Port-Réal, 286 AC
Après des années d'échecs tous plus frustrants les uns que les autres, Serena est enfin enceinte de nouveau. La jeune femme rayonne, et Stannis est aussi très heureux. Elle a craint un moment pour sa vie, alors qu'il est allé combattre, pour Robert, les naufrageurs des Soeurois, une région bien connue des Sept Royaumes, les Trois Sœurs. Mais il a finit par revenir, sain et sauf, et leur vie a repris dans la capitale. Stannis est un des membres les plus actifs du conseil restreint: Robert a déjà abandonné depuis longtemps la gouvernance du royaume à Jon Arryn, et c'est vers Stannis que celui-ci se tourne quand il a besoin de conseils. A Peyredragon, le seigneur a interdit la prostitution, qu'il considère immorale et dégoûtante, et a même proposé, lors d'une réunion du conseil, d'appliquer cette interdiction à tout le royaume. Robert avait éclaté de rire, et Stannis n'avait pas insisté. A lui tout seul, le roi faisait vivre des centaines de prostituées. Il avait quand même réussi à mettre la reine enceinte, et Cersei allait mettre au monde l'héritier du trône.
Alors que Pycelle a imposé un repos presque absolu à Serena, du fait de ses déjà nombreuses fausses couches, Stannis passe le plus de temps possible avec Jon, leur fils, qui a du mal à comprendre que sa mère soit moins disponible pour lui qu'avant. À maintenant trois ans, le bambin commence à s'intéresser au maniement de l'épée, et, bientôt, les leçons des mestres occuperont une grande partie de sa vie. Il a aussi le pied marin, contrairement à sa mère qui est malade chaque fois qu'ils vont et viennent de la capitale à leur fief. Stannis est très fier de son fils, et espère une fille, tandis que Serena, elle, veut un autre garçon. Elle ne veut que des mâles, sans pouvoir l'expliquer mais Stannis pense que c'est parce qu'elle a toujours été bien plus proche de ses frères que de sa soeur. D'ailleurs, Ned aussi va être père à nouveau. Tout semble parfait mais, un beau jour ensoleillé, alors qu'elle entre dans les derniers mois de sa grossesse, Serena est prise de violentes crampes à l'estomac. Immédiatement prise en charge par Pycelle, elle développe cependant une importante fièvre.
Allongée sur son lit, son corps tantôt brûlant, tantôt frigorifié, Serena voit son père, Brandon, Lyanna. Les hommes rient, boivent, mangent, combattent. Lyanna, elle, sourit, gentiment, et un cheval ne quitte pas sa présence. Serena tend la main, essayant de les toucher, de les serrer dans ses bras, une dernière fois, mais tous l'ignore. Alors que leurs épées se fracassent l'une contre l'autre, soudain, Brandon et Rickard se transpercent l'un l'autre, en riant, toujours, et Serena pousse un cri d'horreur. Mais ils ne semblent pas blessés, et s'écartent l'un de l'autre, leurs épées ruisselant de sang, et leurs blessures laissant des trous béants dans leurs ventres. Elle se tourne alors vers Lyanna, les mains croisées sur son ventre, qui a une douceur maternelle dans le regard que Serena ne lui a jamais connu. Elle gémit son nom, celui de son père, celui de son frère.
« Elle délire » entend-elle. Il lui faut un moment pour reconnaître la voix de Pycelle, et elle frissonne alors qu'on pose sur son front un gant mouillé d'eau fraîche.
« Sauvez-la, je vous en prie »
Stannis, murmure t'elle. Stannis, ne t'inquiètes pas.
Elle essaye d'ouvrir les yeux, mais ses paupières sont si lourdes, comme une chape de plomb sur son visage.
« Je ne peux les sauver tous les deux » la voix de Pycelle murmure à nouveau.
Serena panique, et sent la main de Stannis qui prend la sienne. Elle sent les callosités de sa paume frotter désagréablement contre la sienne. Pas mon bébé, panique t'elle, pas encore. Elle pleure, mais se demande si les larmes coulent sur son visage.
« La fièvre fait souffrir autant la mère que l'enfant. Lord Stannis, vous devez prendre une décision » Pycelle reprend.
