Regard terrifiant. Air essoufflé. Haleine de rat mort. Mehmed Dacha me regarde comme si me tuer était, à présent, son souhait le plus cher.
-Mehmed? Tu... Qu'est-ce qui a bien pu...
Je réfléchis à toute vitesse alors qu'il vient vers moi. Raphaël intervient alors, se rapprochant de quelques pas.
-C'est qui, ce mec? Florian, tu le connais?
-C'était mon ancien voisin... Il...
Je n'ai pas eu le temps de finir. L'homme à la peau terreuse s'est jeté sur moi en criant, les yeux plus écarquillés que jamais, ses cheveux noirs et gras partis en arrière. Il est en train de m'étrangler, et il resserre sa prise jusqu'à ce que les autres arrivent enfin à le dégager. Gwendoline essaie d'aider. Ils le plaquent tous les trois contre un mur, même mon pote au crâne brillant semble avoir quelques difficultés avec le forcené.
-JE LE TIENS, JE LE TIENS! hurle Raphaël.
-Bordel, mais c'est quoi ce type? Il porte même pas de combinaison! braille Maryse.
Mehmed grimace en montrant les dents comme un chien qui a la rage. Il n'a rien perdu de son énergie, mais heureusement pour moi, la prise de mes camarades est assez forte pour le maintenir hors de ma portée. Le toxicomane a l'air encore plus possédé que d'habitude, si toutefois cela est possible. Après une ou deux minutes de lutte et des menaces de Raphaël, mon agresseur finit par se calmer.
-Petit con, lâche-t-il, petit merdeux... Connard... Je vais te buter, tu entends Florian? Je vais te buter... Comme j'ai pu en buter bien d'autres, comme les poulets qui m'ont traqué tout à l'heure.
Ah, ça y est, il ne m'appelle plus Tony. Ironique, vu la situation. Je toussote avant de pouvoir lui répondre.
-Mehmed, déconne pas. Qu'est-ce qui s'est passé au juste? Pourquoi tu t'en... Kof! Pourquoi tu t'en es pris à Youssef? Putain, Mehmed, pourquoi... C'est ton père, en plus!
-C'est bien ce que je pensais. C'est toi qui m'a balancé aux flics, hein? Alors que t'es qu'un petit merdeux de camé à sa mère, hein? Le sale cafard qui touche du fric tous les mois par sa maman et à qui ça suffit pas. T'es fier, hein, mon gland? Combien tu m'as pris au juste en tout, hein, enculé? Tu m'a doublé en ramassant ma thune à ma place et en vendant mes sachets à moi, en me racontant que des bobards pour que j'aille me faire péter l'anus en prison? HEIN?! Et c'est quoi le délire, avec vos tenues moulantes? Vous êtes des fétichistes? ON EST OÙ PUTAIN?!
Il bave alors que son corps semble être sur le point de tomber, tout juste maintenu par les trois autres. D'un rapide coup d'oeil, je comprends que Louane a peur. Je signifie alors à la petite fille d'un bref signe de la tête que je peux gérer la situation.
-T'as rien à savoir, trou du cul. Tu croyais qu'on était copains? Que t'allais pouvoir me niquer? Personne me nique, moi, et je fais la peau à tous ceux qui essaient. T'es pas un caïd et tes gonzesses non plus, nan, t'es juste un branleur de merde avec une gueule de pédé. T'entends? J'vais te casser la gueule, petit pédé. Dès que toutes tes gonzes me lâchent, je t'écrase ta tête et je la fous en modèle réduit sur le rétroviseur de ma Fiat rouge. Tu sais, celle garée à ma planque dont j'avais parlé?
-Boucle-la, l'interrompit Maryse en lui donnant un coup à la tête. Toi, je sais pas qui tu es, mais t'es pas en position de menacer qui que ce soit. Florian, tout va bien?
-Oui.
Gwendoline, elle, par contre, n'a pas l'air dans son assiette. Elle me regarde avec une drôle d'expression que je n'arrive pas à décrypter.
-Florian, c'est vrai, ce qu'il dit? Tu... Tu trafiques de la drogue?
