Winterfell, 270 AC

Par un heureux concours de circonstances, Stannis Baratheon arrive à Winterfell la veille du départ de Brandon pour Tertre–Bourg. Rickard place chacun de ses enfants à ses côtés, alors que Serena tient Lyanna dans ses bras. La petite fille regarde cet étranger entrer dans la cour du château avec son cheval, accompagné d'un homme d'âge moyen, qui sourit gentiment. Il ressemble étrangement à Lord Stark, mais est bien plus grand et imposant que lui. Alors qu'il descend de cheval, suivi du jeune garçon, il s'avance vers Rickard d'un pas décidé. Ses cheveux et sa barbe sont noires, sa poitrine et ses épaules larges, et deux yeux bleus pétillants semble sourire en même temps que ses lèvres.

« Lord Stark » il s'incline devant Rickard qui lui retourne son hommage.

« Lord Baratheon » dit-il avant de se tourner vers ses enfants. « Je vous présente Brandon, Eddard, Benjen, Serena et Lyanna » Le grand seigneur s'arrête devant chaque enfant, serrant la main des deux aînés solennellement, mais caressant la joue des filles et de Benjen.

« Quelle magnifique famille, Lord Stark» complimente-t-il.

« Merci mon seigneur » Rickard dit tristement.

Il pense à Lyarra, qui devrait être à ses côtés au lieu de reposer dans une tombe froide et sinistre. Lord Steffon, lui, a toujours sa femme, et ne désespère pas d'agrandir la famille. Il se tourne vers Stannis, resté en retrait :

« Allons mon garçon, ne reste donc pas derrière moi. Salue Lord Stark et sa famille. » Le jeune garçon, plus jeune que Brandon mais déjà aussi grand que lui s'incline devant Rickard puis salue tous les enfants Stark. Il ressemble énormément à son père mais, si Steffon est jovial et aimable, Stannis est renfermé et une grimace déforme sa bouche. Serena le regarde avec curiosité, se demandant s'il souffre d'un mal mystérieux ou si la perspective de vivre avec les Stark pour les neuf ou dix prochaines années le dégoûte au plus haut point. Alors que les seigneurs rentrent dans le château, les enfants se rassemblent autour de Stannis. Brandon le toise, non méchamment, mais il est curieux de savoir ce que vaut ce nouvel arrivant :

« Un combat, Stannis ? » propose-t-il.

Stannis n'a jamais vraiment apprécié se battre, mais sait néanmoins que c'est indispensable pour un jeune noble que de savoir le faire. En outre, il ne veut pas vexer ses hôtes dès son arrivée. Il accepte donc, et Brandon sourit, avant d'aller chercher des épées en bois. Serena reste avec eux pour les regarder combattre, et Brandon, tout sourire, s'avance vers elle :

« Aurai-je votre faveur, Lady Stark ? »

La petite fille rit innocemment, et fait une révérence :

« Bien sûr, Lord Stark. »

Stannis la regarde dénouer le ruban de ses cheveux, qui tombent sur ses épaules et dans son dos tels une cascade d'encre noire. Brandon lui tend son épée alors que Serena noue son ruban autour du bras de son frère et s'assoit près de leur duel, restant quand même à distance. Alors qu'ils commencent à se battre, elle encourage Brandon, mais son frère n'a pas l'avantage aussi facilement que sur Ned, son habituel adversaire. Stannis, lui, trouve que Brandon se débrouille très bien, mais n'est pas comparable à Robert, qui possède une force de taureau. Finalement, le combat s'arrête lorsque la nuit tombe, et personne ne saurait dire qui a gagné. Serena a assisté à tout le combat, et félicite les deux combattants sincèrement.

Rickard guide Steffon à travers les couloirs de Winterfell, jusqu'à son bureau pour avoir plus d'intimité. Il débouche une bouteille de bière et sert un verre à son hôte :

« Je dois vous avouer, Lord Baratheon, que j'ai été surpris de votre proposition d'accueillir Stannis. Je pensais que vous attendriez, et que votre aîné Robert aurait été le premier à être envoyé en temps que pupille à une autre maison.

