Winterfell, 271 AC
Les jambes tremblantes, Ned vérifie une dernière fois que ses affaires sont prêtes et qu'il ne manque rien. Avec un profond soupir, il s'approche de la fenêtre de la chambre qu'il partage avec sa sœur et regarde au dehors. Il a neigé abondamment ces derniers temps, et il ne peut retenir toute sa tristesse en pensant à tout ce qui va lui manquer ici, chez lui. Son devoir est d'obéir à son père et il doit reconnaître qu'il a hâte de connaître l'autre garçon qui va vivre avec lui aux Eyries en tant que pupille de Lord Arryn, et qui n'est autre que le frère de Stannis.
« Ned?... » une voix l'interpelle. C'est justement Stannis qui a toqué à la porte ouverte, mais n'ose entrer. Ned lui sourit gentiment:
« Je suis presque prêt »
Alors que ces mots sortent de sa bouche, il réalise soudain ce que ça veut dire: plus de balades avec Stannis, plus de jeux avec Lyanna et Benjen, plus de partage avec Serena. Comme Brandon avant lui, il deviendra un loup solitaire, privé de sa meute. Il ne peut s'empêcher d'avoir un mauvais pressentiment. Il essaye de sourire cependant: son père lui a promis d'aller le voir souvent, et que lui même pourrait revenir dès que possible pour voir sa famille. Lord Rickard était revenu enchanté de son long voyage dans le Sud, et Ned était persuadé qu'il avait trouvé là bas ce qu'il était allé chercher. Le jeune Ned s'assoit sur le lit de Serena et fixe des yeux son oreiller avant de soudainement attraper sa taie d'oreiller et de la glisser dans son bagage. Si le corps de sa soeur ne peut l'accompagner, au moins aura-t-il son odeur pour le réconforter.
Stannis acquiesce aux mots de celui qui est devenu son ami. Il est triste de le voir partir, tout en éprouvant une certaine angoisse en sachant qu'il va rencontrer Robert, si aimable, si jovial, si extraverti. Tout ce qu'il n'est pas. Il fronce légèrement les sourcils en le voyant prendre la taie d'oreiller de sa sœur, mais il n'ose dire quoi que ce soit. Une relation entre jumeaux est spéciale, tout le monde le sait. Il regarde Ned et dit calmement:
« Ton père t'attend »
Ned caresse le lit de Serena et se lève brusquement et attrape son bagage, quittant la chambre en un éclair, comme s'il avait peur de changer d'avis.
Dans la cour du château, Serena a l'impression qu'elle pourrait s'évanouir à chaque instant. L'angoisse l'a pris depuis plusieurs jours déjà, et, à mesure que l'heure fatidique approche, elle se sent de plus en plus nauséeuse. Elle continue à espérer, malgré tout, que son père changera d'avis, qu'il laissera Ned vivre avec elle. Mais, au fond d'elle même, elle sait que c'est peine perdue. Ses premières larmes coulent alors qu'elle regarde Ned sortir du château, la tête basse, n'essayant même pas de faire bonne figure. Elle peut entendre les poings de son père se serrer, de fureur, devant le comportement de son second fils. Ned salue les domestiques présents pour son départ, Nan, embrasse Lyanna et Benjen, serre la main de Stannis en se forçant à sourire et se plante devant son père.
« Je suis prêt » souffle-t-il.
Rickard acquiesce et monte sur son cheval, tenant les rênes du poney de Ned. Il prend son bagage, alors que Ned s'avance vers sa soeur, le cœur serré d'appréhension. Leurs regards se croisent, pleins de larmes, et ils tombent dans les bras l'un de l'autre, leurs bras se serrant l'un l'autre, comme lorsqu'ils partageaient le même berceau lorsqu'ils n'étaient que des bébés. Serena ne sait comment lui dire qu'elle a besoin de lui, qu'elle ne sait pas comment elle va même survivre sans savoir que son jumeau va bien.
« Je t'écrirai, je te promets » Ned lui murmure à l'oreille.
« Ned, à cheval, nous devons y aller » Rickard dit impatiemment.
