Winterfell, 266 AC

Le soleil est déjà haut dans le ciel quand Lady Lyarra ouvre les yeux. Les draps blancs, portant encore la trace de son époux, sont déjà froids, et elle grogne légèrement, déçue. Son rôle est d'être la première levée, quel que soit le jour, mais la fatigue l'a envahit il y a quelques semaines, et elle a l'impression qu'elle pourrait dormir toute la journée sans qu'elle ne se sente jamais en forme. Elle se décide finalement à se lever, faisant sonner une cloche afin que sa dame de compagnie l'habille. Elle arrive rapidement, et enfile sa robe à Lyarra, lui jetant des coups d'œil qui agace rapidement la dame de Winterfell.

« Et bien, que t'arrive-t-il ? » demande-t-elle sèchement.

Ce n'est pas dans ses habitudes, mais la fatigue la rend de mauvaise humeur, et elle sait qu'elle doit s'occuper de nombre de choses toute la journée. Sa dame de compagnie rougit et baisse les yeux :

« Rien, Madame. »

Lyarra soupire alors que sa servante noue sa robe dans son dos. Elle grimace légèrement et pose une main sur sa poitrine :

« C'est trop serré », dit-elle sèchement.

« Je l'ai pourtant nouée comme à mon habitude » se défend la dame de compagnie.

« Je te dis que c'est trop serré ! » crie Lyarra, avant de se retourner brusquement vers la servante. « Que se passe-t-il, réponds moi ! » lui ordonne-t-elle. « Je suis ta maîtresse et je sens bien que tu me caches quelque chose. Allons, parle ! »

La servante sursaute et noue ses mains sur son tablier, tête baissée.

« Je pense que… Je pense que vous portez un enfant… » murmure-t-elle presque indiciblement, mais Lyarra entend clairement ce qu'elle dit. Elle regarde la robe, puis sa poitrine, la touche légèrement et essaye de repenser à la dernière fois qu'elle a saigné. Silencieusement, elle se retourne à nouveau et jette un œil à sa servante :

« Desserre ma robe. J'étouffe. »

La femme s'exécute, et Lyarra laisse un sourire éclairer son visage.

A peine sa servante est-elle partie qu'elle se met à la recherche de Rickard : elle le retrouve sur le ponceau, en train de regarder Brandon s'entraîner au maniement de l'épée. Il ne la remarque pas tout de suite, et elle sourit légèrement devant le visage fier de son époux, même si le bruit des épées la fait frémir d'horreur, plus que de fierté. Brandon n'a pas le choix, elle le sait bien, mais son enthousiasme l'effraie. Les hommes ne devraient tirer l'épée que si nécessaire, mais Brandon, lui, les empoignent à la moindre occasion. Lyarra a vraiment peur que cet engouement le conduise à sa perte.

« Enfin réveillée ? » la voix de Rickard la tire de ses pensées. Elle se tourne vers lui en souriant :

« Je sais enfin pourquoi j'étais tellement fatiguée ces jours-ci… »

Rickard se redresse et se rapproche d'elle, une lueur d'inquiétude dans son regard :

« Vous n'êtes pas malade ? »

« Non, rassurez-vous… » elle rit et prend sa main, la pose sur son ventre. « Nous allons avoir un autre enfant », annonce-t-elle avec un doux sourire. Rickard lui sourit à son tour, et l'enlace un long moment :

« Avez-vous vu Walys ? » s'enquiert-il.

Lyarra secoue la tête :

« Non, mais une de mes servantes m'a fait remarquer que ma poitrine avait gonflé, et je n'ai pas saigné depuis deux lunes au moins. Je dois avouer que j'avais perdu espoir, il y a si longtemps que nous essayions… »

« Maintenant, ce bébé est là », Rickard sourit et prend la main de sa femme, la serre fort dans sa main. « Quand voulez-vous le dire aux enfants ? » demande-t-il.

« Pas encore. Dans quelques semaines peut-être, quand mon ventre sera mieux dessiné » dit-elle en posant la main dessus. Il lui paraît étrange qu'elle n'ait rien remarqué, elle qui a pourtant déjà vécu deux grossesses. Mais elle est heureuse, plus que jamais, soulagée de savoir que son corps peut encore enfanter.

« J'ai envoyé ce matin un message à Castral Rock… » Rickard dit avec un sourire.

Lyarra acquiesce : il y a quelques jours leur est parvenue la nouvelle. Joanna Lannister avait mis au monde des jumeaux, elle aussi. Les Stark et les Lannister n'ont jamais été amis, ou alliés, mais Rickard n'a éprouvé que de la sympathie pour Tywin et Joanna, sachant le bonheur conjugué que représentait la naissance simultanée de deux petits êtres. Lord Tywin est la main du roi, et a attendu un héritier depuis quelques années, à qui il pourrait léguer Castral Rock. Lord Rickard, lui, voit d'un bon œil la naissance de ces jumeaux, un garçon et une fille, tout comme Ned et Serena. Les Stark ne sont certes pas aussi puissants et riches que les Lannister, mais ils sont réputés dans le monde de Westeros, et Rickard sent que c'est le moment de cesser des alliances infructueuses avec des vassaux tels que les Karstarks, ou les Locke. Ned ne peut décemment pas épouser la petite jumelle de Lord Tywin, la main du Roi refuserait certainement de voir sa fille quitter le soleil réconfortant des Terres de l'Ouest, pour venir s'enterrer dans le froid du Nord. En revanche, Serena serait parfaite pour le garçon, malgré leurs trois ans d'écart. Ils auraient des fils et des filles, et le sang des Stark serait mêlé à la plus grande famille de Westeros. Pour Brandon, pense-t-il en regardant à nouveau son fils s'entraîner, ce sera aussi une fille du Sud, mais plus proche. Il a déjà négocié son départ pour Tertre-Bourg, afin d'y devenir le pupille de Lord Dustin, l'une des maisons les plus fidèles aux Stark. Brandon sera un grand seigneur, pense-t-il. Il est fort et plus grand que la moyenne des Stark, un véritable mâle alpha dans sa meute. Ned est plus doux, plus réservé et Serena… et bien, Serena est une fille. Elle s'intéresse déjà au crochet et à la couture, et fera une dame tout à fait respectable. Le sang de loup, cette violence et cette sauvagerie qui hantent parfois certains Stark, ne semble pas couler dans ses veines, ni dans celles de Ned. Il ruisselle, cependant, dans celles de Brandon. Rickard espère secrètement qu'un mariage avec une épouse douce et docile calmera les ardeurs de son fils aîné, ainsi qu'une vie de paix et de prospérité. Mais, pour l'instant, la vie est agréable : ses enfants sont en bonne santé, sa femme va à nouveau lui donner un fils, espère-t-il, et les temps sont calmes et paisibles. Le seul vœu qu'il puisse faire est de voir ce temps perdurer.