Sainte merde. Pas ça. Tout sauf ça. Le bonheur auquel j'aspirais, l'équilibre que je commençais tout doucement à mettre en place. Tout va s'en aller d'un coup à cause de ce mec. À cause de ce déchet. Remarque, si lui est un déchet, je suis quoi, moi? Un menteur, un fainéant, un petit merdeux. Peut-être même un manipulateur aux yeux de Gwen. Mais j'avais juré de ne plus remettre le nez dans tout ça. Depuis que Mehmed Dacha s'était enfui de l'immeuble, j'avais juré de prendre soin de mon corps et soin de mon psychisme, tout ça pour survivre à l'ennui, aux pressions quotidiennes et à mon prochain travail pour Gantz.
-C'est pas vrai... Enfin, si, en fait, ça l'était. Mais plus maintenant. J'ai un vrai travail, aujourd'hui. Je te l'ai dit, non? Je... Je travaille pour Youssef. Je fais réellement plus rien d'illégal. Il faut que tu le saches, bébé. Je comptais te parler de cette période de ma vie un jour, mais j'étais trop... Perturbé en ce moment pour faire ça. Perturbé par plein de choses.
-Pff... HAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHA!
Mehmed riait comme un dément. Lui qui était dans une rage folle quelques minutes auparavant, tout ça avait à présent l'air de beaucoup l'amuser.
-Tu vas vraiment le croire, mademoiselle? Tu vas vraiment croire que quelqu'un qui a connu ce monde-là peut s'en échapper? Et surtout, tu crois vraiment qu'il le veut? Regarde les choses en face pouliche, c'est un sac à merde, il est comme moi. Il détraque un truc, il trouve une faille et il l'exploite jusqu'à ce qu'il se fasse choper. Et si ce con reste en vie, wallah, il sera dans un état encore pire. Mais si tu cherches un bon parti... Il te baise bien, au moins?
Cette enflure laisse voir ses sales dents jaunes. Je veux le frapper mais Maryse est la première à réagir, car elle lui donne à nouveau un coup, plus puissant cette fois.
-Il va pas fermer sa grande gueule, lui?
-Qu'est-ce qu'on en fait? demande Raphaël sans s'adresser à quelqu'un en particulier. Il a l'air clairement instable et on ne peut pas se permettre de le laisser compromettre la mission. J'ai jamais eu à tuer d'être humain, et à vrai dire je préfère en rester là. On pourrait pas lui casser quelque chose avant d'être téléportés? Qui vote pour?
Non, rien de rien, non, je ne regrette rien...
Après la phrase de Raphaël, la même musique que la dernière fois est arrivée. Mehmed a l'air totalement ahuri, et Raphaël ainsi que Maryse le tiennent toujours. Gwendoline, elle, s'est écartée du groupe pour aller vers Louane. Visiblement, elle lui a demandé d'aller mettre sa propre combinaison, car quelques secondes après, la petite fille a couru vers la salle de bains. Pendant le temps où cette funeste chanson est portée par la voix chevrotante d'Édith Piaf, je me sens encore plus perdu qu'au premier soir. Comment vais-je arranger les choses avec Gwen?
CLANG! Les mêmes trois bras mécaniques qu'au premier soir se déplient, montrant des étagères remplies de quelques valises et d'une panoplie d'armes. Je sais ce qu'il faut faire, maintenant, et je ne me laisserais plus prendre au piège. On va survivre, ce soir... Enfin, si on peut trouver un moyen de se débarrasser rapidement de Mehmed... Non. Mais comment est-ce que je peux penser comme ça, moi? Putain, je me mets à penser comme lui. Je suis pas pareil. Je suis pas un criminel, pas comme lui en tout cas, ni un meurtrier. Quoique. Non, c'est normal. Il a voulu me tuer et il est en train de détruire ma vie, encore plus qu'avant. C'est logique que j'aie envie de lui faire subir la même chose.
-On va pas le tuer. Ni lui casser quoi que ce soit. On est pas comme lui, on va juste le laisser là.
-Florian, t'es sûr de ton coup? demanda Maryse. Moi, je pense que pour cette fois, mon Raphi a raison. Vu l'attitude de ce taré à son arrivée, il pourrait vraiment tout faire foirer. On devrait au moins l'attacher, le bâillonner ou quelque chose dans ce genre... Non?
