Peyredragon, 292 AC
Grimpant quatre à quatre les marches qui la mènent à la volière, elle s'arrête, hors d'haleine, et guette le corbeau noir qui vole vers elle. Capable de distinguer le parchemin attaché à sa patte, un sourire se dessine sur ses lèvres. Ils ont été rares ces derniers temps: son époux s'est éloigné d'elle subitement, la vie dans la capitale est devenue insupportable depuis qu'un nouveau bébé a agrandi la famille royale: Cersei est de plus en plus odieuse, alors que tout le monde pensait que la maternité l'adoucirait. Jalouse, paranoïaque, elle semble en proie à une folie insidieuse mais violente. Serena a fini par ne plus la supporter, ni les absences de Stannis, et elle lui a un soir annoncé son départ pour Peyredragon, avec Shôren. Au fond d'elle-même, elle a espéré qu'il la retienne, mais il n'a rien dit, rien du tout, se contentant d'acquiescer. Elle ne reconnaît plus son mari ces derniers temps: froid, presque méchant, distant, elle a l'impression de vivre avec un autre homme. Seules les lettres, nombreuses et enthousiastes, de Jon lui redonne un peu de baume au cœur. Il raconte, noircissant plusieurs parchemins, sa vie à Hautjardin. Il décrit la beauté des fruits, leur goût sucré, l'élégance des bosquets, la fraîcheur des fontaines où il se régale d'une eau délicieuse, les parties de cache-cache avec Margaery et ses frères, l'enseignement de Lord Mace et de Ser Vortimer Crane, le maître d'armes de la maison Tyrell, le profond respect et amitié qu'il voue à Willos et Garlan, même si Serena sent qu'il est plus proche du dernier, les prières qu'il adresse aux trois barrals plantés dans les jardin de la forteresse. En le lisant, Serena a l'impression d'être avec lui. Tout en déchiffrant sa dernière missive, elle se rend immédiatement à son bureau, pour lui répondre.
La fenêtre ouverte laisse une délicieuse odeur de sel et de mer envahir la pièce, et Serena ferme un instant les yeux sous la chaleur des rayons du soleil de Peyredragon. Elle trempe délicatement une plume dans un encrier et mordille légèrement sa lèvre avant d'écrire:
« Mon cher garçon,
C'est avec un plaisir habituel que j'ai lu ta gentille lettre. Je suis ravie de voir que tu te plais à Hautjardin, et que tu te portes bien.
Je dois t'annoncer une bien triste nouvelle: le bébé que je portais dans mon ventre n'a pas survécu à l'accouchement. Nous en sommes tous très affectés, comme tu peux l'imaginer. Mais, grâce aux Dieux, je t'ai, toi, et ta soeur, qui me comble de bonheur. Tu lui manques énormément, elle me demande souvent quand nous te reverrons. Il y a quelques jours, nous avons reçu une lettre de Lord Tyrell annonçant sa prochaine visite à Port-Réal. Il dit qu'il t'emmènera avec lui, afin que nous nous voyions. J'ai très hâte de te serrer dans mes bras. Jon, je suis tellement fière de toi, de l'homme que tu es en train de devenir. Tu sembles rassembler toutes mes qualités et celles de ton père.
Ton père, par ailleurs, est très occupé ces derniers temps, et je suis restée à Peyredragon pour me reposer après notre dure épreuve.
Dans l'attente de te lire et de te revoir, je t'envoies tout notre amour, et laisse un petit peu de place afin que Shôren puisse t'écrire un mot. »
Elle termine en souriant et prend sur ses genoux la petite fille qui joue tranquillement à ses pieds, trempe à nouveau la plume dans l'encrier et la fait écrire grossièrement son prénom. Lui donnant un bruyant baiser qui fait rire aux éclats la petite, elle la repose à terre, appose son sceau sur la lettre, et l'envoie immédiatement.