Un long silence s'ensuit, où Serena prie pour que Stannis prenne la bonne décision. Je rejoindrais ma famille, pense Serena en regardant toujours son frère, sa soeur, son père festoyant comme jadis. Tu ne peux pas me choisir. Mais la voix de Stannis s'élève, comme un couperet:
« Sauvez la »
Serena se débat, tente de fuir dans son délire, et hurle lorsque la lame découpe son ventre.
Elle se réveille en pleine nuit, et gémit de douleur. Ouvrant les yeux, elle regarde tout autour d'elle: elle ne sait où elle est, au début, avant de se rendre compte que ce sont ses appartements privés du Donjon Rouge. Elle sursaute en entendant des pleurs de nourrisson. Ainsi, il a survécu, sourit elle largement. Avec une énergie dont elle ne se serait pas sentie capable, elle se lève, et écoute les pleurs, sortant de la pièce, suivant les cris pour s'en rapprocher. Elle se tient aux murs, ses jambes encore fragiles, mais déterminée à voir son enfant. Elle sent ses seins se gonfler, se tendre, prêts à nourrir son petit. Atteignant la chambre d'où viennent les pleurs, elle ouvre la porte, et sourit en voyant le petit berceau au milieu de la pièce. Elle s'en approche, titubant légèrement, et écarte les pans de tissu pour regarder son enfant.
« Qu'est-ce que vous faites? » une voix s'élève derrière elle.
Elle se tourne: Cersei se tient derrière elle, en habit de nuit, l'air épouvanté comme si elle voyait un fantôme.
« Je... » la voix de Serena est faible. « Je voulais le voir »
Sa tête tourne dangereusement, et elle s'accroche au berceau, ses ongles s'enfonçant dans le bois. Cersei la pousse violemment et elle tombe à terre.
« Ne touchez pas à mon fils » crache t'elle. Elle prend le bébé et c'est là que Serena voit les cheveux blonds, les yeux verts. Il devrait être brun, se dit-elle, délirant à moitié. Pourquoi n'est-il pas brun?
« Le vôtre est mort, pauvre folle » Cersei dit en serrant son fils contre elle.
Mort? Non, ce n'est pas possible. Serena baisse les yeux, regarde le lait qui a coulé de ses seins et souillé sa chemise de nuit. Oubliant la présence de la reine, elle relève sa chemise de nuit et pose les mains sur la cicatrice qui traverse son ventre.
« Ils m'ont sorti de votre ventre, et votre fièvre a disparu. Cet enfant était en train de vous tuer. Non que cette perspective m'aurait déplue, mais votre époux vous a choisi, vous » la reine dit, froidement.
Serena relève un visage baigné de larmes vers elle:
« Pourquoi me détestez vous autant? Que vous ai-je fait, par tous les Dieux?! » hurle t'elle de désespoir, de douleur.
« Vous vouliez Jaime » réplique la reine calmement. « Jaime m'appartient. Il est mon frère, mon jumeau. Nous sommes faits pour vivre et mourir ensemble. »
Serena s'apprête à répliquer, à lui cracher au visage qu'elle ne voudrait de Jaime pour rien au monde maintenant, mais Robert et Stannis courent dans la chambre, chacun vers sa femme. Stannis prend Serena dans ses bras et Robert lance un regard glacial à Cersei:
« Que lui as-tu fait? »
Serena se demande si elle parle d'elle, ou de son fils, mais Stannis l'emporte déjà loin d'eux, vers leur chambre. Alors qu'il l'allonge dans leur lit, Serena prend conscience de ce qu'il s'est passé, et fond en larmes:
« Je suis maudite, les dieux me punissent » répète t'elle en pleurant, en sanglotant. Stannis ne comprend pas de quoi elle parle, et essaye de la rassurer, de la calmer. Il se souvient du sang, des mains couvertes du sang de sa femme quand Pycelle lui avait tendu l'enfant. Un bébé parfaitement formé, mais si petit, si fragile. Il n'avait même pas pleuré. C'était un garçon. Pycelle avait refermé Serena avec des aiguilles et du fil, et la fièvre l'avait quittée, aussi vite qu'elle était apparu. Stannis avait regardé ce bébé, se demandant comment un être si beau avait pu causer tant de souffrances à sa propre mère, et s'était effondré en larmes, son corps secoué de sanglots suppliant à son bébé de lui pardonner. À présent, en y repensant, il pleure aussi, il pleure son enfant avec sa femme, serré contre elle. L'épuisement les fait s'endormir, mais la douleur est toujours bien présente quand ils se réveillent le lendemain.
