Winterfell, 275 AC
Lorsque les rayons du soleil percent les rideaux de la chambre, ce matin-là, la jeune Serena plisse les yeux et grogne de mécontentement. Elle se tourne pour ne plus subir les assaults violents du soleil qui brille déjà dans le ciel de Winterfell. La jeune fille se recroqueville sur elle-même, de violentes crampes au ventre la faisant gémir de douleur. Alors qu'elle se redresse dans son lit, pendant que la faim qui la tenaille la fait souffrir, elle sent ses draps mouillés sous elle. Elle pousse un hoquet de surprise et repousse les couvertures rapidement avant de pousser un hurlement qui retentit dans tout le château.
Nan vaque à ses occupations quand elle entend le cri effroyable qui provient de la chambre de Serena: elle s'y précipite avec plusieurs gardes et découvre la porte ouverte à grand fracas et Stannis qui se tient devant le lit, figé. Lorsqu'elle comprend la raison de la terreur de la petite fille, elle met les gardes et Stannis dehors immédiatement, avant de s'avancer vers Serena, en pleurs.
« Allons, allons, madame. Tout va bien » s'assoit-elle en prenant soin d'éviter l'énorme tache de sang qui a souillé les draps. Serena aussi s'en écarte, le regard baissé et honteux.
« Qu'est-ce que c'est que ça? » murmure t'elle effrayée.
Nan se rend compte soudainement qu'elle n'a jamais parlé de cela avec elle. Ça aurait du être son rôle, sa jeune maîtresse n'ayant plus de mère. Elle a faillit, et s'en veut énormément.
« Ce sont vos lunes, madame. Vous avez saigné pour la première fois. À présent, vous êtes une femme. »
Serena lève sur elle de grands yeux incrédules, mais Nan y lit de la fierté aussi.
« Une... une femme? » balbutie t'elle.
Nan sourit tendrement et acquiesce, sa main caressant la joue encore ronde, stigmate d'une enfance bientôt révolue. Elle se rappelle encore ce petit bébé, inattendu, qui avait serré la main de son frère jumeau quand elle était née. Nan l'avait vue grandir, faire ses premiers pas, monter à cheval pour la première fois et c'était dans ses bras qu'elle avait longtemps pleuré la mort de sa mère. C'était aussi dans ses bras qu'elle se réveillait d'affreux cauchemars, c'était à elle qu'elle se confiait sur ses sentiments envers son père, ses frères, sa sœur, le jeune Baratheon. À présent, elle semble plus éloignée que jamais de sa maîtresse. Serena se tient le ventre, et Nan caresse sa main doucement:
« Je vais dire à Mestre Walys de préparer quelque chose pour soulager vos douleurs » elle sourit gentiment et Serena acquiesce rapidement.
Nan quitte la chambre, emmenant avec elle les draps tachés de sang. Lorsqu'elle sort, les gardes ne sont plus là, mais Stannis est appuyé sur le mur à côté de la porte. Il se précipite sur elle:
« Comment va-t-elle? Que lui est-il arrivé?! »
« C'est à madame de répondre à vos questions, monseigneur » s'incline t'elle légèrement.
C'est une affaire trop privée pour que Nan se risque à en parler à la place de sa maîtresse, mais Stannis aperçoit les taches rouges, et sent ses joues s'embraser de gêne. Il sait parfaitement ce que ça veut dire mais pensait que cela se produirait bien plus tard, dans trois ou même quatre ans.
Dans sa chambre, Serena se dirige vers le baquet qui sert à faire sa toilette, et enlève sa tunique, grimaçant en sentant le sang poisseux et l'odeur écoeurante qui l'ont probablement souillé pour toujours. Elle soupire et une nouvelle crampe la fait se plier en deux, se cramponnant au bois du baquet. Elle étouffe un sanglot et se lave rapidement, le sang se diffusant dans l'eau, lui donnant une couleur rouge pourpre, fascinant et écœurant la jeune fille. Elle ne sait même pas comment s'habiller, et attend patiemment que Nan revienne. Celle-ci ne tarde pas, et donne des vêtements classiques à sa jeune maîtresse avant de lui tendre une fiole que Serena avale prestement.