Serena, incapable de dire ou de faire quoi que ce soit, regarde Ned s'éloigner d'elle et monter sur son poney. Stannis ne les quitte pas des yeux et s'approche lentement de Serena, pour la soutenir simplement. Elle semble figée sur place, regardant Ned leur lancer un dernier signe avant de suivre son père. Alors qu'ils disparaissent par la porte, Serena tremble brutalement et semble sortir de sa torpeur. Avant que Stannis ait pu réagir, elle court à la poursuite de son frère, aussi vite que ses petites jambes le lui permettent. Stannis crie son nom et la suit, mais ne peut la rattraper. Elle hurle le prénom de son frère, le sanglote, le gémit en suppliant. Ned l'entend, et arrête son poney mais son père donne une grande claque sur la croupe de celui-ci, qui part au galop. Rickard galope à ses côtés, ne jetant pas un seul regard à sa fille qui apparaît derrière eux, courant courageusement malgré son impossibilité à les rattraper. Ses hurlements font mal au cœur de Ned, et bientôt, sur ses joues aussi coulent des grosses larmes. Il se retourne, une seule fois, alors que sa soeur n'est plus qu'un petit point rouge à l'horizon, rouge comme la couleur de sa robe, comme la couleur de ses joues après cette course folle et il crie aussi fort qu'il peut:
« Je t'aime Serena! »
Alors que ces mots parviennent aux oreilles de la petite fille tels un écho lointain, ses jambes l'abandonnent et elle tombe lourdement sur la route royale, laissant les sanglots l'envahir. Après un instant, elle sent des bras la relever et lève un visage baigné de larmes sur Stannis. Il se sent vraiment désolé pour elle, et l'enlace maladroitement, ne sachant comment lui montrant son soutien dans cette épreuve. Elle crie légèrement alors qu'il la serre dans ses bras, et, en la regardant, il se rend compte que ses genoux, ses mains et son visage sont écorchés suite à sa chute.
« Je suis vraiment désolée Serena... mais nous devons rentrer maintenant... » murmure-t-il tout en glissant son bras sous le sien. Mais la petite n'a plus la force de marcher, et il décide de la porter jusqu'au château. Walys la réprimande pour son comportement, et soigne ses légères écorchures. Serena semble dans un état second, murmurant le prénom de Ned en fixant un point impossible au mur. Elle fait presque peur à Stannis, et il en vient à admirer un tel dévouement et amour entre frère et sœur. Il reste près d'elle, sans arrêt, s'endormant sur une chaise à côté de son lit, la consolant quand elle se réveille d'un cauchemar en hurlant, veillant sur elle jusqu'à ce que la fatigue soit trop grande.
Serena n'est plus la même après ça: elle semble comme éteinte, comme si son âme avait disparu. Elle fait toutes les choses machinalement, sans plaisir ni passion. Quand Rickard rentre des Eyrie, il la réprimande aussi pour son comportement le jour du départ d'Eddard. Finalement, les seuls moments où elle semble heureuse sont ceux où elle reçoit une lettre d'Eddard. Alors Stannis, qui a toujours eu beaucoup d'affection pour elle, l'entoure du mieux qu'il peut.
Alors que les semaines passent, la vie reprend son cours à Winterfell. Stannis et Serena prennent un cours d'équitation, devant les yeux sévères de Rickard. Si le jeune Baratheon se tient droit, ses yeux portant au loin, avec une grâce peu commune pour un garçon, Serena, elle, souffre le martyr alors que son poney trotte vigoureusement. Chaque secousse la fait balloter sur sa selle, malgré tous ses efforts pour imiter Stannis. Elle se mord la lèvre alors qu'elle sent déjà l'intérieur de ses cuisses se déchirer lentement et, soudain, le fouet dont se sert le maître claque sur la peau de ses mains. Gercée par le froid, la peau s'ouvre immédiatement sous l'effet du fouet et Serena glapit de douleur alors que le sang, chaud et rouge, s'écoule sur ses mains et sur ses rênes. Elle ferme les yeux un instant et s'imagine autre part, loin de ce père qui la déteste, loin de ce froid qui mord ses chairs. Stannis ne peut s'empêcher de lancer un regard noir au maître qui, il le sait bien pourtant, n'a fait que suivre les ordres de Rickard. Un nouveau coup de fouet claque, cette fois sur le dos de la pauvre Serena qui commence à pleurer.