Serena est autorisée à quitter son lit quand elle accepte enfin de se nourrir. Stannis a emmené Jon la voir, et elle s'est souvenue qu'il y avait un enfant, un enfant bien vivant, qui avait besoin d'elle. Lorsqu'il s'allonge sur elle, cherchant à téter, une bouffée de haine envahit son corps: ce n'est pas ton lait, a-t-elle envie de hurler. Tu n'es pas mon fils. Mais elle ne peut blâmer ce petit garçon, et elle cherche à tâtons la main de Stannis, qu'elle serre à lui briser les os, alors qu'elle sent les lèvres de Jon se fermant sur son mamelon, aspirant son lait comme un vampire aspire le sang de sa victime. Elle cache son visage avec son autre main, et s'autorise à pleurer encore.
Après quelques jours, elle se sent assez forte pour reprendre ses activités, et retrouve Renly dans le bois sacré. Surprise de l'y voir, elle comprend mieux la raison de sa présence en voyant la petite fille qui est à ses côtés: Arianne Martell, qu'il épousera dans quelques années. En visite pour seulement quelques jours dans la capitale, elle semble s'y plaire, mais parle avec une telle ferveur de son fief ancestral que Serena ne peut s'empêcher d'avoir peur qu'elle n'aime pas Accalmie. Elle ressemble à sa soeur, Elia, la princesse assassinée par Gregor Clegane. Mais il semble qu'elle sera encore plus belle. Renly a l'air sincèrement ravi de revoir sa belle-sœur, qu'il considère plus comme une mère du fait de leur grand écart d'âge. Aucun d'eux ne parle du bébé qu'elle a perdu, même si elle ne doute pas qu'ils soient au courant. Elle a vite remarqué les regards désolés des domestiques, des dames de compagnie, de Robert. Elle déteste y lire tant de pitié. Puis, elle fait la connaissance, cette fois en plein jour et avec l'autorisation de Cersei, de son neveu. Joffrey. Un nom étrange pour un Baratheon, pense t'elle en son for intérieur. Le nom d'un ancien roi du Roc, à l'époque où les terres de l'ouest avaient encore un roi. Elle doute que Robert eut son mot à dire quand au prénom de son fils. Elle le voit pour la première fois lorsqu'elle rejoint le bal de la Reine: Cersei le garde contre elle, jalousement, empêchant les dames de le prendre dans leurs bras. Serena ne le regarde que de loin, le cœur serré à l'idée qu'elle devrait, elle aussi, serrer un tout petit bébé dans ses bras. La reine se plaît à raconter que Robert n'a même pas été présent pour son accouchement, encore qu'elle ne le lui reproche pas. Son frère l'a soutenue, et c'est tout ce qu'elle souhaitait. Serena doit rassembler toute sa volonté et son courage pour ne pas fondre en larmes en écoutant Cersei parler de la mise au monde de Joffrey. Elle se concentre sur sa couture, un manteau pour Jon, qui en a réclamé un semblable à celui de son père.
Serena supporte de moins en moins de vivre dans la capitale, de voir Joffrey tous les jours. Elle demande à Stannis de quitter Port-Real, et de retourner à Peyredragon. Leur château n'est pas très loin de la capitale, et les déplacements seront faciles. Stannis accepte, voyant bien que sa femme dépérit ici. Elle fait ses adieux à Renly, et à la cour, quittant la ville aussi rapidement que possible. Elle est malade pendant tout le trajet en bateau, comme à son habitude, mais elle se sent heureuse de revenir dans ses terres, de revoir son peuple. Alors que Stannis reste dans la capitale pour exercer ses fonctions de maître des navires, Serena retrouve à Peyredragon un nouveau souffle, un nouveau bonheur. Son mari lui manque, bien sûr, mais il vient passer une semaine, tous les mois, avec elle et Jon. Peut-être, un jour, se sentira t'elle assez forte pour le rejoindre, mais, pour l'instant, elle tient à rester chez elle.
