Winterfell, 273 AC
Stannis est revenu depuis quelques jours à Winterfell, après être allé célébrer son dixième anniversaire dans son château, Accalmie. Il est bizarrement soulagé de se retrouver au milieu de la famille Stark, Robert n'ayant pas manqué de l'humilier encore, même le jour de son anniversaire. Il s'est tout d'abord moqué de son cadeau, un superbe livre sur l'histoire des Sept Couronnes, puis avait accaparé l'attention de ses parents, alors que Stannis mâchonnait sa part de gâteau d'un air maussade. Il avait raconté à quel point la vie aux Eyries lui plaisait, et combien il aimait Ned. Stannis avait bizarrement ressenti une jalousie presque morbide à ces mots. Ned avait été son ami aussi, du moins le croyait-il. Il avait regardé son frère le plus froidement possible, le plus méchamment possible. Il le détestait, et il l'admirait. Il admirait son charme, sa beauté déjà très masculine, son rire tonitruant et sa voix forte. Il admirait son maniement d'épée, sa force impressionnante pour un enfant de cet âge, son goût pour la bonne chair et même, déjà, la boisson. Et il le détestait. Il détestait son étrange propension à lui voler tout ce qu'il avait de plus cher: l'amour et l'attention de ses parents, l'affection de Ned... Il était né second, et il avait l'impression qu'il resterait toujours dans l'ombre de son frère aîné, meilleur que lui en toutes choses.
Mais à présent, il est là, à Winterfell, et il repense en souriant aux cris de joie de Serena, Lyanna et Benjen quand il a passé les portes du château, et comme ils l'avaient serré dans leurs bras, tous autour de lui. Est-ce normal de se sentir plus proches de ces enfants que de son propre frère? Il n'en revient pas lui-même. Quand il est arrivé ici, il était saisi par la peur et l'inquiétude, de se voir partir en tant que pupille avant son frère aîné, chose très inhabituelle pour l'époque. Il était même persuadé que c'était une idée de Robert pour l'éloigner de ses parents, afin qu'il ait l'exclusivité. Mais la gentillesse de Lord Stark, l'affection de Serena principalement et bien évidemment l'amitié de Ned lui avait vite fait changer d'avis. Il avait trouvé ici des enfants, comme lui, qui prenait plaisir à discuter, à lire, et quand même à se battre, mais un plaisir comparable au sien, pas à celui de Robert, qui avait toujours effrayé Stannis. Cette ardeur qu'il mettait dans n'importe quel combat, même quand il était sans enjeu, Stannis ne l'avait jamais eu, et Ned non plus.
À présent seul dans sa chambre, il s'assoit au petit bureau en bois qui est installé contre le mur, une fenêtre sur sa gauche afin de lui donner le plus de lumière possible. Il prend entre ses doigts une plume, il la trempe délicatement dans son encrier avant de faire courir la plume sur un parchemin destiné à ses parents. Ce n'est pas eux qui l'ont raccompagné . C'est son oncle Harbert, qui est depuis reparti à Accalmie. Très prolixe dans ses lettres, Stannis raconte à ses parents le trajet jusqu'à Winterfell, les dangers qu'il aurait pu croiser, et la joie des Stark en Le revoyant. Il soulève légèrement la plume du parchemin, et regarde par la fenêtre avec un léger sourire. La neige lui a manqué. Le Baral aussi, même si ce ne sont pas ses Dieux. Il retourne à sa lettre, concentré sur les mots qui noircissent le parchemin beige. Parfois, il ne sait si il doit vraiment exprimer son bonheur d'être ici, loin de son père et de sa mère, effrayé à l'idée qu'ils croient qu'il ne les aime plus, ou moins que Lord Stark, mais il a du mal à réfréner son enthousiasme quand il leur raconte les longues discussions avec Lord Stark, les balades à cheval avec Serena, les parties de cache-cache avec les deux plus jeunes. Il se prend à rêver d'avoir un jeune frère ou une jeune sœur, quelqu'un qui ne serait pas comme Robert, quelqu'un dont il pourrait prendre soin, à qui il pourrait apprendre quelque chose, avec qui il pourrait jouer sans ressentir une permanente compétition. Mais Stannis doute que cela arrive: Robert a 11 ans, Stannis 10. Si sa mère avait été encore enceinte, cela se serait produit il y a bien des années. Il signe rapidement le parchemin, et y appose son sceau, avant de rejoindre la volière, et de l'attacher à un corbeau. Il regarde l'oiseau s'envoler en souriant légèrement, puis repart au château, retrouver ses compagnons de jeu. Serena est en train de s'amuser avec Lyanna, mais relève la tête dès qu'elle voit Stannis.
