Peyredragon, 294 AC
Penchée au dessus de la mer, le teint aussi vert que les flots, Serena vomit sans relâche, sous l'œil inquiet de Shôren. Stannis a du rester dans la capitale un peu plus longtemps que prévu, et ne les rejoindrait à Peyredragon que deux jours après leur arrivée. Elle croit que les vomissements vont cesser quand son estomac est vide mais mal lui en prend: les nausées ne s'arrêtent pas, et ses hauts le cœur sont encore plus douloureux. Elle déteste ces voyages incessants. Stannis disait qu'avec le temps, elle n'aurait plus le mal de mer, mais c'était faux. Elle tourne la tête vers l'île qui se rapproche toujours plus: elle aimerait faire avancer le bateau plus vite, mais le grand soleil qui brille ne promet aucun vent capable d'exaucer son vœu. Elle ferme les yeux un instant, et une nouvelle nausée la fait pencher la tête par-dessus bord à nouveau. Ser Rolland Storm, qui l'accompagne à chacun de ses voyages, pose une main sur l'épaule de Shôren:
« Ne vous en faites pas, madame. Nous sommes presque arrivés »
La petite fille acquiesce d'un air grave et repose ses yeux sur sa mère: elle déteste la voir malade, et faible. Ce n'est pas dans ses habitudes. Shôren n'a jamais eu le mal de mer: depuis sa naissance, elle a toujours adoré la mer. Et depuis qu'elle sait marcher, et grimper, elle tente de s'installer dans le nid de pie. Ser Storm l'aide, souvent, mais depuis quelques mois, elle y arrive seule. Aujourd'hui, elle change d'avis, et part vers la proue du bateau, pour regarder Peyredragon se dessiner derrière la brume de chaleur. Son cœur se gonfle d'amour pour cette forteresse mal-aimée: c'est ici qu'elle est née, c'est ici qu'elle a subi ses premières frayeurs, en se perdant dans les couloirs et en se retrouvant soudain devant le crâne énorme d'un dragon. Elle sait que son père n'a jamais aimé Peyredragon. Sa mère, elle, préfère la cour. Shôren non: Joffrey est un garçon méchant avec elle, et les deux autres enfants de la reine sont bien trop jeunes pour qu'elle puisse jouer avec eux. Ici, elle a Bariol, même si elle sait que son père ne l'aime pas, non plus. C'est d'ailleurs le fou qui les accueille, avec Cressen. La mère de Shôren semble la plus heureuse du monde quand elle quitte enfin le vaisseau, et la petite fille glisse sa main dans la sienne avec un sourire ravi.
Alors que Serena défait leurs affaires et que Shôren part déjà jouer, la dame fait venir Cressen dans sa chambre.
« Vous m'avez demandé, Madame? » s'incline t'il.
« Fermez la porte, s'il vous plaît, Mestre » Serena s'assoit sur son lit. Le voyage l'a épuisée, et elle ne pense qu'à dormir, mais ce qu'elle a à lui dire ne peut attendre. Cressen s'exécute, et se tourne vers sa maîtresse.
« Je pense que je suis enceinte. Encore » soupire t'elle. N'importe quelle autre femme serait heureuse de prononcer ces mots, mais Serena les a tant de fois prononcés en vain. Tant de grossesses, tant de deuils, un seul enfant vivant, l'ont rendue anxieuse à l'idée de porter un enfant. Même Cressen soupire, et elle sait qu'il pense la même chose.
« Allongez-vous, s'il vous plaît. Je vais vous examiner » annonce t'il.
Serena s'exécute, découvrant son ventre et sa rondeur naissante la frappe soudainement, comme si, en disant ses mots, elle acceptait finalement ce fait. Cressen palpe son ventre, avec douceur, et expertise. Il s'y reprend néanmoins à deux fois, avant de la regarder:
« Depuis quand n'avez-vous pas vos lunes? » demande-t-il.
« Deux lunes » affirme t'elle.
Il acquiesce et la palpe à nouveau, ce qui est assez inhabituel. Elle fronce les sourcils, s'attendant déjà à une mauvaise nouvelle.
« Je pense que vous attendez des jumeaux » dit Cressen prudemment, et un large sourire éclaire le visage de Serena.
« Des jumeaux? Êtes-vous sûr? »
Il secoue la tête:
« Non. Vous êtes enceinte, cela est assuré. Il faudra attendre un peu, mais je pense pouvoir vous le confirmer dans une lune. Vous avez déjà porté des enfants, je pense que même vous verrez la différence. »
Serena acquiesce, ses pensées s'envolant déjà: des jumeaux, comme elle et Ned. Quel bonheur, sourit-elle en caressant son ventre.