Assis à la proue du bateau qui le ramène vers sa famille, Stannis s'appuie un instant sur le mât: il n'a jamais ressenti une telle appréhension à l'idée de rentrer chez lui, et a failli annuler son voyage. Mais Serena a besoin de lui. La dernière fois qu'ils se sont vus, elle donnait naissance à un fils. Un fils mort-né, encore une fois. Ils n'avaient pas eu la force de le pleurer ensemble: Serena s'était recroquevillée, tournant le dos à Stannis, et avait sangloté bruyamment, refusant de regarder le bébé. Stannis l'avait gardé dans ses bras, et avait appuyé son front sur les pierres fraîches du mur de la pièce, se demandant ce qu'il avait bien pu faire pour être maudit à ce point. Quelque chose est brisé entre lui et Serena depuis le départ de Jon: il sent bien qu'elle ne le lui pardonnera jamais. Il rassemble toute sa volonté pour quitter le bateau lorsqu'il accoste au quai. Il aimerait mettre le cap sur l'Ire, seul, aller à la pêche avec Ser Davos et se plaindre de leurs femmes en riant. Voilà ce dont il a besoin. Au lieu de cela, il doit monter jusqu'au château. Serena n'est même pas venue l'accueillir. Il sait parfaitement ce qu'elle lui reproche mais il ne peut faire autrement que lui cacher certaines choses, et se montrer prudent. Il se souvient du regard insistant que Jon Arryn lui avait lancé alors qu'ils regardaient le dernier-né de Robert, Tommen, être présenté à la cour: toujours ces cheveux blonds, toujours ces yeux verts. Puis, la Main du Roi avait exigé de le voir, en personne, plusieurs fois, et de nombreux désaccords avaient éclaté entre les deux hommes. Houleux, certes, mais l'enjeu était de taille.
« Vous rendez-vous compte de ce que vous avancez, Lord Stannis? » avait sévèrement dit Jon.
« Joffrey, Myrcella, Tommen. Ce ne sont pas des noms de Baratheon » avait murmuré Stannis, se méfiant des petits oiseaux de Varys qui pullulaient dans le château. Il avait confiance en Jon pour la seule raison que Ned aurait confiance, lui aussi.
Jon avait ricané :
« Cela ne veut rien dire: Cersei a bien le droit de choisir les prénoms de ses enfants. »
Stannis avait grogné :
« Ils sont blonds. Aucun Baratheon ne l'a jamais été. Voyons, Jon, ne soyez point si aveugle. Trois enfants, trois chevelures blondes. Ce n'est pas une coïncidence. Ce sont des bâtards. »
Jon avait cillé à ce mot, et avait très doucement avancé:
« Et comment comptez-vous le prouver? »
« Grâce aux bâtards de Robert, justement » le seigneur avait répliqué sur le même ton.
A partir de ce moment-là, ils s'étaient mis en tête de trouver les enfants que Robert avait engendré aux quatre coins du Royaume.
Lorsqu'il entre à présent dans la Grande Salle de son fief, personne n'est là non plus pour l'accueillir. La rancune des Stark est tenace, soupire t'il, las. Il déteste ce que son mariage est en train de devenir: lui et Serena sont plus forts que tout cela. Il arpente le château en appelant sa femme et sa fille, mais personne ne répond à ses appels et il finit par aller prendre un bain, pour se délasser après son voyage. Alors qu'il sort de l'eau et noue une serviette autour de sa taille, Serena finit par faire son apparition, lui faisant une révérence à la limite de l'insolence. Il se mord la lèvre pour ne pas lui lancer une méchanceté, et la regarde:
« Madame... j'espère que vous allez bien... »
« Certainement mieux que la dernière fois que nous nous sommes vus » elle ne cache même pas son ton plein de reproches. « Votre fils a écrit » lui lance t'elle la lettre en plein visage. Il la fusille du regard, et rattrape les parchemins avant qu'ils ne soient souillés d'eau, et grimace en entendant la porte claquer.
Lorsqu'il a enfilé des habits plus confortables, il quitte la pièce pour aller voir Shôren: elle est dans sa chambre, avec Bariol, le fou qui a été le seul survivant du naufrage de ses parents. Il supporte difficilement la présence de cet homme, qui lui rappelle sans arrêt le terrible drame qui l'a marqué pour toujours, mais Shôren apprécie sa compagnie, et même lui arrive parfois à sourire de ses farces. Elle se jette sur son père quand elle le voit, enlaçant ses jambes avec ses petits bras potelés et levant vers lui ses yeux bleus et son visage souriant. Stannis reste avec elle aussi longtemps que possible, lui montrant quelques robes qu'il a acheté, et ne la quitte que pour partager son dîner avec son épouse.