« Silence, et tiens toi droite! » crie Rickard.
Qu'a-t-elle donc bien pu faire pour qu'il la déteste autant, se demande Stannis. Il ralentit son poney pour se mettre à la hauteur de la petite fille et essaye de l'aider à corriger sa posture. La leçon se termine et Serena, humiliée, fuit vers le bois sacré. Stannis la trouve là, un bâton à la main, frappant le barral inlassablement, y mettant toute sa rage, sa colère, sa rancoeur.
« Serena! » intervient-il. « Tu ne peux faire ça, ce sont tes dieux! » dit-il, outré.
« Je les déteste! » hurle-t-elle. « Tout! Ce bois, ce château, cet arbre ridicule! » assène-t-elle en donnant un coup si fort qu'elle brise le bâton en deux. Elle tombe à genoux à bout de souffle et dit froidement:
« Je déteste mon père, et Lyanna, et Benjen » Stannis secoue la tête légèrement:
« C'est ta famille, tu ne peux pas les détester » « Et pourquoi pas? » Serena dit d'un air de défi.
« Parce que... » commence-t-il, avant de se rendre compte que personne ne peut se forcer à aimer sa famille si ce n'est pas le cas. Robert, par exemple, ne l'aime pas, il en est certain. Il soupire légèrement:
« Ton père est dur, je te l'accorde, mais Lyanna et Benjen, ce ne sont que des bébés... ils n'ont plus de mère, ils auront besoin de toi dans le futur. Tu seras comme une mère pour eux, bien plus qu'une sœur. Ils sont innocents... Tu as un devoir envers eux, même si, je le sais, cela peut te paraître insurmontable… »
« Et comment le saurais-tu ? Tu n'as personne à charge, toi. Tu as ta mère, ton père, et c'est toi le dernier de ta famille. Ne parle pas de ce que tu ne connais pas », réplique Serena méchamment.
Stannis la regarde, un peu triste de sa froideur à son égard, mais malgré tout la comprenant. Robert réagit comme ça aussi, quand il est en colère.
« Je suis plus responsable que Robert. Il est peut être l'aîné, il a des droits sur moi, mais, crois-moi, parfois je me sens bien plus âgé et mûr que lui… »
Serena reste silencieuse, s'adossant à l'arbre sacré de sa famille. Elle rêve de partir, qu'un beau prince la délivre de ce fardeau qu'est la vie à Winterfell. Parfois, en écoutant Nan lui raconter les histoires les plus folles, elle se prend même à envier les sauvageons, ce peuple libre qui vit au-delà du Mur, et dont on dit que les femmes sont aussi intrépides et courageuses que les hommes. Quand elle se regarde, elle ne voit que faiblesse et déception. Elle voit ce qu'elle lit dans les yeux de son père. Elle murmure soudainement:
« S'il te plaît, va t'en... je veux être seule... » Sans même regarder son ami, elle l'entend qui quitte le bois sacré, ses bottes froissant les feuilles mortes et l'herbe verte. Elle ferme les yeux un instant, et s'allonge dans l'herbe, puis fixe des yeux le ciel. Ça aussi, elle le déteste. Ce ciel gris, lourd, suffoquant. Ce ciel du Nord. Elle rêve du ciel bleu du Sud, ce ciel qui donne cette si belle couleur à la mer, quand les rivières du Nord semblent aussi grises et froides que ce qui les surplombe.
« Pitié » prie t'elle en silence. « Pitié emmenez-moi loin d'ici... sauvez-moi... » Elle attend même une réponse car, même si ses Dieux ont subi sa colère, elle croit en eux. Malheureusement, aucun signe ne se manifeste, et, alors que la nuit tombe, c'est le cœur lourd qu'elle regagne sa demeure.