« Mais... le sang » proteste Serena.
« Il faudra juste vous laver avant le déjeuner et en allant vous coucher, madame. Habillez-vous, vite, le seigneur votre père souhaite vous voir. »
« Lui as-tu dit?! » s'écrie Serena, effrayée.
« Il me l'avait demandé » Nan acquiesce. « De quoi avez-vous peur, madame? Votre père connaît parfaitement le corps d'une femme. Il ne va pas vous punir. »
Serena hoche la tête doucement, se trouvant stupide pour cet accès de frayeur injustifié. Mais, après tout, son père la terrifie depuis l'enfance, et elle a détruit des draps, et des habits. Il pourrait la punir pour ça. Elle laisse Nan la sécher puis l'habiller, grimaçant légèrement alors qu'elle noue sa robe à sa taille. Nan ne peut s'empêcher de l'admirer, alors qu'elle brosse ses cheveux et les noue en une élégante natte. Serena est de plus en plus belle, et elle sait que les premières lunes transforment le corps d'une enfant en celui d'une femme. Très bientôt, la poitrine de sa maîtresse se développera, ses hanches aussi, elle prendra du poids, son visage s'affinera et elle grandira rapidement. Oh, elle ne sera pas très grande, mais elle ne sera plus une enfant. Elle ouvre la porte pour la laisser sortir et Serena prend une grande respiration avant de traverser les couloirs jusqu'au bureau de son père. Elle espère croiser Stannis, mais nulle trace de lui. Elle espère qu'il n'a pas été trop effrayé parce qu'il a vu, et que ça ne changera rien à leur amitié. Serena s'arrête devant la porte du bureau de son père et ferme les yeux un instant, l'angoisse lui donnant d'horribles maux de ventre. Elle toque, et attend que son père lui dise d'entrer. Elle pousse la porte et la referme derrière elle. Son père lui sourit, chose qui n'était pas arrivée depuis des mois.
« Nan m'a dit que tu avais saigné pour la première fois » dit-il directement.
« Oui, monseigneur. » murmure t'elle.
« J'espère que tu ne souffres pas trop » dit Rickard avant de s'éclaircir la voix. « Tu sais ce que les lunes représentent, ma fille. À présent, tu es en âge de te marier, d'avoir des enfants. »
Je n'ai que 12 ans, proteste Serena intérieurement mais au fond d'elle même, elle sait qu'il a raison. Elle acquiesce simplement:
« Monseigneur a-t-il déjà réfléchi à mon futur époux? »
Rickard fronce les sourcils et Serena se mord la lèvre.
« Cette question a été réglée il y a fort longtemps, lorsque j'ai raccompagné Lord Steffon Baratheon dans le sud. »
Serena se souvient de cette journée là, de l'air triste et maussade qu'avait eu Stannis en les voyant. Comme il a changé, se dit-elle en souriant en son for intérieur. Rickard continue:
« J'ai discuté avec de nombreux seigneurs pendant mon voyage dans le Sud, et nombre d'entre eux étaient intéressés » sourit il fièrement, mais Serena se demande s'il est fier d'elle, ou de lui-même et de ses talents de négociateurs. « Je sais très bien que la vie de dame d'une maison du Nord ne t'aurait pas convenu, et puis, je t'avoue que j'ai d'autres ambitions pour mes enfants. » Le cœur de Serena bat si fort dans sa poitrine qu'elle a l'impression que même son père l'entend. Ainsi, leurs destins à tous sont scellés. Brandon, elle, Ned. Ned... comment pourrait-elle vivre sans lui? « Et toi, ma fille, je t'ai trouvé un parti digne d'une Stark de Winterfell. » finit-il en souriant. Serena doit rassembler tout son courage pour empêcher sa voix de chevroter:
« Quel est-il, Père? » sourit-elle faiblement.