– Je comprends, Steffon acquiesce tout en trempant ses lèvres dans la chope que lui a tendue Rickard, mais Robert ne m'inquiète pas. Stannis, en revanche…

– Est-il malade? S'inquiète Rickard.

Un léger sourire éclaire le visage de Steffon pour disparaître immédiatement :

– Il est triste. Et il n'y a rien que moi ou ma femme ait pu faire qui a chassé cette tristesse. Je ne sais d'où elle vient, mais je me suis dit que la présence d'autres enfants lui ferait du bien. Robert est très dur avec lui », dit-il tristement.

L'antagonisme entre ses deux fils n'avait jamais pu être expliqué. Ils étaient différents, bien sûr, mais cela allait au-delà d'une simple rivalité fraternelle. Ses deux enfants se haïssaient, purement et simplement. Robert surpassait son frère physiquement et Stannis s'était réfugié dans les livres pour accroître encore cette différence. À sept ans il avait déjà lu la moitié de la bibliothèque d'Accalmie.

Rickard secoue la tête tristement :

« Quel dommage… L'amour entre deux frères peut soulever des montagnes. Je n'ai pas eu la chance de connaître le mien, il est mort au berceau mais je suis heureux de voir que mes garçons s'entendent bien. Ils entraînent déjà Benjen dans leurs jeux, sourit-il tendrement.

« Qu'en est-il de vos filles ? Je suis curieux de savoir comment vous les élevez. » « Eh bien, Lyanna semble être un vrai garçon manqué. Elle adore ses grands frères, leur voue une admiration sans limite. Elle est assez passionnée et ressemble à Brandon sur bien des points. » « Et… Comment s'appelle la jumelle d'Eddard déjà ? » « Serena, dit Rickard froidement. Serena est très intelligente. Quel seigneur aurait-elle fait, eût-elle été un garçon… Mais nous ne nous entendons guère. Serena aurait du avoir une mère, sa seule figure maternelle est Nan, une de nos fidèles domestiques. Elle est très attachée à Ned, calme et posée comme lui. À dire vrai j'ai hâte de la marier et de la voir partir. La vie du Nord ne lui convient pas. Elle est faite pour le sud, pour porter de jolies toilettes, laisser ses cheveux briller sous le soleil, et manger des plats, disons, moins rustiques. Elle croit aussi en toutes les légendes stupides dont lui parle Nan, les loups géants, les Autres, les géants au-delà du mur… Elle porte mon nom, mais au fond d'elle-même, ce n'est pas une Stark. Je ne sais ce qu'elle est mais j'espère qu'elle le trouvera un jour. Elle reste ma fille. » Steffon regarde Rickard d'un air perplexe: lui aime ses enfants avec la même force et, si Robert lui ressemble le plus, Stannis sans conteste tient de sa mère. Il possède une douceur et une mélancolie presque féminines, mais ce mal de vivre qui l'habite, il ne peut l'expliquer. En écoutant Rickard il comprend, cependant, ce qu'il veut dire et se dit que le parallèle avec Stannis est saisissant. Peut-être que Stannis s'épanouira ailleurs qu'à Accalmie, ou peut-être se sent-il trop seul alors que Robert ne s'amuse qu'en se battant et en écoutant les blagues graveleuses des soldats qui défendent le château. Stannis est au-dessus de ça, sans aucun doute. Et si il ne battra sans doute jamais son frère en corps à corps, son intelligence militaire est surprenante à son âge. Un jour, Steffon l'a surpris à discuter avec son Mestre Cressen de la façon dont les « rois à neuf sous » auraient pu gagner leur rébellion, malgré leur nombre inférieur. Cressen n'en avait jamais parlé à Steffon, pensant que le souvenir de cette rébellion serait trop douloureuse pour son maître, qui avait perdu son père au cours d'une bataille. Mais Steffon n'en avait pas tenu rigueur à son fils : les soldats gagnent les batailles, mais ils ont besoin de généraux intelligents pour les guider et ne pas les envoyer au massacre. La perspective que, peut-être, ses fils devront combattre côte à côte, lui glace le sang, et il boit pressement une grande gorgée de la bière brune du Nord, avant de revenir sur le sujet des filles de Rickard :

