Maryse, Florian va t'expliquer, pas vrai Florian?
-Ou... Oui... Ouais, pour sûr.
J'étais aux anges. Gwendoline vint s'asseoir à côté de moi. Une délicate senteur de cerise s'échappait de son cou, et même de tout son corps à bien y réfléchir. En fixant ses lèvres rouges, je n'avais plus qu'une envie. Les embrasser. Dès lors, le blabla de Raphaël sur les martiens n'était plus ma priorité. Je n'avais plus qu'une chose en tête, notre rendez-vous. La Gwen, la pauvre Gwen. Elle ne se rendait même pas compte que je la fixais, et que j'imaginais des choses pas très catholiques. La première fois où j'étais venu dans la salle de réunion, c'était il y a deux semaines. Je voyais Raphaël, Maryse, les quatre mecs et la nana déblatérer sur nos conditions de survie, mais je suis vraiment pas fortiche pour retenir leurs noms. J'avais accordé de l'importance à ces informations mais pour le coup, c'était de la pisse de chien comparé à ce qui pouvait potentiellement m'arriver ce soir, dans les salles obscures... Et peut-être plus loin?
Il y a une semaine, j'étais en train de courir à la citadelle de Lille. J'étais à un bon rythme, avec pour cette fois-ci de l'endurance et pas du sprint, afin d'améliorer ma VMA de dix-sept kilomètres à dix-huit kilomètres par heure, comme me l'avait conseillé Raphaël. Je soulevais des poids aussi, à la salle de musculation la plus proche de chez moi. J'avais encore un peu mal aux bras, mais je sentais que tous ces exercices répétés commençaient à porter leurs fruits. Déjà, je n'avais plus le cafard dès le matin. Je me levais avec un étrange optimisme et une rage non dissimulée de vaincre. Même Youssef avait remarqué ça dès mon troisième jour de travail. Alors que j'étais en train de servir des clients, il m'avait lâché, comme ça, l'air de rien...
-Hé bé alors monsieur, je vois qu'on est plein d'énergie, hein? Tu te serais pas trouvé une copine par hasard?!
-Hahaha! Pas encore Youssef, non... Pas encore.
C'est plutôt drôle. C'était pendant ma course la plus longue, et alors que j'étais au meilleur de ma forme que j'ai reçu un appel de Gwendoline, les écouteurs encore dans les oreilles avec la chanson d'un certain groupe australien pour me tenir compagnie. Je sais pas si j'ai neuf vies, ni si j'ai des yeux de chat, mais une chose est sûre: j'en ai eu au moins eu une, et la seconde n'en est qu'à son commencement.
-Allô, Jacques Chirac à l'appareil, j'écoute?
-Tss-tss... Florian, sérieusement! Elle est toute pourrie, ton imitation!
-Je ne vois pas de quoi vous voulez parler, madame... Alors, depuis l'temps, ça vous dirait, qu'on se fasse enfin une bière et un saucisson entre vous et moi, dans les campagnes françaises, loin des tous ces étrangers avec leur vingtaine de gosses?!
-Florian, tu t'enfonces, là... Hihi... C'est vraiment de mauvais goût.
-Bon, alors, chérie, tu la prends mon invitation, ou tu veux une jolie pomme du terroir dans ta jolie bouche de brebis?
-Florian! Allez, arrête ça tout de suite! Je t'appelais pour autre chose, à la base mais... Ok, disons que c'est d'accord pour qu'on se voie, on se fera bien un café à Lille demain, si tu veux. Au Notting Hill de la rue de Béthune, vers treize heures, si ça ne te dérange pas?
Oh la chatte! Putain! Mon coeur va sortir de ma poitrine, il faut que je me calme. Ce n'est peut-être pas un vrai rencard, mais c'est au moins un excellent début! Je jubile intérieurement en reprenant mon souffle à cause de l'effort physique qui a précédé cet instant intense, mon âme étant probablement en train de sautiller quelque part entre deux connections synaptiques. Une joggeuse est à deux doigts de me bousculer tant je suis concentré par cet appel téléphonique. Je pense à sa taille, à ses yeux, à ses hanches parfaites. Mais non, il ne faut pas céder à l'euphorie, du moins, pas en apparence... Sinon, je risque de passer pour un gars louche, et c'est la dernière chose dont j'aie besoin dans cette situation. Continuons à rester neutre et gardons le contrôle dans l'échange, tout en étant sporadiquement drôle et courtois.