-On a pas de liens pour l'attacher, dit Raphaël. Mais on peut toujours essayer de lui faire un bâillon avec sa propre chemise. T'aimerais bien ça, hein, petite pute? dit Raphaël à Mehmed. Des gens comme toi, j'en ai connu dans mon bled. Des gros tarés psychotiques ensevelis dans leurs habitudes, qui portent l'agressivité sur eux comme un masque alors que sans came et sans douille, ils seraient incapables de quoi que ce soit, pour eux comme pour les autres. Je sais comment tu fonctionnes. T'es un gros flippé. Je sais que tu es dirigé par ta peur, et ce soir, tu te feras probablement dessus. Je vais suivre l'avis de Florian et ne rien te casser, du moins, pour l'instant. Tout ce que tu as à savoir, c'est que ce soir, on risque de crever à chaque minute. Alors t'as pas intérêt à nous faire faux bond, sinon, je t'envoie servir d'appât pour qu'on puisse s'en sortir, on est d'accord? Maryse, Florian, aidez-moi.
Puis, on commença à déchirer sa veste et sa chemise, à la fois pour lui attacher les poignets mais aussi pour lui bloquer du tissu entre les mâchoires, et ainsi l'empêcher de parler. Gwendoline nous regardait faire, comme choquée par l'enchaînement des faits.
-C'est bon, il ne peut plus bouger, finis-je par dire après avoir entendu les protestations et les gémissements fous de mon ancien voisin. Faudra juste qu'on le relève rapidement sur ses deux jambes avant la téléportation, comme ça, il pourra marcher pendant que quelqu'un le braque. On devrait lui faire comprendre assez rapidement que ce ne sont pas des jouets. Allez les amis, on va lire les instructions?
Sans doute étonnés par une telle prise d'initiative, Raphaël et Maryse me suivirent vers la sphère noire, en prenant bien le soin de laisser Mehmed face contre terre, le dissuadant de faire quoi que ce soit. Nous n'avons rien à nous reprocher. Après tout, c'est lui qui a manifesté des signes d'agressivité en premier, pas nous. Et puis je veux conserver ma nouvelle situation, ma nouvelle sensation de respect durement acquise au cours des dernières semaines. Gwendoline s'est remise à me fixer, d'un air apeuré. Pour une fois, je décide d'ignorer.
Votre bande de larve5 va devoir trouver et buter cette bonne femme.
5'iou plaît, m'5ieur5 dame5.
Marie Groëtte.
-Marie Groëtte? riais-je. C'est marrant, ça me rappelle une vieille légende que me racontait mon oncle... Au sujet d'une sorcière, ou un truc du genre, qui dévorait les enfants.
-La photo que Gantz a affiché colle pas mal avec ce que tu dis, constate Maryse. Sans rire, c'est quoi ce sourire à chicots?
Et en effet, la photographie montrait une vieille femme au visage repoussant, au menton proéminent et aux dents ingrates, portant un chapeau pointu, des pattes d'oies énormes aux coins des yeux. Si on devait s'attarder sur ces mêmes yeux, on remarquait quelque chose de particulièrement angoissant: ils étaient entièrement blancs, comme ceux d'une aveugle, sans pupille et autre sensation provoquée qu'un effroi profond, rien à voir avec le martien Pétote. Visiblement, la petite Louane est de mon avis, car il semblerait qu'elle ait produit un son apeuré derrière moi. Me concernant, pas question de me laisser démonter par une image de conte pour gamin. Je dois protéger tout le monde. Et pour ça, je vais devoir tuer, sans aucune émotion différente de celle d'un travail bien fait. Sans surprise, les informations complémentaires étaient toujours aussi inutiles et stupides.
5igne5 particulier5:
Gro5 nez. Bo55ue.
Elle aime:
Le5 enfant5. Les marai5.
5a phra5e préférée:
Marie! Le Groët!
-Ça n'a juste aucun sens... Hâte de rentrer à la maison pour pioncer, dit Raphaël. Bon, tout le monde est en tenue?
Notre groupe acquiesça, à l'exception près de Mehmed.
-Bon... Toi, enchaîna-t-il en désignant notre prisonnier d'un signe de tête, on ne va rien te faire. Ce qui veut dire que si tu restes en vie, tu pourras te barrer et mener ta vie comme tu le sens. Mais on ne va pas t'aider non plus. Tu es un danger potentiel pour nous. Donc, si jamais tu t'éloignes ou si tu tentes quoi que ce soit, tu en subiras immédiatement les conséquences. Compris?