« Et si nous faisions une balade? » propose-t-elle.
« Avec plaisir », sourit Stannis.
Lyanna se lève déjà pour les accompagner, mais Serena l'arrête dun geste.
« Seulement Stannis et moi. »
La petite fille prend un air boudeur, mais sa sœur ne se laisse pas prendre au jeu, l'embrasse sur la joue en murmurant :
« Ne t'inquiète pas, nous aurons d'autres occasions, mais, comprends-tu, cela fait longtemps que je n'ai pas vu Stannis. »
Lyanna acquiesce légèrement mais ne peut s'empêcher de ressentir une légère jalousie à l'écart du jeune Baratheon.
Elle regarde sa sœur et leur jeune hôte s'eloigner ensemble vers les écuries.
Serena pousse un soupir de soulagement alors que son cheval passe la porte du château. Stannis lui lance un regard interrogateur, mais n'ose lui demander pourquoi elle a l'air si soulagée de s'éloigner du château. Soudain il sent sa main sur la sienne qui la presse fermement et il lui lance un regard surpris :
« Tu m'as beaucoup manqué Stannis » murmure-t-elle.
Stannis est sur le point de répondre mais soudain les chevaux se cabrent et manquent les désarçonner. Stannis étouffe un juron, et, alors qu'il lève les yeux sur la route, il hoquette de surprise : au milieu du chemin, se tient un loup. Stannis en a déjà vu beaucoup, mais aucun comparable à celui-là. Il est énorme, arrivant facilement au garrot de leurs chevaux, mais il ne semble montrer aucune hostilité à leur égard. Il les regarde presque curieusement, comme s'ils voyait un homme pour la première fois. Stannis entend un bruit étrange à ses côtés, et étouffe un cri d'horreur en voyant que Serena a mis pied à terre. Il la regarde s'avancer lentement vers le loup, et murmure Son prénom comme un avertissement :
« Serena, reviens ici. C'est dangereux. Ne t'approche pas de lui »
« C'est elle » murmure Serena en retour. « C'est une louve. »
Et quelle louve, pense Stannis. Sa fourrure est grise, un gris magnifique, qui lui rappelle étrangement les yeux de son amie. Les yeux de la louve fixent Serena à présent, des yeux jaunes comme le soleil. Serena s'avance lentement, avant de s'agenouiller devant l'animal. Émerveillée, elle ne peut en détacher les yeux, et avance la main vers la tête de loup. Elle frissonne de frayeur quand la louve découvre légèrement ses dents blanches, comme un avertissement. Elle est sauvage, et Serena ne devrait pas l'oublier. Elle entend à nouveau la voix de Stannis qui lui demande, qui la supplie de revenir vers lui. Déjà, le jeune garçon, bien que sachant que son geste est totalement inconsciente, a empoigné la garde de son épée, prêt à dégainer.
« Le loup géant est l'emblème de ma maison » murmure Serena. « Elle ne nous fera aucun mal. »
Stannis ne répond pas, mais n'est pas sûr que la louve connaisse les emblèmes des maisons de Westeros. Pendant un long moment, il fixe des yeux ce spectacle empreint de beauté, de grâce et de respect. Son cœur bat à la chamade, mais il ne saurait dire si c'est par peur ou par émerveillement, à moins que ce ne soit un mélange des deux. Le silence n'est brisé que lorsque des hurlements se font entendre du fond des bois, les hurlements d'un loup. Les oreilles de la louve pointent vers l'avant, et, sans détacher ses yeux de Serena, elle s'éloigne lentement, à petits pas, vers les bois. Serena la regarde partir, à la fois émerveillée et déçue par cette rencontre magnifique mais si brève.
Stannis pousse un si long soupir après que la louve ait disparu qu'il a l'impression d'avoir arrêté de respirer pendant des heures.
« Quand ton père saura cela… » murmure-t-il médusé par cette rencontre inattendue.
Serena rejoint son cheval, ramène ses rênes dans une main, glisse son pied dans l'étrier, et, alors qu'elle enfourche son cheval et s'assoie sur sa selle, se tourne vers Stannis:
« Mon père ne me croira pas. Il ne me croit jamais. »
Sur ses mots, elle donne un coup de talon à son cheval, le faisant avancer sur le chemin.