L'ambiance est glaciale, et les fourchettes sur les assiettes, les bruits de mastication, et les verres posés sur la table sont les seuls sons qui résonnent dans la Grande Salle. A peine son repas avalé, la dame de Peyredragon quitte la pièce sans un mot ou un regard pour son mari, et il fait signe aux domestiques qu'ils ont fini, avant de se lever à son tour.
Il la suit à bonne distance, craignant son courroux, mais il ne va quand même pas dormir à l'écurie. Elle laisse d'ailleurs la porte ouverte et il s'engouffre dans leur chambre. Déjà, Serena se déshabille et se glisse dans les draps, les remontant jusque sur son menton. Il peut sentir ses yeux suivre le moindre de ses mouvements alors qu'il enlève ses vêtements, les pliant soigneusement sur une chaise, avant de la rejoindre. Serena lui tourne immédiatement le dos, et il se demande si elle croit vraiment que cela va le refroidir. Tentant sa chance, il pose une main sur sa taille et dépose un baiser dans son cou:
« Tu m'as manquée » soupire t'il.
« Je ne suis pas si complaisante » repousse t'elle sa main froidement.
« Que t'ai-je donc fait pour que tu te comportes de la sorte? » la colère envahit les veines de Stannis. Ne croit-elle pas qu'il ait assez de soucis sans en avoir en plus à la maison? Mais bien sûr, elle n'en sait rien, elle n'a aucune idée de ce qui se passe dans la capitale, sous ses propres yeux. Il a du mal à croire les mots qui sortent de sa bouche et pense, un instant, qu'il a rêvé.
« Pardon? » insiste t'il.
Elle se tourne soudain vers lui et hurle:
« Tu m'as abandonnée! J'avais besoin de toi quand Jon est parti, j'avais besoin de toi quand notre bébé est mort, et toi, tu n'étais pas là! »
Il la regarde d'un air hébété et elle martèle soudain sa poitrine. Elle semble animée d'une telle colère qu'il en est effrayé. Il tente de retenir ses poings, et elle se débat telle un loup pris dans un piège. Au milieu du tumulte, elle donne soudain un grand coup de poing sur le nez de Stannis, et il étouffe un juron en le recouvrant de ses mains. Du sang coule en abondance, et Serena pâlit avant de se précipiter pour prendre un bout de tissu et de l'enfoncer dans ses narines. Stannis rejette la tête en arrière, et ferme les yeux, essayant de reprendre son souffle. Le sang envahit sa bouche, lui donnant un goût affreux, et il avale sa salive à contre-coeur. À présent, Serena sanglote à chaudes larmes et noue ses bras autour de son cou:
« Je me sens tellement seule » pleure t'elle.
« Moi aussi » confesse son époux. Il sait parfaitement qu'ils ne parlent pas de la même solitude mais le fait est là: perdue dans son chagrin, perdu dans ses angoisses, ils ont oublié qu'ils sont avant tout un couple. Elle pleure longtemps, et il se contente de la tenir, sans un mot. Puis, soudain, elle se dégage de son étreinte et quitte le lit, revenant avec un verre d'eau. Il la remercie avec un faible sourire et s'allonge. Elle se blottit contre lui, reniflant:
« Crois-tu que nous aurons un autre enfant, un jour? »
« Oui » souffle t'il, sincère. Les fausses couches et les enfants mort nés sont légion à Westeros.
« Crois-tu que nous soyons maudits par les Dieux? » demande-t-elle encore, dans un murmure, comme si elle craint qu'ils l'entende.
« Non » souffle t'il à nouveau. « Je crois que nous devons reprendre une vie de couple, et que tu dois rentrer à Port-Réal avec moi. Et je crois surtout que nous devons tous deux nous reposer » bâille t'il bruyamment.
Serena lève les yeux vers lui, et l'embrasse doucement:
« Bonne nuit, époux »
« Bonne nuit, femme » réplique t'il en tapotant ses fesses, et Serena s'endort un sourire aux lèvres.