« Jamie Lannister » annonce Rickard avec une fierté non dissimulée.
Serena doit s'appuyer sur une chaise pour ne pas s'évanouir. L'héritier de Castral Roc. La maison la plus riche et, dit-on, la plus puissante de Westeros. Si Rickard avait pu se racheter de toutes ces années de manque d'affection auprès de sa fille avec une seule preuve d'amour, il n'aurait pu trouver mieux.
« Père » balbutie-t-elle sous le coup de l'émotion, « c'est trop d'honneur... »
Rickard sourit légèrement : il se rappelle ce jour où il avait rencontré Lord Tywin Lannister, le seigneur du Roc. Jamie n'avait à l'époque que quatre ans, mais Tywin avait vu les avantages qu'il y aurait à s'allier au Nord, la région la plus vaste du Royaume. Il n'y avait pas d'antagonisme entre les deux maisons, et Rickard avait bien spécifié que de nombreux autres seigneurs seraient ravis de se voir accorder la main de Serena. Lord Tywin était un homme intelligent et Rickard savait que vivre sous le soleil éclatant du Roc rendrait sa fille heureuse.
« Comme tu le sais » reprit-il après avoir acquiescé, « Jamie est plus jeune que toi, de trois ans. Ainsi, votre union ne pourra être célébrée que dans plusieurs années, probablement quand il aura eu quinze ans, et sera en âge d'accomplir son devoir conjugal. Je vais cependant informer immédiatement Lord Tywin que tu montres les premiers signes de fertilité, grâce à tes premières lunes.»
Serena ne peut masquer sa déception: encore six années, six longues années à rester ici.
« Puis-je moi aussi écrire à mon fiancé, Père? » s'enquiert elle.
Rickard hoche la tête:
« Bien sûr, mais rappelle toi. Il n'est pour l'instant qu'un jeune garçon. »
Serena acquiesce et lance un sourire chaleureux à son père:
« Je n'aurais pu rêver meilleur mariage, monseigneur »
Rickard sourit légèrement, et la congédie. Dès qu'elle quitte la pièce, Serena oublie la douleur de son ventre et le sang qui coule entre ses jambes et court à toutes enjambées à la recherche de Stannis. Quand elle l'aperçoit dans la cour du château, elle crie de joie et se précipite dans ses bras. Stannis ne peut retenir un rire surpris et ravi de la voir de si bonne humeur:
« Que t'arrive-t-il? » demande-t-il tout sourire.
« Je suis fiancée! Fiancée, Stannis, tu te rends compte! » s'exclame t'elle en tournant sur elle-même.
Les lèvres de Stannis tremblent légèrement mais il essaye de garder son sourire:
« Fiancée?... à qui? »
« Jamie Lannister! Quel bonheur, oh, quel bonheur Stannis! Je suis si heureuse! » s'écrie t'elle à nouveau et Stannis la regarde, n'osant pas lui décrire le poids qui vient de lui écraser le cœur et les tripes. La savoir fiancée, c'est admettre que bientôt, ils seront séparés l'un de l'autre et ne se reverront peut-être jamais. Stannis ne sait ce qui lui fait le plus mal: admettre ce fait, ou voir qu'elle ne semble pas y avoir réfléchi, étourdie par son bonheur. Serait-il, pour elle aussi, un faire-valoir? Il sent les mains douces de son amie se poser sur ses joues et les caresser:
« Toi aussi Stannis, tu seras fiancé un jour, et j'accueillerai ton fils comme mon père t'a accueilli, je t'en fais le serment » dit-elle en déposant deux bruyants baisers sur sa peau.
Stannis ne peut s'empêcher de sourire, mais ce sourire s'évanouit dès que Serena lui tourne le dos.