« Si vous avez le moindre saignement, venez me voir » Cressen continue et elle se concentre à nouveau sur le visage ridé du mestre. « Bien évidemment, il vous faut éviter tout rapport charnel avec votre époux. Votre utérus est très fragile, il ne faut prendre aucun risque, mais vous savez tout ça »
Elle acquiesce, tristement. Elle veut tout faire pour que ses enfants naissent en bonne santé. Elle rabaisse sa robe, et se redresse.
« Je veux aller prier » dit-elle en voyant le regard inquisiteur de Cressen.
« Madame » proteste t'il. « Ce n'est pas prudent, il faut vous reposer »
« Plus tard » quitte t'elle déjà la pièce, se précipitant presque vers le barral de Peyredragon.
C'est Stannis qui a fait construire ce sanctuaire, lorsque Robert lui a donné Peyredragon. Serena n'a pas toujours été une bonne croyante, mais à ce moment, elle cherche la bénédiction de ses dieux. Le barral de Peyredragon est jeune: son tronc est d'un blanc immaculé, et ses premières feuilles sont apparus il y a quelques lunes seulement. Le visage qui a été gravé par les hommes du Nord a la sévérité habituelle des barrals. Serena s'agenouille devant lui, et prie, silencieusement mais de toutes ses forces. Elle supplie ses dieux de lui donner enfin ces enfants qu'elle attend depuis tant d'années, elle les supplie de leur donner toutes leurs forces, pour qu'ils grandissent au sein d'elle, elle les supplie de la pardonner pour ses mensonges, pour ses pêchés. L'image de Jon se forme dans son esprit, celle de Lyanna et du beau prince dragon, puis celle de son père, Rickard, celle de Benjen, ce frère qu'elle n'a plus vu depuis tellement longtemps. Ned, enfin, Ned et Cat, souriants, heureux, leurs enfants courant autour d'eux: Robb le guerrier, Sansa la douce, Arya la sauvage et Brandon le mystérieux. Serena espère avoir un jour une aussi belle et grande famille. Elle prie pour cela aussi, pour que ces enfants dans son ventre ne soient pas les derniers qu'elle mettra au monde. Elle ne s'attend à aucune réponse mais, alors qu'elle finit ses prières, et est sur le point de se redresser, une bourrasque de vent la fait presque tomber, s'engouffre sous sa robe, la soulevant, et semble s'enrouler autour de sa taille. Elle n'ose bouger, et le vent disparaît soudainement. Elle reste étourdie par ce qui s'est passé, et remonte au château, éreintée. Elle s'allonge dans son lit et s'endort immédiatement.
Le lendemain, elle se tient sur le quai, prête à accueillir Stannis, la main de Shôren dans la sienne. La Fureur, son navire, se rapproche rapidement grâce à un vent favorable, et, bientôt, les hommes d'équipage accostent, et Stannis descend le pont qui relie son bateau au quai, souriant à sa famille qui l'attend. Alors qu'il prend Shôren dans ses bras et embrasse ses joues, il se tourne vers sa femme qui lui annonce immédiatement sa grossesse, incapable d'attendre plus longtemps. Il l'enlace en souriant, la félicite et rentre au château avec elles.
Serena devant rester au repos un maximum, elle décide en accord avec Stannis de rester à Peyredragon, alors que son époux retournera à Port-Réal pour continuer à exercer ses fonctions de maître des navires.
Sa grossesse se passe bien, et son ventre s'arrondit très rapidement. Cressen confirme ses dires quelques semaines plus tard: elle attend bien des jumeaux. Loin des tumultes de la cour, elle peut profiter pleinement du calme de l'île, et de sa fille. Stannis leur rend visite autant qu'il peut: il est un bon père pour Shôren, mais Serena pense qu'il sera meilleur avec un garçon. L'enfance de Jon a été marquée par les guerres, les batailles, l'éloignement de Stannis de sa famille, puis son départ pour Hautjardin. Mais, si l'un des jumeaux est un garçon, son enfance s'annonce bien plus calme, paisible, dans un royaume aussi uni que possible.
Après plusieurs mois totalement idylliques, Serena est proche de son terme. Stannis est avec elle, prêt à accueillir ses enfants, et Shôren n'a jamais semblé aussi excitée. Ils ont aussi prévenu Jon, bien sûr, qui demande dans toutes ses lettres qu'ils lui annonce la naissance dès qu'elle aura lieu.
