Port-Réal, 291 AC

Serena s'empresse de rejoindre le bureau de Stannis, après qu'il ait demandé après elle. Occupée avec les autres dames de compagnie, et se pâmant devant les joues roses, les yeux verts, et la blondeur de la petite Myrcella, la deuxième née du couple royal, elle a perdu la notion du temps, et ce n'est que peu de temps avant la prise du dîner qu'elle entre dans l'antre de son époux. C'est une pièce tout à fait à l'image de celui qui l'occupe: plutôt froide d'aspect, elle transmet cependant une certaine chaleur et un certain comfort, probablement dûs au subtil arrangement du mobilier. Au fond de la pièce, vers la porte, une grande bibliothèque remplie de livres semble avaler toute entière un pan de mur. Une très grande fenêtre donne sur la ville, et l'on peut humer les odeurs des boulangeries, entendre les cris des marchands. Sur le mur qui lui fait face, une grande cheminée où un feu brûle sans arrêt. A l'opposée de la bibliothèque, un grand bureau en bois, très large: aux heures les plus chargées, il est rempli de divers parchemins, de livres, tant et si bien que l'on ne peut distinguer la couleur du bois qui le compose. Mais à la fin du jour, comme maintenant, il est propre, et débarrassé, ne gardant qu'un encrier et sa plume. La voix grave de Stannis invite Serena à s'assoir, immédiatement, et elle se demande ce qu'il se passe. Son époux marche vers elle et, s'appuyant sur son bureau en bois, il la regarde droit dans les yeux.

« Il faut que nous parlions de Jon » dit-il avec une froideur qui lui est étrangère, et Serena sent son cœur s'emballer. Il a compris, se dit-elle. Ou bien, ça y est, il va lui annoncer son projet de le marier à Margaery Tyrell. Ce n'est qu'un enfant, par tous les Dieux, prie t'elle silencieusement. Ne me l'enlève pas, Stannis.

Il remarque à quel point elle est pâle soudainement, et fronce les sourcils. Elle sait ce qui attend Jon, et il ne comprend pas pourquoi elle paraît si choquée, étonnée, triste. Il tente d'être gentil, mais il ne peut empêcher sa voix de décider froidement:

« Après en avoir discuté avec Lord Tyrell, et avec l'accord de Robert, j'ai décidé d'envoyer Jon en tant que pupille à Hautjardin. Il partira dans deux semaines pour le Bief. Je l'y accompagnerai. »

Serena relève brusquement la tête vers lui, alors qu'elle l'avait baissée pour cacher d'éventuelles larmes.

« Quoi?! Pupille? Chez les Tyrell? »

Stannis, qui a déjà parcouru les quelques mètres qui le sépare de la porte, se tourne vers elle:

« Eh bien, pourquoi es-tu si étonnée? Tes frères ont été pupilles, je l'ai été, ainsi que Robert. Loras est à Accalmie, sous la protection de Renly. Nos vieilles querelles doivent être enterrées, pour le bien du royaume, et Lord Tyrell apprécie beaucoup notre fils. Tu devrais être heureuse pour lui. »

« Je... je... » balbutie t'elle, incapable de trouver ses mots. Pendant des mois, au début, elle avait prié pour que Jon meure et que son vrai fils lui soit rendu, mais, à présent, elle ne peut plus respirer à l'idée de dire adieu à son petit.

« Je pensais que tu négociais ses fiançailles avec Margaery... pas son départ définitif... »

Stannis n'enlève pas sa main de la poignée de la porte. Il penche la tête d'un côté, comme un cerf aux aguets, et ose:

« Penses-tu que ce serait une bonne idée? »

« Je ne sais pas! » hurle soudain Serena. Puis elle éclate en sanglots, incapable de se retenir:

« Mon petit... mon cher petit... »

Les bras enroulés autour d'elle, elle se balance d'avant en arrière en gémissant et en pleurant, ce qui agace fortement Stannis.

« Quand tu seras calmée, tu viendras manger. Il est tard. »

Il quitte la pièce sans dire un mot, et Serena, après une heure à se lamenter, part directement dans leur chambre et se couche. Son époux la rejoint bien plus tard, mais la jeune femme ne dort pas. Ses pleurs se sont calmés, mais son regard fixe d'un air vide et triste le mur qui lui fait face.

Lorsqu'il entre dans leur chambre, Stannis regarde un instant sa femme: il sait très bien qu'elle ne dort pas, et il sait qu'elle sait qu'il est entré, mais elle ne lui lance pas un seul regard. Il se déshabille sans un mot, et se glisse dans le lit derrière elle, glissant sa main sur ses cuisses, qui lui échappent dans un geste brusque, telles un cheval se rebiffant.

« Qu'y a-t-il encore? Est-ce Jon? » soupire t'il.

« Je suis enceinte » maugrée t'elle d'un air si maussade qu'il doit tendre l'oreille pour l'entendre.

« C'est fantastique! » sourit-il largement, découvrant toutes ses dents. « Et ceci explique tes sautes d'humeur » il rit avant de faire courir ses lèvres dans son cou.

« Arrête » proteste t'elle faiblement. « Nous devons être prudents, et je suis toujours en colère contre toi » explique-t-elle.

« Et pourquoi donc? » cesse t'il de l'embrasser, mais il s'appuie sur son coude pour pouvoir la regarder parler.

« Jon... » le regarde t'elle.

Stannis la fixe de ses yeux bleus:

« T'es-tu seulement demandé ce que Jon pensait de tout ça? Crois-tu vraiment que j'aurais pris une telle décision sans le consulter d'abord? »

Serena mordille sa lèvre nerveusement:

« Jon ne voudrais jamais me quitter » affirme t'elle.

« Eh bien tu sembles ne pas connaître ton fils aussi bien que tu le penses. Jon est très enthousiaste à l'idée de passer ces années dans le Bief. Et je te remercie de ta confiance » dit-il froidement en déposant un baiser déçu sur ses lèvres et en lui tournant le dos. « Bonne nuit » souffle t'il sur la bougie posée sur leur table de nuit.

Serena fixe des yeux le dos de son mari, et lève la main plusieurs fois pour le caresser, ouvre sa bouche pour s'excuser, mais se ravise à chaque fois. Elle n'a pas à s'excuser d'être triste à l'idée de devoir dire au revoir à Jon. C'est lui qui devrait être aussi triste qu'elle, et il n'en laisse rien paraître. Alors, elle lui tourne le dos à son tour, s'éloigne le plus possible de son corps quitte à frissonner contre les draps froids, et ferme les yeux.