Chapitre 2
Déterminée
Winterfell, 264 AC
Les petits bras battent l'air, tentant de maintenir un équilibre précaire. Contre les grosses pierres qui forment le sol du couloir, les pieds sont nus, minuscules. Les jambes tremblent, menacent de ployer, et puis, dans un effort pour rester droites, finissent par s'écarter, lentement, avec hésitation. L'une avance, puis reprend sa place, puis avance à nouveau. Les yeux gris fixent deux visages souriant, et des mains se tendent vers lui. Il n'a pas peur de tomber, mais il n'est pas sûr de la solidité de ses muscles. Il tend la jambe, appuie son pied sur le sol froid, et tombe en avant, face contre terre.
Rickard se précipite sur Ned, le prend dans ses bras. L'enfant ne pleure même pas, il semble juste désorienté. A ses côtés, Lyarra n'a pas bougé.
« Rickard, regardez », dit-elle d'une voix blanche, comme si le moindre son allait faire s'écrouler les murs du château.
Le seigneur de Winterfell se tourne vers elle, et il regarde, avec Ned, son autre enfant, Serena, marcher d'un pas bien plus assuré vers sa mère, lancer un cri d'excitation et de ravissement juste avant de se jeter dans ses bras.
« Félicitations ! » Lyarra lui lance un grand sourire avant de donner deux baisers bruyants sur ses joues, la faisant rire. Ned, dans les bras de son père, bat des jambes et geins pour pouvoir descendre. Il le pose à terre et le bambin se redresse immédiatement sur ses jambes, et fait enfin ses premiers pas sans tomber. Il se tourne vers son père avec un grand sourire, et Rickard applaudit bruyamment avant de le soulever du sol aussi facilement que si l'enfant était une plume.
« Mon fils ! » crie-t-il, fou de joie et de fierté.
Lyarra le regarde, tenant toujours Serena dans ses bras, et incline la tête sur le côté :
« Pourquoi diable réagissez-vous ainsi, mon Seigneur ? Vous n'avez même pas daigné regarder votre fille. »
Rickard hausse les épaules :
« Eddard lui a tout appris, c'est évident. »
La dame de Winterfell hausse un sourcil perplexe :
« Serena ne peut pas marcher avant Eddard pour la seule raison qu'elle est une fille ? »
Rickard ne répond pas, mais lève les yeux au ciel, et Lyarra glisse son bras libre sous le sien, le guidant en dehors du château, tenant chacun un de leurs enfants dans les bras.
« Elle me fait penser à mon père », Lyarra soupira alors qu'ils marchaient ensemble. « Je vous trouve très dur avec elle, mon Seigneur. C'est votre fille, tout autant que Ned est votre fils. »
Rickard baissa la tête, pour la relever brusquement lorsqu'ils croisèrent des domestiques :
« Je le sais bien. Je ne voulais pas de fille. Si Walys m'avait prévenu, mais… Comprenez-vous, madame ? »
Lyarra leva les yeux vers lui, et essaya de percer le mystère derrière son épaisse barbe, ses cheveux lui tombant sur les épaules, et ce regard si dur, si grave. Elle secoua la tête tristement :
« Je suis désolée, je ne comprends pas. Nous avons Brandon, et Eddard. Brandon est fort, par les Dieux, qu'il est fort… Mais nous avons aussi besoin de filles, mon Seigneur, pour que le sang des Starks coulent dans les veines d'autres maisons. Ne pensez-vous pas ? »
Il reste silencieux, alors qu'ils quittent l'enceinte du château, et pénètrent dans la cour. Eddard regarde tout autour de lui, jusqu'à apercevoir Brandon, devant l'atelier du forgeron. Il crie de joie, et Rickard rejoint son fils aîné, posant sa main sur son épaule. Brandon semble fasciné par les gestes du forgeron, la lame plongée dans l'eau après avoir été enfournée dans les braises, et le marteau qui tombe sur la lame, bruyamment, dans un rythme soutenu, pour la former, la dessiner. Le jeune bambin, pas beaucoup plus vieux que Ned et Serena, mais déjà très grand, se tourne vers son père et lui sourit, avant de replonger son regard dans la forge.
« Quel dommage que tu ne puisses pas être forgeron » Rickard rit bruyamment, faisant aussi rire le forgeron lui-même.
