Yo ! Et voilà un nouvel OS pour ce recueil, qui était à la vérité le premier que j'avais écrit.
Merci à Hylliy et Blizzart pour leurs commentaires !
Bonne lecture !
OS 3 : La cuisine de Madame Soleil
Focus : La grand-mère de Kairi
Rating : K+
Genre : Family
La cuisine de Madame Soleil
Elle avait été comédienne, peut-être, elle avait raconté des histoires avec son corps, sans doute, ça se voyait à la manière dont le soleil tombait sur sa peau, la caressant de ses rayons comme s'il avait été amoureux d'elle, cherchant son regard sans vouloir jamais l'éblouir. Elle apparaissait toujours ainsi, entourée de son halo de lumière qui semblait surnaturel au premier abord et que l'on découvrait plus tard être tout ce qu'il pouvait y avoir de plus naturel.
Elle n'était pas belle. Elle avait le visage simple, un peu triangulaire un peu rond, et tout plissé par le temps qui lui était passé dessus pour imprimer dans sa chair les marques du vieillissement. Elle était voûtée par le poids des années, et ses bras étaient larges comme ceux de femmes de paysan, de fiers troncs solides comme du roc – et pourtant, de fierté, elle ne semblait pas en avoir.
Elle était l'image même de l'humilité, avec la douceur dans chaque repli de ses sourires, dans les pattes d'oies au coin de ses yeux et les cernes qui ne la quittaient plus depuis bien longtemps, elle avait l'indulgence dessinée dans ses mains noueuses aux doigts abîmés, elle avait l'amour raconté par la graisse indélébile de sa poitrine pendante et de son ventre strié de vergetures.
Elle était assise dans sa cuisine.
Elle avait un nom, sans doute, que personne ne prononçait depuis bien longtemps. On l'appelait Grand-mère, on l'appelait Madame et elle, elle souriait.
Elle aimait sa cuisine, du profond de son âme. Comme le temps passait elle avait désappris à courir, s'était habituée à se déplacer d'une démarche lente et difficile, mais elle n'avait jamais quitté sa cuisine. C'était sa pièce à elle, son refuge quand autrefois son mari oubliait d'être bon, son quartier général quand sa meilleure amie lui confiait ses joies et ses peines, son repère secret quand sa fille attendait les bougies de son gâteau d'anniversaire.
Pourtant, c'était une cuisine simple – mais elle aimait à penser qu'elle lui ressemblait. L'évier d'une teinte sable se fondait au milieu du plan de travail en carreaux orangés mal assortis à ceux, d'un vert sapin foncé, qui ornaient le mur au-dessus de la cuisinière et à côté du réfrigérateur qui n'avait pas été remplacé depuis les années soixante-dix. Le sol, lui aussi carrelé, avait subi tant de catastrophes qu'il n'était même plus vaguement uniforme, mêlant des bouts de dalles bleu sombre, turquoise, sable ou vert pomme. Il n'y avait presque pas de meubles dans cette cuisine, juste une table haute collée au mur en face du plan de travail et qui servait plus de vide-poches que d'endroit pour déjeuner, plusieurs placard remplis de vaisselles disparates, et puis, près de la fenêtre, un fauteuil au lourd revêtement de velours bleu électrique.
Tout ce qu'il y avait là, à si peu de choses près, on le lui avait donné. Les placards venaient de la mère de son défunt mari, la table de sa propre défunte mère, la plupart des ménagères et services de vaisselle lui avaient été offerts à son mariage par ses défunts amis, et le fauteuil, elle l'avait hérité de sa défunte sœur. Quand elle l'avait placée là, elle se souvenait encore des regards de sa fille, qui semblaient lui dire « Enfin, il serait plus joli dans le salon, ou encore dans ta chambre, qu'est-ce qui te prend ? », comme les regards de toutes les autres personnes qui avaient vu ce fauteuil. Mais il n'aurait été nulle part plus à sa place qu'ici, au milieu de ce mobilier-fantôme, cette cuisine de souvenirs, pleine de morts et lieu de vie.
Elle aimait ses morts, elle aimait la vie.
Parmi les ombres des défunts, il y avait quelques tasses décorées par les mains maladroites de sa petite-fille lorsqu'elle était enfant, des dessins qu'elle tenait d'elle et qui trônaient sur le réfrigérateur comme le drapeau de leur famille, l'étendard du lien qui les unissait, des photographies, aussi, mais ces dernières avaient un goût étrange, car même lorsqu'elles montraient à ses yeux l'image d'un amour vivant, il lui semblait que le papier brillant conférait au personnage des allures fantomatiques, soulignant l'éphémérité de l'instant capturé, et de la vie à laquelle on l'avait volé pour le poser là.
La cuisine, sa cuisine, c'était un lieu de toutes choses, et si à présent on n'y voyait plus tant de monde, elle ne désespérait pas de voir la pièce remplie à nouveau un jour, elle ne savait ni par qui ni par quoi, mais elle savait. Sa cuisine avait gardé la chaleur qu'elle avait la première fois qu'elle avait mis les pieds dedans, quand elle était encore vide de souvenirs et pleine seulement d'espoirs et de promesses d'avenir, et elle voyait ça comme un signe.