Pour toute réponse, Raphaël eut le droit à un regard noir.
-Ok. Je vais prendre les gros fusils, pour celle-ci. N'hésitez pas à faire de même. Sauf toi choupinette, je te connais et je sais que tu vas prendre les pistolets.
-Je les trouve quand même plus pratiques! protesta Maryse. Et puis, franchement, avec les lolos que je me tape, tu me vois transporter ça pendant toute la mission sans que mon dos n'en vienne à craquer?
-Ouais, pas faux...
Chacun prenait ses équipements dans le silence. Nous étions tous préparés au moment où le laser de la sphère noire s'enclencha. Il commença à désintégrer Gwendoline. Elle me regardait avec une tristesse franche. Le haut de son crâne disparut, avec ses cheveux, puis ses beaux yeux, habituellement taquins, aujourd'hui trop humides. Avant que sa bouche ne se soit évanouie vers notre destination, elle prononça une phrase d'une voix à peine audible.
-Reste près de Louane.
Les bottes noires de Gwen furent les dernières à quitter la pièce. Puis, je sentis comme un courant d'air froid sur la tête. Ça devrait être à mon tour d'être téléporté. En prenant une inspiration, je dis à tout le monde qu'on va s'en sortir. Je l'espère bien. La vérité, c'est que je suis prêt et affolé à la fois.
Sérieusement. Je suis seul sur un petit pont de bois, juste au-dessus d'un lac. Aucun signe de la présence de Gwendoline, ni d'aucun de mes équipiers. D'accord. Pas de panique. Grâce au site internet et aux informations reçues de Raphaël et Maryse, je sais que la téléportation des membres peut se faire en différé. Par contre, on a encore jamais entendu parler de personnes téléportées à des endroits différents, ou j'ai mal écouté. J'attends un peu. Le silence de la nuit se fait oppressant. Mais où sont-ils, putain?
Prenant mon courage à deux mains, je décide de traverser d'un côté au hasard, complètement perdu. En fait, j'ai vu des lumières. Je décide de me diriger vers elles. Là, un petit chemin de caillasse rouge commence à s'articuler. Petit à petit, je distingue des haies, bien taillées, mais aucun signe d'activité humaine, ni extraterrestre d'ailleurs. Ça doit faire au moins trois minutes que je les attends en priant pour tomber sur eux tous, quelque part.
Tiens?
Alors que le chemin s'élargit, je finis par apercevoir une silhouette qui me tourne le dos. Sûrement une femme au vu la démarche, assez petite et portant une jupe longue. Je suis assez loin pour ne rien craindre, au cas où ça serait un alien... Même si rien ne semble formellement l'indiquer. Je m'approche tout doucement. Tentons une approche rationnelle, même si rien dans ce monde ne l'est. Malgré mon dégoût pour les séries télé, je n'ai pas spécialement envie de tuer Mimie Mathy en pleine promenade nocturne.
-Une souris verte, qui courait dans l'herbe... Je l'attrape par la queue... Je la montre à ces messieurs...
D'accord, très bien. C'est une enfant qui chantonne dehors, à dix heures du soir passées. Bien! Non, sans déconner, tout est normal. Cette mission me perturbe dès les premiers instants, putain. J'ai bien l'impression que malgré toute ma préparation, je reste impuissant face à l'étrangeté omniprésente. Alors, alien ou pas? Tant pis. Je décide de suivre mon intuition, de m'avancer vers la gamine et de me jeter à l'eau, enfin, façon de parler.
-Euh, bonjour, petite... Tu, euh... Dis-moi. Tu aurais vu une grande dame avec un costume noir, dans les parages?!
Elle se retourne. Ouf! Aucun choc visuel à éprouver, c'est juste une petite fille normale, huit ans à tout casser, avec un regard d'ange et de très beaux cheveux blonds bien coiffés, presque blancs, et une tenue assez élaborée pour une personne de son âge. Pas grand chose à voir avec Louane, en fait. Les parents doivent être assez friqués, vu ce qu'elle porte. Mais si elle vit bel et bien dans une famille aisée, pourquoi diable laisser traîner sa progéniture dehors, et surtout aussi tard? Les questions se bousculent dans ma petite caboche mais je ne vois aucun danger maintenant, j'en suis sûr. C'est juste une situation étrange avec une petite personne normale.