-Marché conclu pour demain à treize heures, alors? C'est bien, ça. Mais dis-moi Gwen... Euh.. Gwendoline. De quoi tu voulais me parler à l'origine, exactement? Tout... Tout va bien pour toi?
-Disons juste que... J'ai besoin de parler à quelqu'un par rapport à tout ce qui s'est passé dans cet appartement, et vu que c'est avec toi que j'ai le plus eu l'occasion de connaître... Ce n'est pas que je ne fais pas confiance aux autres, mais... Enfin, tu vois, c'est compliqué. Ça concerne des gens. Des gens bizarres qui me suivent, et je ne sais pas pourquoi.
Des gens bizarres qui la suivent? Maintenant que j'y pense, depuis que je suis allé à la médiathèque, j'ai cette impression-là aussi, sans toutefois pouvoir obtenir la preuve de ce que je ressens. Peut-être aussi que ça a un lien avec Gantz, et dans ce cas Gwendoline est bloquée à cause de cette histoire de bombe dans la tête.
-D'accord, je comprends, tu ne peux pas trop en dire, c'est ça?
-Oui, répondit Gwendoline. On se dira tout ça demain. Je vais demander à ma copine Linda de garder la petite.
-D'accord, ça marche. Bon, à demain?
-À demain.
Et elle me quitte là-dessus, me laissant partagé entre joie et inquiétude. Si des gens la suivent, est-ce que ça veut dire qu'elle est en danger? Est-ce que ça pourrait être des... Aliens? Rien de moins sûr. Ça pourrait aussi bien être des harceleurs ou des désaxés mentaux. Non, Florian, te fais pas de scénarios. Elle sera en pleine forme et tu la verras demain. Si je balise maintenant, je vais passer pour un gros lourdingue le moment venu. Mais quand même, cette histoire de gens bizarres qui la suivent...
Non, je ne dois pas replonger mon esprit dans ces souvenirs. Il faut que je me concentre sur la réunion, même si toutes mes pensées vont à présent vers la sulfureuse Gwendoline, qui s'est plus qu'apprêtée pour notre premier vrai rendez-vous. Raphaël interrompt mes rêveries par son ton brusque.
-Hé! Oh, couillon! Florian, réponds, bordel de merde! T'as bien suivi l'entraînement? T'es bien allé dans le gymnase dont tu m'avais parlé? Tu soulèves combien de kilos sans la combinaison?
-Je commence à réussir à soulever du vingt kilos sans problème. Je pense aller vers du vingt-deux cinq, la semaine prochaine.
-Parfait. Et ta vitesse moyenne?
-Euh... Environ dix-huit kilomètres à l'heure.
-Tu l'as dressé comment ton protégé, pour qu'il soit aussi timide, Raphaël? dit la seule fille du groupe que je ne connais pas.
-À coups de pompe dans le cul, répondit Raphaël sans la moindre expression. Tiens, ça tombe bien que tu aies pris la parole, Stéphanie. En tant que chef de la team d'Amiens, tu pourrais peut-être lever tes fesses et nous parler à ton tour de ce qu'il y a de neuf, de votre côté?
-On a pas grand chose, répondit-elle tristement. Mais il faudra bien que j'entraîne encore mes gars si on veut survivre à la prochaine nuit.
Stéphanie, la chef de la team d'Amiens. Ça y est, je me remets leurs noms, à tous. D'abord, il y a cette Stéphanie, avec les cheveux courts, qui a l'air beaucoup trop musclée pour qu'on la provoque. Mais aussi Jimmy, plutôt petit, le type sarcastique avec le bouc. Ensuite on a l'autre un peu rond, Antoine, une grande asperge avec des lunettes, Ludovic, et enfin un black complètement baraqué, Lewis. Ils étaient tous plutôt taciturnes lors de la première réunion, à part Stéphanie qui devait jouer les porte-paroles.
