Winterfell, 267 AC
Serena presse ses mains sur ses oreilles, se balançant d'avant en arrière à un rythme effréné. Serrée contre Ned, la frayeur l'envahissant un peu plus à chaque hurlement, elle ne sait comment parvenir à se calmer. Les enfants sont réunis dans la chambre qui leur sert pour l'instant de salle de jeux, mais les jouets en bois sont depuis quelques heures abandonnés sur les dalles grises. Ned passe son bras autour de sa petite sœur, mais jette un regard tout aussi effrayé qu'elle à Brandon. L'aîné sourit légèrement, essayant de se montrer brave, mais son sang se glace aussi dans ses veines. Les hurlements continuent, toujours plus puissants et effrayants et Serena finit par éclater en sanglots :
« Il est en train de tuer Mère ! » pleure-t-elle à chaude larmes.
« Mais non, enfin… » Brandon s'approche d'elle. Elle lève sur son frère aîné des yeux remplis de larmes et sursaute quand les cris se taisent, laissant résonner une autre voix, bien plus criarde et aigüe, et qui semble témoigner d'une grande souffrance. Aucun d'entre eux n'ose dire quoi que ce soit pendant quelques minutes qui leur paraissent à tous interminables. Soudain, le bruit de talons claquant sur les dalles leur fait tourner la tête à tous, en direction de la porte. Leurs souffles semblent suspendus, comme le temps alors qu'ils fixent des yeux la porte, appréhendant et attendant à la fois qui l'ouvrira. La poignée et la porte grincent alors qu'on l'ouvre, et Serena se cache derrière Ned : ce n'est que leur père, qui semble fatigué, mais qui arbore un large sourire.
« Les enfants, vous avez une nouvelle petite sœur », annonce-t-il.
Brandon saute de joie et Ned sourit, mais Serena reste cachée :
« Peut-on la voir Père ?! » Brandon demande, tout excité.
« Bien sûr, venez avec moi. Quant à toi », pointe-t-il Serena du doigt, « souris. Ta mère ne veut pas te voir triste en cette journée. »
Serena ravale difficilement ses larmes, et suit ses frères la tête baissée. Leur père les conduit à travers les couloirs de Winterfell, jusqu'à la chambre qu'il partage avec Lyarra. Quand il ouvre la porte, l'odeur mêlée de sang et de sueur retourne l'estomac de Serena. Mais elle ne dit rien, et tente de ne pas vomir aux pieds de son père. Leur mère est là, allongée dans son lit, les traits tirés par la fatigue, les yeux cernés, mais un bonheur sincère les faisant briller. Serena ne peut s'empêcher de jeter un œil aux serviettes maculées de sang que les servantes rangent dans un panier à la hâte. Lyarra tend sa main vers sa fille, l'invitant à la rejoindre. Serena obéit, timidement, s'asseyant aux côtés de sa mère. Elle ne prête pas attention au petit paquet, enveloppé de lange blanc et qui s'agite dans les bras de sa mère :
« Pourquoi avez-vous crié si fort ? » demande-t-elle, encore terrifiée par les hurlements qui résonnent dans sa tête.
Lyarra jette un œil à Rickard et murmure :
« Et bien, il est douloureux d'enfanter, chère enfant. Tu comprendras quand tu mettras au monde ton premier-né… veux-tu tenir ta petite sœur ? »
Serena secoue la tête frénétiquement et Brandon s'avance :
« Moi je veux ! »
Il s'assoit presque sur Serena, qui se décale afin de lui laisser la place. A présent, ses yeux ne quittent pas le nouveau-né : de nombreux cheveux noirs recouvrent son crâne, et ses yeux, bien qu'à moitié ouverts, ont déjà la couleur caractéristique des Stark. Ses lèvres s'entrouvent pour laisser sa langue glisser au dehors, et Lyarra, comprenant, dénude son sein pour nourrir son bébé. Les Stark allaitent depuis toujours. Les nourrices sont un luxe du Sud. Brandon détourne les yeux immédiatement, alors que Serena, fascinée, regarde la bouche du bébé se refermer sur le sein de sa mère, fermer les yeux et téter goulûment. Le geste le plus naturel au monde, le seul geste acquis dès la naissance.
« Comment s'appelle-t-elle ? » Demande Serena.
« Lyanna » sourit sa mère.
Serena ne peut s'empêcher de grimacer : presque comme sa mère. Cela lui paraît étrange mais, qui est-elle pour décider ?
« C'est joli » se contente-t-elle de dire, avant d'embrasser sa mère sur la joue, et de se relever, laissant Ned prendre sa place. Elle rampe jusqu'à s'allonger aux côtés de sa mère, et elle enfouit son visage dans son cou, essayant de capter son odeur, comme pour marquer son territoire, et faire comprendre à la nouvelle venue que Lyarra a été sa mère avant d'être la sienne. Ses yeux gris rencontrent ceux de sa sœur, et les deux enfants se dévisagent pendant un moment avant que la plus jeune finisse par s'endormir, sa bouche toujours refermée sur le sein de leur mère. Lyarra enlace Serena, comme pour l'assurer de son amour, et elle regarde son homme et ses garçons tendrement. Deux fils, deux filles, elle se sent bénie des dieux à cet instant. Après un long moment, Rickard pose ses mains sur les épaules des garçons :
« Vous devriez laisser votre mère se reposer maintenant », acquiesce-t-il, les laissant l'embrasser avant de les entraîner hors de la chambre. Contre Lyarra, Serena a fermé les yeux, prétendant être endormie, mais les ouvre dès qu'elles sont seules. Lyarra lui sourit, sachant pertinemment qu'elle a feint le sommeil.
« M'aimerez-vous toujours, Mère ? » demande la petite fille, sentant déjà ses yeux se remplir de larmes.
« Voyons, bien sûr… Tu seras toujours ma première petite fille, Serena » Lyarra l'attire tout contre elle et avale difficilement sa salive en sentant son petit corps se secouer de sanglots. Lyarra a l'impression que, malgré toutes ses démonstrations d'affection, cette petite ne se sentira jamais aimée, jamais autant que ses frères. Et pourtant, Lyarra aime cette enfant, de tout son cœur. Serena ne sait pas le nombre de fois où Lyarra a pleuré d'émotion en pensant à elle, pleuré de peur en pensant aux terribles choses qui pourraient lui arriver, pleuré de fierté quand elle a fait ses premiers pas. Elle ne sait pas combien de fois elle s'est disputée avec son Seigneur et époux pour qu'il montre plus d'amour envers Serena et la réponse, froide et cinglante qui lui avait fait plus mal que s'il avait fait claquer sa main sur sa joue :
« Je n'ai aucune affection pour cette enfant » avait-il dit sans une once d'émotion. Lyarra lui avait fait promettre de ne jamais répéter ces mots devant Brandon ou Ned. Elle n'avait jamais pardonné, mais avait cherché par tous les moyens à rapprocher père et fille. Tous ses efforts avaient été vains. Et maintenant, alors que les larmes de sa fille mouillent sa tunique, elle ne peut empêcher ses propres larmes de couler, cette fois encore à propos de Serena, mais cette fois, pas de larmes de fierté, ou de joie, ou de peur. Juste une tristesse, une profonde tristesse et une injustice de voir cet enfant si aimable, si douce et intelligente, se voir refuser ce dont elle a le plus besoin au monde : l'amour de son père.