-J'ai du mal à retrouver la maison.
-Euh, dis, tu as entendu ce que j'ai dit? Je... Oh. Attends une petite minute, tu habites dans le coin? Tu peux peut-être me renseigner sur l'endroit où on est? À moins que... À moins que tu ne sois aussi perdue que moi, gamine. Tu es là depuis combien de temps au juste?
-Sais pas, répondit la mioche.
-Et ils habitent où, tes parents?
-Dans une maison au bord du lac. Mais je la trouve plus, c'est vraiment trop bizarre!
-D'accord... D'accord.
On dirait bien que je ne vais rien tirer d'elle au niveau des informations, mais je ne peux pas non plus la laisser seule au milieu des bois, alors qu'on sait clairement qu'au moins un alien dangereux rôde ici. Finalement, il a fallu que je tranche entre deux approches, entre deux scénarios potentiellement lourds de conséquences qui pourraient influer sur ma sécurité et celle des autres.
-Suis-moi, je veux bien t'aider. On va retrouver ta maison ensemble, d'accord?
Elle sourit. Puis, en trottinant joyeusement vers le fond du chemin, elle disparaît, littéralement. Que... Quoi? Qu'est-ce que je viens de...
-FLORIAN! OHÉ! FLORIAN! ÇA VA, MEC?
Raphaël se dirige vers moi en courant, accompagné du reste de la fine équipe. Maryse braque Mehmed qui avance péniblement, au centre de la procession. Pour ma part, je suis choqué mais pas aphone. J'arrive à exprimer ce que je viens de voir en quelques mots simples.
-Il y avait une petite fille... Là, dis-je en désignant vainement un coin de terre lointain avec mon index. Une vraie petite fille... Et elle a disparu, en continuant à emprunter ce chemin de terre, là, tout au bout, entre les arbres resserrés.
-Le radar indiquait des aliens dans cette direction, grogna Raphaël. Et puis, tu as oublié? Aucun humain n'est sensé pouvoir nous voir pendant les missions, c'est écrit sur le site. On a d'abord essayé de te chercher, puis on a entendu des voix, proches de nous. Aucun moyen de trouver quoi que ce soit à part des animaux dans ce trou paumé, enfin, on a l'habitude. Et la petite fille, elle est partie où, au juste?!
-Je te dis qu'elle a littéralement disparu! Et je suis persuadé que c'était pas un alien, enfin, je ne sais pas pourquoi, mais je sens que c'était... Autre chose.
Notre leader me donna une tape compatissante sur l'épaule.
-Désolé. Il faut croire que tu as déjà craqué, craqué à cause des ruses minables de ces saloperies venues d'ailleurs. Ce ne sont pas des êtres humains. Ni autre chose que des nuisances dont il faut se débarrasser. Allez les filles, il faut rester groupés et suivre cette piste, ces trucs ne vont pas crever tout seuls. Plus vite c'est fait, plus vite on rentre chez nous.
Nous nous enfonçons alors dans les bois, les uns proches des autres. Mehmed, lui, regarde dans toutes les directions, pour chercher un moyen de s'échapper. Pas possible, mon gars. T'es embarqué dans la même galère que nous, et avec un peu de chance, ça va même réussir à te faire relativiser les tourments de ta propre existence. C'était pas si mal, hein, de vivre dans l'immeuble de Youssef?
-C'est ici, dit Raphaël en tenant le radar, alors que nous sortons enfin de l'obscurité. Le machin ne bouge plus. C'est juste à une centaine de mètres, bordel. Tenez-vous prêts.
On n'entendait pourtant rien d'autre que l'écoulement de l'eau autour de nous, alors que nous avions rejoint ce qui semblait être un vieux moulin, éclairé de l'intérieur. On voyait à la pierre blanche recouverte de mousse que le monument était ancien, mais aussi qu'il avait été restauré par un quelconque investisseur. Pour preuve, la porte en acier galvanisé était accompagnée d'un écriteau défendant d'entrer pour cause de travaux. Au vu du portrait de Marie Groëtte de tout à l'heure, j'avais vraiment l'impression que nous étions bel et bel dans le Pas-de-Calais, sans toutefois pouvoir déceler une localisation plus précise.