Elle s'approcha de l'ordinateur, pour y connecter une clé USB. Dès lors, l'image projetée passa de ce combat inattendu contre l'extraterrestre à griffes à quelque chose plus morbide. Le cadavre d'une jeune fille décapitée affichait une grimace de terreur. Gwendoline mit la main à la bouche. Comme je la comprenais... Je ne savais pas où Stéphanie s'était procurée cette photo, mais une chose était certaine: celui qui avait fait ça n'y était pas allé de main morte.
-J'ai reçu ça il y a quelques jours sur ma boîte mail, dit Stéphanie. Accompagné d'une petite mention sympathique, avec écrit en lettres grasses "tu seras la prochaine", vous voyez le genre? Le truc, c'est que je pense qu'il y a un lien avec Gantz.
-Tu pourrais préciser en quoi? demanda Raphaël.
-Cette jeune fille était membre d'une équipe à Arras, dit sans détour Stéphanie. Elle s'appelait Honorine Dumont. Bien sûr, ça peut aussi être une coïncidence, mais j'ai également eu le témoignage d'un correspondant à Valenciennes, où là aussi il y a une sphère. Il m'a dit que d'étranges hommes en costume lui étaient tombés dessus à la sortie d'un disquaire, le soir, et qu'il avait failli y laisser sa vie. Tout ça dans un laps de temps très court...
D'un clic, Stéphanie passa à l'image suivante.
-Et ça, c'est une coupure de journal que j'ai cru bon de scanner. C'est un article qui parle de disparitions mystérieuses autour d'un bar à Arras, Le Grand Vertige. Ils insistent pas mal sur le côté mélodrame du truc en parlant de jeunes qui fuguent de chez eux, mais comme par hasard, niveau timing, ça colle parfaitement à la mort d'Honorine Dumont. Dis, Raphaël... Vu que t'as pu habiter dans le secteur à un moment donné, je me demandais si tu en savais un peu plus que moi.
-Concernant quoi?
-Si c'est un lieu mal fréquenté, ou quelque chose dans ce goût-là?
-Arras est pas spécialement une ville où la vie est colorée et les oiseaux chantent au lever du soleil, pour sûr. Mais ça reste toujours moins flippant que Lille un samedi soir, en fait. Quoique maintenant que j'y pense, ce serait pas surprenant qu'une mafia quelconque se développe dans certains secteurs, mais pas dans un coin aussi exposé. Donc, pour résumer... Tu penses que les membres des différentes équipes sont en train de se faire attaquer les uns après les autres par des aliens, en dehors des missions?
-Mais si ces choses qui attaquent les nôtres étaient des aliens, intervint Maryse, Gantz nous aurait sommé de les tuer depuis longtemps, non? Non, pas de conclusions hâtives... On est en droit de s'inquiéter, mais rien ne nous permet d'affirmer un lien explicite avec des extraterrestres.
-Je comprends ton point de vue, répliqua Stéphanie, mais reconnais que c'est louche.
-Personnellement, je suis complètement d'accord avec Stéphanie, dit Lewis de sa voix grave. On voit ces horreurs nous poursuivre chaque soir, et selon vous, ces fichus extraterrestres ne seraient pas capables de nous traquer à n'importe quelle heure de la journée? Ça n'a juste aucun sens. Pourquoi est-ce qu'ils attendraient un moment précis?
-Ça suffit, dit Raphaël, qu'il s'agisse d'extraterrestres ou pas n'est pas notre problème. Du moins, pas encore. Je pense que notre priorité, c'est d'aller enquêter en Allemagne, et peut-être que là-bas le problème du meurtre d'Honorine Dumont sera résolu. Au fait, Stéphanie... Cette Honorine, c'était une combattante expérimentée?
-Plus que la plupart d'entre nous si j'en crois les rapports. De ce que j'ai lu de l'autre équipe, il est explicitement dit dans leurs fichiers qu'elle a déjà eu les cent points.
-Je vois... Elle a eu les cent points. Chez nous, les seuls qui y sont parvenus... Ils sont morts, ou juste partis de ce piège infernal. Et... Comment ne pas les comprendre...
Je suis assez abasourdi par tout ce que j'entends. Donc, même en journée, on est pas réellement tranquilles? Tout ça n'a aucune signification. Et cette histoire d'enquête en Allemagne ne m'enchante pas non plus. J'interviens.