« Je suis sûr que vous trouverez un très bon parti pour votre fille, lord Stark. Elle semble docile, et sera d'une grande beauté quand elle grandira. » Rickard approuve d'un signe de tête :

« J'ai déjà en tête quelques prétendants. Mais le nord est sauvage, et vaste, nos liens avec les maisons du Sud sont plus fragiles, car la distance nous éloigne. Je pensais peut-être faire route avec vous quand vous rentrerez à Accalmie, et ainsi m'enquérir auprès des seigneurs du Sud si Serena les intéresserait. » Steffon sourit à son hôte :

« J'en serais ravi, Lord Stark. Si je puis vous donner un conseil, ce serait de faire dessiner un portrait de votre fille pour le montrer aux autres seigneurs. Stannis pourrait le faire si personne à Winterfell ne sait dessiner. Il est assez doué, et je parle de manière totalement objective. » Rickard éclate de rire :

« Qu'il en soit ainsi. Allons les rejoindre maintenant ! » Steffon finit son verre et se lève, suivant Rickard à travers le château.

Quelques heures plus tard, profitant des derniers rayons de soleil, Stannis s'applique à dessiner le portrait le plus fidèle possible de sa jeune hôtesse. Mâchouillant sa joue, concentré sur sa tâche, il ne peut s'empêcher de trouver cette enfant très jolie. Elle a revêtu une belle robe rose pâle, mettant en valeur ses yeux gris hypnotisants. Ils ressortent sur son visage pâle, ces yeux tellement clairs, bordés de noir. Sa servante a brossé ses cheveux élégamment, les nouant en une tresse, mais laissant néanmoins des mèches libres qui tombent sur ses épaules. La couleur de ses cheveux est toute aussi singulière que celle de ses yeux : d'un noir d'ébène, ils dévoilent aussi des reflets bleuté, que Stannis s'efforce de retranscrire sur le dessin. Elle ne porte aucun bijou, laissant sa peau claire contraster violemment avec la noirceur de sa chevelure. Quand il a fini, Stannis examine un instant le portrait, lève les yeux sur son modèle et tend enfin le portrait à son père qui le regarde avant de le donner à Rickard. Il acquiesce sans un mot et glisse le portrait dans une pochette en cuir afin de le préserver lors de leur long voyage.

Les préparatifs vont bon train et Brandon est de plus en plus excité par le départ. Serena, elle, ne peut cacher sa tristesse de voir son frère aîné partir. Elle aurait souhaité garder une famille unie, heureuse, mais le destin en a décidé autrement. Tout comme elle, Brandon a soif d'autres horizons, et elle sait que le garder à Winterfell serait égoïste et cruel envers lui. Pour sa dernière nuit avec les siens, Brandon les laisse entrer dans sa chambre, et, ensemble, les trois aînés partagent souvenirs et rires, en savourant les douceurs que les cuisiniers leur ont préparé pour rendre la séparation moins douloureuse. Dans la chambre voisine Stannis, les bras croisés sous sa tête, écoute avec envie les jeunes enfants. Il aurait aimé avoir ce genre de dernière instant avec Robert mais son frère aîné avait paru heureux de le voir partir, et n'était resté lui dire au revoir que parce que ses parents avaient insisté. Peut-être trouvera-t-il un frère ici, ou ailleurs, un frère de cœur plus qu'un frère de sang, mais qui l'aimera autant que Stannis l'aimera. Tout comme Brandon, Ned et Serena, lui non plus ne dort pas cette nuit là et c'est le visage marqué par la fatigue qu'il vient rendre hommage à son père le lendemain. Alors que lord Steffon, lord Rickard, Brandon et une petite escorte quittent le château, Serena fond en larmes alors qu'ils se retrouvent seuls. Stannis aimerait pouvoir pleurer lui aussi mais il ne peut se ridiculiser devant eux. Mal à l'aise devant les effusions de Serena, il regarde Ned l'enlacer et lui caresser le dos, murmurant des mots qu'elle seule semble comprendre, puis la guider dans la chaleur du château. Alors qu'ils entrent, Ned se tourne vers le jeune garçon :

« Viens, Stannis »

Stannis sourit légèrement, et les suit sans un mot, heureux malgré tout de ne pas être laissé à l'écart.