Brandon fronçe les sourcils :
« Pourquoi ? »
« Tu es le futur seigneur de Winterfell. Tu utiliseras ton épée pour te battre, mais tu ne les fabriqueras pas », Rickard explique, et Brandon prend un air renfrogné, ressemblant soudainement trait pour trait à son père. Lyarra les rejoint avec Serena, et toutes les domestiques lui lancent des grands sourires. Il était temps de voir une jeune fille à Winterfell. Rickard est fils unique, la dernière jeune dame qu'ils aient eue à Winterfell étant la sœur de Lord Ewyle Stark, le père de Rickard. Lyarra regarde son mari, sa main toujours posée sur l'épaule de son aîné : elle est née femme, elle peut comprendre la réticence de Rickard, mais, ses parents n'ayant eu que des filles, elle sait aussi que ce qui peut paraître un handicap peut devenir un grand atout. Son mariage est réussi, celui de sa sœur l'est aussi, et elle est persuadée que Serena fera aussi un grand mariage, probablement avec un des différents bannerets des Stark. Elle délaisse ses garçons du regard, pour observer sa petite fille. Il est étrange de ressentir les choses différemment selon que l'on ait un fils ou une fille, mais Lyarra ne pense pas être la seule. Elle se rappelle avoir été soulagée, et fière, quand Brandon poussa son premier cri. Un garçon en premier est toujours mieux perçu par le père. Elle fut heureuse pour Ned, car elle sait que les conditions nordiennes ne sont pas faciles pour de si jeunes enfants, et qu'il y a toujours un risque de perdre l'aîné. Mais Serena fut une vraie bonne surprise. Lyarra supporterait difficilement de n'avoir que des fils : une femme a des choses à transmettre à ses filles. Et puis, Serena lui ressemble, énormément : elle a ses cheveux noirs, et ses yeux gris, mais légèrement différents de ceux de Brandon. Brandon a des yeux gris pluie, alors que ceux de Serena se rapproche de la couleur de l'acier, de celle d'une épée. Serena promet d'être une grande beauté quand elle grandira. Elle est aussi plus en avance que son frère Ned, malgré ce que Rickard peut bien dire. C'est elle qui a sourit en premier, c'est elle qui s'est tenue assise en premier et c'est elle qui, il y a quelques instants, a fait ses premiers pas dans le couloir de Winterfell. Il lui faudra bientôt des bottes, que Lyarra commandera chez le bottier. Elle sourit à sa fille, avant de sentir le regard de Rickard sur elles.
« Nous devrions rentrer » dit-il en pointant le ciel du doigt, chargé de nuages.
Lyarra acquiesce, et marche prestement vers le confort et la chaleur du château. Ils arrivent dans le donjon renfermant leurs chambres : l'atmosphère y est douce et chaleureuse, et les feux qui y sont allumés le sont plus pour la décoration que pour réchauffer. Les murs sont faits d'énormes blocs de pierre entassés les uns sur les autres, tant et si bien qu'aucun courant d'air ne passe. A tort, les gens du Sud pensent que les Seigneurs de Winterfell meurent de froid dans leurs château, alors qu'il y fait sûrement plus chaud que dans n'importe quel autre forteresse, sauf peut-être à Lancehélion. A peine ont-ils franchi les portes que la pluie se met à tomber, drue, frappant les carreaux des fenêtres comme des petites pierres que l'on lancerait. Les enfants ne semblent pas avoir peur. Ils s'assoient sur le tapis et commencent à jouer, les garçons avec des chevaliers articulés, Serena, elle, prend maladroitement un livre d'histoires et grimpe sur les genoux de sa mère, se lovant contre elle. Rickard sourit légèrement et, après avoir embrassé sa femme, quitte la pièce pour s'enfermer dans son bureau, afin de répondre aux nombreux courriers qui l'attendent, et aux différentes sollicitations qu'il reçoit.
Après quelques minutes seulement, Serena s'endort contre sa mère, et Brandon et Ned se livrent à une violente joute entre leurs deux champions. Lyarra sourit tendrement en regardant ses enfants, et encourage gentiment l'un et l'autre de ses fils.
Ainsi s'écoule la vie à Winterfell, douce et calme telle un ruisseau.