Raphaël poussa doucement la porte, qui, à mon grand étonnement, était ouverte. C'était comme si on voulait nous inciter à entrer pour mieux nous piéger. Le groupe pénétra dans le moulin assez vite, moi en dernier. Je voyais des boules orangées vaciller sur le crépi mural, jusqu'à ce que...
-Bordel de...
L'intérieur était tout simplement terrifiant. La première chose qui nous accueillait, pour commencer, était un corps allongé, d'un être petit, gris, aux traits humains, mais pourvu d'un regard noir, éteint. La bouche ouverte, dans un frisson de douleur immobile, soulignait le nez ratatiné du cadavre d'un autre monde. On observait, au sol, des lignes vermeil brillantes, entourant des runes avec un sorte de pentacle, retourné. Une dizaine de bougies consumaient leur cire paisiblement en compagnie de bruits plus ou moins naturels. Le bois travaille. Le vent souffle au-dehors. Et on entend comme quelque chose bouillir, en haut.
-Maman, dit Louane, s'il te plaît, maman, j'ai peur!
-Tout... Tout ira bien si tu restes calme.
Gwendoline, sa fille accrochée à sa jambe, avait un contrôle d'elle-même assez ahurissant. Raphaël semblait réfléchir. Mehmed, en proie à la panique, venait d'uriner.
-Beurk! Dégueulasse! lâcha Maryse. Bon, ben pour la peine, tu vas monter en premier, ou je te descends.
-Mh-hm! Mmmh!
Elle lui donna un violent coup de pied à l'arrière-train et je crus entendre un craquement.
-Vas-y, j'te dis!
À contrecœur, le toxicomane escalada, mains liées, les hautes marches de pierre situées à droite du cercle. La silhouette maigre de notre prisonnier avait disparu. Notre tension était à son comble. Je ne pouvais m'empêcher de penser, le corps tremblant, que l'ancien électricien allait mourir seul.
-MH! MH! MMMH!
Des gémissements retentissaient avec un terrible écho. Pas le temps de réfléchir dans ce genre de situation. Raphaël, Maryse et moi, nous nous précipitions au secours de mon ancien voisin avec toute la puissance de nos combinaisons, comme persuadés que c'était pile le bon moment pour agir.
-Il y en a un autre! cria Raphaël. Un autre est apparu sur le radar!
-FLORIAN! hurla Gwen.
Le petit corps faible s'était levé, derrière ma petite amie, alors que tout semblait indiquer qu'il était mort. Il essayait de l'attraper, de ses longs bras décharnés. Merde!
-OCCUPEZ-VOUS DE MEHMED! hurlais-je à mes équipiers avec une douleur soudaine au ventre.
Ce qu'ils firent. Je dégainais alors d'un coup mon pistolet en "X" afin d'exterminer la créature. Crève saloperie, crève! Merde! Je l'ai manqué?
J'ai pourtant entendu la détonation caractéristique de l'arme, c'est impossible! Non, c'est juste le retard! La tête de l'abomination a implosé soudainement, laissant sur le sol ce qui ressemblait à des abats de volaille, pourris. L'odeur dégagée était infecte. Les petits bouts de viande, roses et clairs à l'intérieur, mais décolorés à l'extérieur, décoraient maintenant cet endroit avec leurs lueurs gluantes. Ma tête tournait, et le malaise s'accentuait. Tout devenait flou à nouveau, ne laissant que d'ignobles taches de couleurs délavées. Les contours des formes autour de moi disparaissaient. C'est étrange que mes capacités visuelles soient défaillantes au moment où elles me seraient les plus utiles.
-Florian! FLORIAN!
Je devinais la voix de Gwendoline. Puis, je sentis ses mains serrées sur mes épaules.
-Hé! FLORIAN! Il faut que tu te relèves, s'il te plaît!
Elle me secoue. Je cligne des yeux. Je vois quelque chose ramper, ça s'approche.
-Gwen! Attention!
-AH!
