Les Eyries, 274 AC
Le soleil est à peine levé quand les deux enfants qui vivent sous la protection et la bienveillance de Lord Arryn s'avancent dans la cour du château. Ils portent chacun une épée à la main, mais aujourd'hui, l'épée n'est plus en bois, mais en acier. Elles restent des épées d'entraînement et ne sont donc pas coupantes, pour éviter toute blessure. Le plus jeune des garçons, bien plus petit que son adversaire du jour, déglutit avec difficulté, fixant des yeux son ami. Leur hôte les regardent, penché sur la balustrade en pierre. Il sourit malgré lui, se doutant bien que les enfants ont probablement peur. Ils n'ont pas peur de l'échec, mais plutôt de blesser l'autre. Avec un cri formidable, pour se donner du courage, Robert se lance sur son ami. Ned a à peine le temps de lever le bras quand l'épée de Robert se fracasse contre la sienne. Le bruit métallique le surprend, lui qui est plus habitué au son du bois contre le bois. Jon Arryn, qui les regarde, sens un frisson lui parcourir l'echine : ce jour n'est pas seulement important pour les enfants, mais pour lui aussi. A Westeros, la majorité est à seize ans : à cet âge, les garçons sont des hommes, et c'est à ce moment que les pupilles quittent la maison où ils ont vécu. Le vieil homme craint ce jour. Il s'est beaucoup attaché à ces deux jeunes garçons, qui représentent à ses yeux les fils que ces femmes ne lui ont pas donné. Jon a été marié deux fois, sa première femme est morte en couches, d'un enfant mort-né lui aussi, et sa deuxième d'un coup de froid, sans lui avoir donné d'enfants. Parfois il se dit qu'il est maudit par les dieux, et qu'il n'aura jamais de descendance. D'autres fois, il pense que cette « malédiction » est en fait un cadeau des Sept, car, sans elle, il n'aurait peut-être jamais connu Robert et Ned. Ces deux enfants ont toujours été très différents l'un de l'autre, mais leur amitié n'en semble que plus renforcée. Rickard avait expliqué à Jon que Ned se sentait très proche du frère de Robert, Stannis, envoyé comme pupille par son père à Winterfell. D'ailleurs, au début qu'il était là, Jon avait bien remarqué que Ned semblait se méfier de Robert. Les dieux seuls savaient ce qu'avait dit Stanis à propos de son frère aîné. Robert s'était confié à John, en de nombreuses occasions, lui expliquant qu'il n'aimait pas son frère, malgré tous ses efforts pour changer cela. Le jeune garçon se sentait affreusement coupable et Jon avait fait de son mieux pour soulager sa conscience. Il avait essayé de lui expliquer que, tout comme personne ne pouvait choisir ses amis, la complicité et l'affection entre les membres d'une même famille n'était pas garanties par le seul fait que le même sang coulait dans leurs veines. Robert n'avait aucun point commun avec Stannis, si ce n'est leurs cheveux noirs et leurs yeux bleus. Robert était un pitre, Stannis sérieux. Robert était très gourmand, Stannis non. Robert aimait se battre, et pas Stannis. Autant de différences qui avait éloigné les frères, mais qui, étrangement, avait rapproché Robert et Ned. Car, Jon le savait bien, le caractère de Ned se rapprochait beaucoup plus de celui de Stannis que de celui de Robert. Jon se demande d'ailleurs quel serait le destin de cet enfant quand il grandirait, et qu'il serait amené à devenir le seigneur d'Accalmie. Il espère que son enseignement sera suffisant pour en faire un bon seigneur, et qu'il saura dompter sa nature sauvage. Mais, pour le moment, Robert est encore là, Ned est encore là, et il sourit encore en regardant leur duel.
Tertre-Bourg, à la même période.
Brandon écoute d'une oreille plutôt distraite Lord Dustin, qui lui explique l'objet de sa visite à Lord Ryswell. En ce moment, il est difficile pour le jeune Stark de se concentrer sur son devoir d'apprendre de Lord Dustin comment gouverner des terres. L'idée de revoir la fille de Lord Ryswell, Barbrey, l'excite beaucoup plus que les interminables discussions autour d'une table pour la gouvernance du château. Brandon a toujours été très agréablement accueilli par le Seigneur des Rus, et a multiplié ses visites dernièrement. Il est tombé amoureux de Barbrey, mais, encore trop jeune, il ne peut espérer l'épouser, du moins pas encore. De plus, il faut qu'il en parle à son père, Lord Stark. Les Ryswell sont puissants, et renommés, et Brandon ne pense pas avoir trop de difficultés à convaincre son seigneur. Mais, pour l'instant, il lui faut encore apprendre, pendant quelques années, les difficultés de gouverner. Il lui faut assister à de nombreux conseils, recevoir de nombreuses doléances, prévoir l'amas de récoltes en cas d'hiver trop rude, mais aussi veiller à ce que tous les gens travaillant au château soient sérieux et loyaux. Un mauvais maître d'armes n'apprendra pas grand chose à ses fils, lui dit Lord Dustin. Il apprend aussi, encore et toujours, le maniement de l'épée, s'emploie à dominer sa nature belliqueuse en travaillant son sens tactique avec William, le fils de Lord Dustin. Il est bien meilleur que lui, mais William est aussi plus sage, calme et rusé, le forçant à déjouer ses tactiques d'attaque. Lorsque la leçon est finie, les jeunes gens rentrent au château et, l'un comme l'autre, vaquent à leurs différentes obligations. Lord Dustin s'emploie à apprendre équitablement aux deux jeunes garçons, tenant malgré tout compte des différences de leurs avenirs: William ne sera qu'un seigneur, alors que Brandon sera un seigneur suzerain, commandant à toutes les maisons lui ayant prêté allégeance, y compris à William donc. Les deux jeunes gens se chamaillent parfois à ce sujet, mais Lord Dustin ne rit pas de la situation. Quand Lord Stark lui demande des nouvelles de son fils, il ne peut parfois s'empêcher de lui parler de son inquiétude à son sujet: Brandon aime se battre, beaucoup, et, s'il a souvent l'avantage du fait de sa puissance, son impulsivité cause du souci à son hôte. Pas pour maintenant, non, mais pour son avenir, car Lord Dustin ne sent pas cette agressivité baisser avec l'âge, bien au contraire. Brandon se met parfois même en colère contre William, et sa voix tonne alors dans le château, ne se calmant que lorsque Lord Dustin intervient. À côté de ça, Brandon est aimable et charmant, alors personne ne lui tient longtemps rigueur de ses excès de colère. Malgré tout, son hôte est inquiet, et espère faire de son mieux pour enseigner à son pupille que modération et contrôle de soi ne sont pas synonymes de faiblesse.