Peut-être les choses auraient pu arriver dans un ordre différent, peut-être les choses auraient pu arriver en de meilleures circonstances, peut-être des larmes, dans une autre vie, auraient pu être évitées mais l'alignement des planètes n'était pas chose contre laquelle on pouvait faire quoi que ce soit, et les choses étaient arrivées avec leurs causes malheureuses et leurs conséquences heureuses, puisqu'un lapin avait fait tourner le volant vers le fossé et le chemin de Kairi avait vu ses bols de céréales êtres servis dans une vaisselle entourée de couleurs fantômes.
Elle regardait les choses qui arrivaient, contemplait les conséquences de ce qui était arrivé avec le calme, la douceur et la patience qui la caractérisaient autant que sa détermination et la manière dont le soleil lui déclarait sa flamme chaque fois qu'il se levait sur son visage, et elle avait déploré de voir les trois chaises de bois que sa fille lui avait offertes devenir fantomatiques, et elle avait aimé voir des mains adolescentes s'agripper aux poignées de ses placard et briser des bols-souvenirs et les remplacer par des bols vifs pleins d'excuses qu'elle espérait ne jamais voir devenir des souvenirs mais toujours des présents continus.
Elle écoutait les notes qui sortaient du smartphone posé sur le plan de travail quand une tasse de café coulait et que le lave-vaisselle n'était pas vidé, depuis son fauteuil qu'elle trouvait encore plus extrêmement bien placé.
Elle vit Kairi s'asseoir dans ce fauteuil quelques matins difficiles, elle vit le chat de Kairi faire ses griffes sur l'accoudoir de ce fauteuil, elle vit le petit-ami de Kairi accueillir sa petite-fille sur ses genoux sur ce fauteuil. Elle vit Kairi boire dans ce fauteuil son dernier café avant de partir avec le camion vers une ville plus grande où des choses plus grandes et moins calmes que cette petite cuisine l'attendaient.
Elle vit les céréales au chocolat et les paquets de café soluble disparaître et ne revenir que tous les mois, puis une ou deux fois par an. Elle vit les tasses arrêter de se casser par maladresse et de se remplacer par excuse. Elle vit l'immobilité reprendre ses quartiers, elle vit le soleil continuer de la saluer avec toujours la même déférence et le même amour.
Elle avait l'impression que les choses s'étaient arrêtées pour de bon, que Kairi avait été la dernière vague à secouer les carreaux de son navire de cuisine, qu'à présent il n'y avait plus qu'à se laisser porter dans cette pièce par les remous lents du tic-tac de l'horloge jusqu'à être portée au rivage et s'y échouer. Elle n'était pas triste. Elle était prête à rejoindre le sable, ces minuscules fragments de coquillages et de rochers amaigris par le temps et regroupés ensemble pour que de nouveaux amants puissent se promener sur la grève.
Pourtant, ses yeux ne virent pas ce matin si vite qu'elle croyait, comme le soleil vint l'approcher tout autrement, comme une éclipse, comme une étoile – de loin, de près.
Elle avait une tarte qui refroidissait à la fenêtre, et puis elle n'en avait plus. Elle avait des cookies sur la table et la porte ouverte, et puis elle avait une assiette vide et des traces de pas boueux. Elle avait attendu et puis elle avait surpris.
Bonjour.
Elle avait parlé, elle avait rencontré, elle avait trouvé. Elle avait la peau parcheminée, il avait comme de la soie sur le visage. Elle avait des sourires à rassasier la Terre entière d'amour, il avait un désert au creux de la poitrine, et à peine une petite fente pour essayer de l'abreuver. Il avait fui. Il était revenu. Il était petit, et elle était vieille, il avait besoin et elle avait besoin. Elle l'appelait Mon petit et il ne l'appelait pas vraiment. Elle ne lui avait pas dit son nom – elle avait presque oublié son propre nom – et il ne lui avait pas dit son nom. Il lui avait dit :
J'aime les tartes au citron.
Et elle avait fait une tarte au citron. Il avait menti, et elle l'avait pardonné. Ils s'étaient connus. Elle avait vieilli, et il avait grandi. Elle lui avait donné, et il avait pris. Ils s'étaient aimés.
.
Deux tasses de café et une cigarette allumée dans la cuisine. Des gâteaux apéritifs dans le four. Du bruit dans le reste de la maison. Deux silhouettes qui sont loin d'être des fantômes.
Il a dix-neuf ans.
Elle en a vingt-six.
Ils ne se sont jamais vus, mais quand ils regardent le fauteuil bleu électrique ils y voient le même fantôme sans avoir besoin de le dire. Elle sait qui il est, il est Mon petit. Il sait qui elle est. Elle est la petite fille de Madame Soleil.
.
.
.
Depuis une conversation sur Geôlier de FR, dans le cadre de la December crackship, j'avais envie d'écrire un truc avec Vanitas et la Grand-mère de Kairi. Maintenant c'est fait. Je les aime bien ensemble.
Review ?
À très vite !