-Dites, c'est si chaud que ça pour les avoir, ces cent points? Je veux dire, ils rendent la liberté à celui qui les a, c'est bien le cas? On tue ces saloperies, jusqu'à accumuler cent, et après, on peut se tirer fissa, ouais?
-On peut aussi choisir de rester, dit Maryse. Et dans ce cas, deux autres choix s'offrent à nous.
-Ah oui? Mais... Quel genre de choix débile on pourrait faire, à part... Euh... J'ai dit quelque chose qu'il fallait pas, c'est ça?
Et en effet, la plupart de mes compagnons d'infortune, sauf Gwendoline, me fixaient durement comme si j'avais pris une carte d'adhérent au Front National. Maryse a la larme à l'oeil. Raphaël a l'air exaspéré.
-Tu n'as vraiment rien lu sur le site, hein? Avec les cent points, on peut aussi ramener quelqu'un qui a été tué pendant une mission. Ou obtenir des équipements plus puissants, mais ça, c'est de la merde. La vérité, c'est que Maryse et moi, on est paumés. Paumés entre le désir de se casser de ce jeu de merde et la volonté de ramener notre ami. Son nom, c'était Loïc... Loïc Le Noir. On l'a perdu il y a un an de ça. J'ai l'impression que c'était hier.
Maryse commence à sangloter et quitte la pièce. Raphaël affiche un air éteint.
-La réunion est terminée, dit Raphaël. Entraînez-vous, rentrez chez vous ou faites ce que vous voulez. Moi, j'en ai assez de tout ce cirque pour aujourd'hui.
Une demi-heure plus tard, je suis en train de marcher avec Gwendoline dans les allées les plus fréquentées, remplies de magasins. La grisaille est omniprésente, et de fines gouttes d'eau commencent à perler sur mon crâne. La petite pierre bien ciselée que nos pieds frottent est sale, et Lille nous paraît bien fade après les événements de ce matin. On ne sait pas trop où on va, et mon enthousiasme est retombé d'un coup.
-Florian, murmura Gwendoline, j'ai froid...
Zut, ça va tourner au fiasco. Même si j'ai un peu la tête ailleurs, il faut que je me comporte de façon attentive et attentionnée, sinon je risque de passer pour un mufle.
-Tu veux qu'on aille manger quelque chose? Ou boire un chocolat chaud, peut-être?
-Peut-être...
-Comment ça, peut-être? Ah... Euh... Pardon. J'ai eu un ton un peu brusque.
-Non, ne t'en fais pas... C'est... Cette réunion, c'était bizarre. Comme je ne suis pas venue la première fois, je n'imaginais pas que ça puisse être aussi... Douloureux. C'était comme ça aussi, à celle d'avant?
-Par "comme ça", tu entends bien "dramatique et déprimant"? Non. C'était pas à ce point, en tout cas. Enfin, on ne m'avait pas beaucoup parlé, mais au moins, Raphaël et Maryse m'avaient transmis les programmes d'entraînement et s'étaient montrés plutôt agréables avec moi. Enfin bon...
Je pris une grande inspiration.
-J'imagine qu'il y a des jours avec et des jours sans. Et puis, l'idiotie de ma question n'a pas dû aider non plus. Bon! On va pas rester là, à se morfondre. J'ai dit une connerie, ça a réactivé des souvenirs et touché des plaies chez eux deux, des plaies qu'ils n'ont visiblement pas eu le temps de panser, des plaies qui n'ont certainement pas encore cicatrisé... Je pense que j'irais leur présenter des excuses. Et si jamais ils ne les acceptent pas, ben tant pis, c'est pas grave! J'aurais juste à me démener pendant les missions. Je t'aiderais, toi aussi. Je te protégerai, et on les aura, ces cent points... Crois-moi, on s'en ira de ce jeu maudit. Je te le promets, d'accord?
J'allais poser ma main sur l'épaule de Gwendoline pour tenter un rapprochement, mais à ma grande surprise, ce fut elle qui prit l'initiative en m'enlaçant de façon aussi soudaine qu'inattendue. Peu importe ce qui se trame derrière tout ça. J'en suis certain, maintenant, j'ai au moins une personne à laquelle je tiens et je ferais tout pour la défendre. Le nouveau Florian est arrivé, alors allez vous faire voir, les aliens.
