Winterfell, 268 AC

Cela fait un an que Serena n'a pas franchi cette porte : alors que Mestre Walys l'ouvre, à nouveau cette horrible odeur de sang l'envahit, donnant à sa bouche un goût métallique affreux. Mais cette fois, Serena n'est pas malade. Cette fois, ses larmes coulent à nouveau, mais de tristesse et non de frayeur.

Quand Walys est venu les prévenir de la naissance de leur petit frère Benjen, elle a immédiatement su que quelque chose n'allait pas : le sourire du mestre était triste, et le château, silencieux. Puis il avait emmené Brandon, puis Ned, et les enfants étaient revenus pâles et graves. Walys avait glissé sa main dans celle de Serena, et l'avait entraîné avec lui.

Dans la chambre, Serena serre fort contre elle sa poupée, comme si ce simple geste la réconfortait. Lyarra, respirant difficilement, se tourne vers elle. Sa pâleur choque sa fille, qui s'avance malgré tout, essayant d'être brave. Elle jette un œil à son père, assis sur le lit, tenant la main de sa mère. Il ne la regarde pas, tête baissée, mais ses épaules sont agitées de soubresaut, et de faibles gémissements s'échappent de ses lèvres. Serena ne peut s'empêcher de le fixer comme si elle le voyait pour la première fois : est-il en train de pleurer ? se demande-t-elle. Non, c'est impossible. Tout-puissant qu'il est, comment pourrait-il pleurer ? La voix de sa mère, faible, l'arrache à ses pensées :

« Serena, écoute moi… »

Elle regarde sa mère, et sa lèvre inférieure commence déjà à trembler.

« Non, non…. Ne pleure pas… Tu as un petit frère… »

Serena baisse la tête et, tout comme son père, attrape la main de sa mère et la serre dans ses petits doigts.

« Je suis tellement, tellement heureuse de t'avoir connue, ma fille » Lyarra sourit tendrement malgré la douleur et l'épuisement. « Je veux que tu saches que je serai toujours dans ton cœur. Et je veillerai toujours sur toi… Je veux… » elle prend une grande respiration. « Je veux que tu continues à être bonne et aimable avec tout le monde autour de toi… ne laisse pas ça te changer, d'accord ? »

Pendant un instant, la chambre est silencieuse et Serena laisse échapper un gros sanglot :

« Est-ce de ma faute, mère ? »

« Non… Non… Viens là… » Lyarra ouvre ses bras et Serena s'y précipite, comme un refuge. Au milieu de sa vue brouillée par les larmes, elle voit son père qui la regarde. Comment survivra-t-elle sans sa mère, la seule personne qui prenait sa défense ? Ned aime Serena bien sûr, mais c'est Brandon qu'il admire, et qu'il tente d'imiter par tous les moyens. Ça ne peut se finir ainsi, Walys est un bon mestre, il la sauvera, il la soignera. Les bras de Lyarra l'enlacent et Serena pleure, pleure encore, ne peut arrêter ses larmes. Elle pleure sa mort, la mort de sa mère, la mort de son enfance, la mort de son innocence. Et au milieu de ses sanglots, d'autres pleurs raisonnent. Elle se redresse et pose enfin les yeux, sur son frère, Benjen. Incompréhensiblement, elle se tourne vers sa mère :

« Le bébé a faim, mère »

Lyarra ne répond pas. Serena ne comprend pas. Elle remue un peu et les bras de Lyarra retombent sur les draps, mous comme des poupées de chiffon. Ses yeux fixent le plafond de la chambre, mais toute lueur les a désertés. Cette vision effraie la petite fille qui recule jusqu'au bord du lit, et hurle, hurle à plein poumons. La voix de son père tonne dans la chambre, mais Serena ne comprend pas ce qu'il dit. Il lui lance seulement un regard glaçant, et elle met ses bras devant son visage dans un geste protecteur, certaine que son père va à présent la frapper. Au lieu de ça, des bras l'enserrent, et l'emmènent hors de la chambre. Serena se débat, à coups de pieds et de poings, refusant de quitter sa mère, et l'appelant, la suppliant de se réveiller et de la protéger. La voix de son père recouvre les cris de la petite :

