Accalmie, 290 AC
Elle se balade dans la forêt, marchant entre les arbres sans un bruit, mais guettant le moindre son, reniflant la moindre odeur. Ses yeux scrutent la nuit noire, et elle s'arrête soudainement en entendant un grognement reconnaissable entre milles. Elle peut entendre une rivière couler non loin de là, et elle s'approche silencieusement. Au bord de l'eau, un énorme sanglier mâle est en train de boire. Elle le regarde, chacun de ses pas la rapprochant de lui, et, soudain, elle lui saute dessus: l'animal pousse un hurlement de frayeur et tente de s'enfuir, mais, déjà, les crocs lui labourent les flancs, et sa frayeur se mue en douleur, alors que son sang souille la rivière. Il réussit à lui faire face, et tente de l'attaquer de front, mais la louve est bien trop intelligente, et esquive facilement l'attaque, mordant la nuque du sanglier. Sous ses crocs, la colonne vertébrale émet un craquement atroce, et la proie tombe immobile dans l'eau. Elle se repaît de sa chair, son sang chaud coulant au fond de sa gorge, ses os broyés sous ses dents fortes. Un léger bruit lui fait relever la tête: sur la rive, se tient un autre loup, tout aussi grand qu'elle. Il n'a pas l'air hostile, mais elle se méfie et retrousse ses babines. Peut-être veut-il voler sa proie. Il la fixe de ses grands yeux bleus, et, en un bond, est sur elle.
Serena se réveille en sursaut, et se redresse dans son lit, trempée de sueur, son cœur martelant sa poitrine douloureusement. Depuis la naissance de Shôren, ses rêves de loup sont beaucoup plus intenses et fréquents, l'épuisant bien plus que son bébé. Les loups ne se reposent-ils donc jamais, se demande-t-elle en essayant de calmer le rythme de son cœur en se collant à celui de Stannis. Mais cela ne marche pas, même quand son époux l'entoure de son bras sans même se réveiller. Elle ressent le besoin irrépressible de quitter la chambre, d'aller dehors, de respirer l'odeur de la mer. Serena glisse hors de l'étreinte de Stannis, et quitte la chambre après un dernier regard au berceau au pied de leur lit.
Un peu plus tôt dans la soirée, ils ont assisté au banquet célébrant l'union de Renly et d'Arianne. Elle sait à quel point revenir à Accalmie a été douloureux pour Stannis, et même elle a l'impression d'être entourée de fantômes alors qu'elle arpente les couloirs. Combien d'hommes a-t-elle vu agoniser ici? Elle peut encore entendre le hurlement de Donal Noye quand Stannis l'avait amputé de son bras gangrené, ou les murmures d'espoir quand Davos était entré dans la cour avec son poisson, ses pommes de terre et ses oignons. Il est là, le chevalier oignon, il était au côté de Stannis et d'elle alors que le Septon mariait Renly. Mais à présent, elle est seule, et sort sur les remparts d'Accalmie. Les embruns lui fouettent le visage, mais elle sourit et ferme les yeux. Elle préfère cette odeur à celle, entêtante, de la neige qu'elle garde après ses rêves. Elle laisse ses mains courir sur les pierres, retrouver le moindre défaut, la moindre aspérité. Ses yeux errent sur la mer, les vagues venant mourir contre la falaise, la recouvrant d'une épaisse écume blanche. La lune est pleine ce soir, et elle y voit comme en plein jour. Demain, déjà, il faudra rentrer à Port-Real, où Arianne deviendra, comme elle, une des dames de compagnie de Cersei. La reine n'a pas fait le déplacement jusqu'à Accalmie, étant très enceinte. Robert est là, lui, et Serena n'a pu s'empêcher de détourner le regard alors que son comportement envers les domestiques de son fief natal a été proprement écœurant durant le festin. Il a trop bu d'ailleurs, comme d'habitude. Serena a beaucoup de mal à comprendre son beau-frère: marié à la plus belle femme du royaume, il ne semble pourtant lui porter que peu d'intérêt. Il est obsédé par Lyanna, encore, même après toutes ces années. Il semble n'avoir aucune conscience des véritables sentiments de celle-ci à son égard: Lyanna ne l'avait jamais aimé, Serena le savait bien. Elle avait vu son regard sur lui, et son regard sur le prince dragon. Aucunement comparable. Elle se demande si Ned le lui a dit, quand il lui avait rapporté la nouvelle de la mort de sa fiancée, ou si il s'était tu, et avait laissé leur chagrin commun les rapprocher, après que leur amitié ait été mise en péril par le comportement de Tywin Lannister lors de la prise de la capitale. Elle frémit en revoyant le grand roi jouer avec Jon, mimant un duel avec des épées de bois: encore un mystère de Robert. Il a toujours été bien plus proche de Jon que de son propre fils, sans se douter une seconde que cet enfant qu'il apprécie tant est le fruit de la trahison de Lyanna. Il a ensuite discuté avec Stannis et Mace Tyrell, alors que, pendant que les adultes dansaient, tous riaient en vouant Jon danser avec Margaery, la petite sœur de Loras, Garlan et Willas. Serena n'a point apprécié leurs messes basses, sachant très bien qu'ils envisagent l'avenir de leurs enfants. Margaery et Jon ont le même âge, mais ce ne sont que des enfants. Elle aurait aimé attendre quelques années, mais une alliance précoce ne peut être prédite. Qui sait ce qui peut se passer dans cinq ou dix ans? Stannis ne lui a rien dit à ce propos quand ils ont rejoint leur chambre, il n'a même pas parlé du tout. Il a juste regardé longuement leur fille, endormie depuis le début du festin, et a souri quand Serena a entouré sa taille de ses bras, avant de la guider jusqu'à leur lit.
À présent, elle serre ses bras autour d'elle-même, le froid de la nuit se faisant ressentir et elle regarde une dernière fois la lune se refléter sur la mer, les étoiles briller ardemment dans le ciel noir, et les vagues s'écraser dans un vacarme assourdissant. Alors qu'elle entre dans le château, le silence pesant la surprend et l'effraie même, et elle hâte ses pas vers Stannis quand une porte s'ouvre et se referme lourdement, et Robert titube hors d'une chambre. Il tient une coupe à la main et elle ne peut dire si elle est pleine ou vide. Mais il est déjà soûl, et la regarde d'un air étrange:
« Qu'est-ce que tu fais là? » demande-t-il.
« Je... euh... je n'arrivais pas à dormir, Majesté » balbutie t'elle.
Il fait un geste agacé de la main, comme pour chasser une mouche:
« Ne me donne pas du 'Majesté' »
Il semble las, et triste, et Serena se rapproche de lui:
« Êtes-vous sûr que ça va? »
Il acquiesce légèrement:
« Et toi? » s'intéresse t'il subitement. « Quand vas-tu donner un fils à mon frère? »
Le sang de Serena se glace dans ses veines et elle bénit les dieux que la lueur des flammes soit trop faible pour que le roi ne remarque pas sa pâleur.
« Un autre fils » corrige t'il rapidement, et la jeune dame déglutit difficilement.
« Très bientôt, j'espère » parvient-elle à sourire, elle ne sait comment.
« Bien » sourit-il. « Je vais me coucher maintenant. J'ai trop bu, et je suis fatigué »
Elle acquiesce sans un mot et s'incline alors qu'il passe devant elle, le regardant tituber jusqu'au bout du couloir. Elle jette un œil à la porte par laquelle il est sorti, se doutant que dans la chambre, une jeune femme y est probablement endormie. Secouant légèrement la tête d'incompréhension, elle finit par aller se coucher, elle aussi.