Sans aucun doute, elle venait de crier. Les signaux que je recevais m'informaient de sa chute, mais tout devenait également plus sombre. Ma vision est toujours aussi trouble, déformée, mais j'entends nettement des gémissements. Je frappe dans le vide.
-Gwen! NON! LÂCHE-LA!
Je continue à donner de plus en plus de coups dans l'air, en essayant de heurter, au moins de toucher la créature, mais en vain. Cette chose, je la sens. Ça la traîne hors de la pièce. Ça doit être petit, très petit. C'est sans doute pour cette raison que je n'arrive pas à la toucher. En fait, j'ai la désagréable impression que c'est un autre de ces petits corps ternes et affreux, comme celui que je viens de tuer il y a quelques instants. J'ai mal à la tête. Je sens mes genoux fléchir. Je dois rattraper cette horreur, à tout prix. C'est pas possible! Pas ça! Je ne peux pas laisser Gwendoline en danger, je dois l'aider! Gwen. Ma tête claque contre la pierre froide. Je ne sens plus rien, rien du tout.
-Le bleu, debout!
Je me lève au centre de la pièce. L'entrée du moulin ressemble toujours autant à un charnier, mais plus aucune douleur. Maryse me regarde, l'air sévère, après m'avoir visiblement donné un coup de pied dans le dos pour me réveiller. Elle est en compagnie de Louane.
-Ma tête... Qu'est-ce qui m'est arrivé? Bordel... Où... Où est... Raphaël? Et, l'autre toxico, il est où?
-Raphaël est parti à la poursuite d'une de ces petites horreurs parce qu'une d'entre elles est partie avec Gwen. Il m'a demandé de m'occuper de toi et de la gamine. Tu as fait une sorte de malaise. Mais rassure-toi, t'étais pas le seul.
Elle jette un regard dégoûté vers le mur circulaire, ou plus précisément, vers le petit tas informe que constitue maintenant Mehmed Dadcha. Il suffoque, on dirait qu'il a la rage. De la bave jusqu'à la poitrine, de la mousse blanche sort clairement de sa gorge. Son état semble bien pire que le mien. Son regard, blanc, est réellement inquiétant. Je me demande si j'ai pu être comme ça il y a quelques instants, et surtout, pendant combien de temps mon état inconscient s'est prolongé?
-Il y avait une marmite à l'étage, reprend Maryse, avec un de ces petits êtres gris qui s'en occupait. Il a été tenace, mais on a réussi à l'avoir. Plein de bocaux, aussi. C'était ça, le bruit qu'on entendait dans tout le moulin. Une potion, enfin, plus précisément, ces choses préparaient une sorte de mixture hallucinogène, ça a dû perturber ton cerveau. Tu es sûr que tout va bien?
-De la magie? Je crois pas ça possible, répondis-je, encore décontenancé toutefois. C'est juste un appât à crédules. La vie ailleurs, par contre, j'ai eu l'occasion de la voir à l'oeuvre. Il me semble plus probable que ça soit une espèce de science inconnue, mais très clairement, la chasse aux sorcières, c'est pas mon truc. Mais au fait... Pourquoi juste moi? Pourquoi moi et Mehmed seulement?
-Tu veux dire, pourquoi nous autres n'avons pas été touchés? Je ne sais pas. Je suppose que c'est comme l'hypnose. Des gens y sont sensibles, d'autres pas. J'ai vu des trucs qui n'avaient pas l'air d'être du coin, mais parmi les ingrédients il y avait de drôles de champignons rouges, et un récipient plein à craquer de feuilles de coca.
Des feuilles de coca? Attends, j'ai pu inhaler de la coke, à ce moment précis? C'est plutôt inattendu, mais dans ce cas, ça expliquerait peut-être pourquoi j'y suis plus sensible, et pourquoi Mehmed, avec son cerveau en vacances en Colombie, est carrément en train de passer de l'autre côté. Finalement, nous décidons de partir, Maryse, Louane et moi, en laissant mon ancien voisin tout seul, qui risque d'être davantage un poids lourd à supporter qu'autre chose. Nous sommes donc juste une allumette, une femme et une petite fille, sans radar, en train d'arpenter les environs d'un domaine marécageux, sinistre et inconnu, à rechercher désespérément ma copine et notre leader au système pileux défaillant.