« Fais la taire ! Par les Dieux, fais la taire ! »

Il n'y a aucune colère dans sa voix, seulement de la détresse. Les bras serrent Serena plus fort et bientôt, la porte de la chambre se referme. Walys, qui a attrapé sa jeune maîtresse, s'assoit sur le sol du couloir, et tente d'apaiser les sanglots et les hurlements sauvages qui sortent de sa petite bouche. Ces pleurs qui lui brisent le cœur mais il faut qu'il arrive à la calmer. Il berce Serena, caresse ses cheveux noirs, essuie ses larmes avec un mouchoir. Il sent le petit corps se relâcher complètement contre lui et remarque deux paires de botte devant ses yeux. Il lève la tête et voit Brandon et Ned, main dans la main, fixant le mestre.

« Mère est morte ? » Brandon demande d'une voix étrangement calme, presque détachée. Walys acquiesce simplement :

« Elle est avec les Dieux maintenant. »

Brandon le regarde et s'enfuit. Ned, sans un mot, prend sa sœur dans ses bras et part sur les traces de son grand frère. Serena s'endort d'épuisement dans les bras de son jumeau. Elle est lourde, se dit Ned. Mais je suis fort. Je dois être fort maintenant. Il descend les escaliers et traverse la cour, où il voit Brandon, son épée en bois à la main, en train de l'abattre sur le mur de l'enceinte du château, encore et encore, toujours plus vite et violemment. Il ne faut pas longtemps pour que l'épée se brise et Brandon tombe à genoux dans la neige, hurlant le nom de sa mère, juste comme Serena l'avait fait. Ned ferme les yeux, sentant une larme couler sur ses joues pour être quasiment immédiatement figée par le froid sur ses joues rondes. Il s'approche de Brandon, prudemment, craignant la réaction de son frère, et pose sa main sur son épaule, la serrant fort et Brandon enlace ses jambes, sanglotant contre lui. Ned essaye, alors que sa main se pose sur la tête de son frère, il essaye de pleurer lui aussi mais il n'y arrive pas. Sa mère est morte. Cette seule phrase lui semble tellement irréelle. Comment serait-ce possible ? Sa mère est jeune, en pleine santé. Le bébé ne ressemble pas à un monstre, ça ne peut être sa faute. Ned ne comprend pas. Il a eu une forte fièvre un jour. Il ne pouvait même pas bouger. Serena et sa mère n'avaient pu se résoudre à quitter son chevet. Walys lui avait fait boire des fioles étranges, et il avait guéri. Pourquoi ne fait-il pas ça pour sa mère ? Puis, soudainement, alors que tel un mort-vivant, il ramène frère et sœur dans la chaleur du château, il pense à Lyanna et Benjen. Les pauvres petits ne connaîtront jamais leur mère. Ils n'auront pour souvenirs que ce que Brandon, Ned et Serena leur auront raconté. Il se prend à espérer que leur père ne se remariera jamais, qu'il ne remplacera jamais leur mère. Ils croisent des domestiques qui leur lancent des regards désolés. Ned déteste ça : pourquoi seraient-ils désolés pour eux ? Les Stark survivront, comme ils l'ont toujours fait. Lord Stark trouvera une nourrice pour Benjen et Lyanna, et les aînés ne les laisseront jamais oublier qui était leur mère. Alors qu'il pénètre dans la chambre où, il y a encore quelques heures, il se chamaillait joyeusement avec son frère et sa sœur, il trouve l'endroit soudain triste, vide, sinistre. Il dépose Serena, toujours endormie, sur son lit, et s'allonge à côté d'elle. Contre toute attente, Brandon reste avec eux et ils se blottissent les uns contre les autres pour pouvoir tous tenir dans le petit lit, tels des louveteaux essayant de se réchauffer les uns les autres pendant le long hiver. Sans même s'en rendre compte, les garçons s'endorment, épuisés par le chagrin.