C'est au milieu de la nuit que la future maman ressent les premières douleurs, qu'elle reconnaît immédiatement. Elle réveille Stannis, sans douceur, mais il reste de nombreuses heures avant l'ultime délivrance. Son époux la porte jusqu'à la salle où elle va accoucher, et va réveiller Cressen. Le mestre entre dans la pièce avec des serviettes et de l'eau chaude, et Serena s'accroupit, massant son ventre, essayant de respirer le plus calmement possible. Cressen l'examine, et déclare que les bébés descendent bien, ce qui rassure un peu le jeune couple angoissé. Serena passe la nuit à arpenter la chambre, tenant son ventre, se blottissant contre Stannis lorsque la douleur devient trop difficile à supporter. Il est d'un support sans faille, massant ses épaules, la laissant lui broyer la main. Il n'a pas assisté à la naissance de Shôren, et ne veut rater aucun moment de celle-ci. Même quand Serena s'allonge et s'assoupit légèrement, il reste auprès d'elle, somnolent certes, mais présent. C'est lui qui va chercher Cressen alors que sa femme se réveille en hurlant que le bébé va sortir. A peine ont-ils franchi la porte que Stannis peut voir les cheveux noirs de son enfant qui est en train de quitter le ventre de sa mère. Il se précipite aux côtés de Serena, si brave, si forte, et il embrasse sa main, ne la quittant pas des yeux. Elle pousse sans un cri, à peine un léger gémissement et un hoquet quand elle reprend son souffle. Et soudain, un cri, strident, trahissant la douleur et la peur de venir au monde, nu, frigorifié, perdu. Mais des bras rassurants l'entourent, une serviette le réchauffe et l'odeur du lait lui monte aux narines. Immédiatement, son nez cherche, à tâtons, flairant l'odeur tel un limier, et ses lèvres se referment sur de la peau, tètent, mais rien ne vient. Des mains douces, d'autres calleuses, guident le bébé, et enfin, il peut sentir le liquide chaud couler dans sa gorge, le réchauffant, le réconfortant. Ses yeux s'ouvrent, fixant d'autres yeux, bleus et gris, des visages souriants, mais fatigués.
« Je suis désolée » sa mère sanglote mais Stannis embrasse ses cheveux.
« Non... non... elle est parfaite... elle est parfaite... »
Leur fille se blottit contre le sein de sa mère, mais en est arrachée et manifeste sa colère par des hurlements furieux. Serena pousse encore, mais le deuxième bébé est plus long à venir, et c'est à bout de forces que Cressen doit plonger ses mains pour l'aider à sortir.
« C'est un garçon! » annonce t'il ravi, et Serena éclate en sanglots à nouveau, mais de soulagement cette fois. Un fils, enfin. Un fils en bonne santé. Stannis coupe le cordon ombilical et dépose les deux bébés sur leur mère, avant de caresser ses cheveux amoureusement.
« Félicitations » murmure t'il alors que le mestre procède aux derniers soins. Serena se contente de sourire et d'acquiescer: ils avaient envisagé toutes les éventualités pour les prénoms. Deux filles, deux garçons, un de chaque: ils avaient chacun leur préférence et Stannis décidé du prénom de la fille quand Serena choisit celui du garçon.
« Tu dois écrire à Jon » dit-elle faiblement, et Stannis s'exécute, trouvant un parchemin et une plume, écrivant à la hâte, d'une écriture fine et saccadée:
« Mon cher fils,
C'est avec un grand bonheur que nous t'annonçons que tu as un nouveau petit frère et une nouvelle petite sœur. Selyn est née la première, suivie par Sarlan. Tout le monde se porte bien, nous t'embrassons tous de tout notre cœur, et avons hâte de te revoir.
Ton père,
Stannis »
Il scelle le parchemin et charge un domestique d'envoyer le message immédiatement. Il part ensuite réveiller Shôren, gentiment, et la guide vers la pièce où sa mère a mis au monde son frère et sa soeur: la petite fille est impressionnée par les odeurs, écœurantes, et le sang qui a souillé les draps. Elle se serre contre son père, qui caresse ses cheveux et murmure des paroles rassurantes:
« Allons, allons... ta mère va bien, ne t'inquiètes pas. Et les bébés aussi. Regarde comme ils sont adorables » il la soulève pour qu'elle puisse les regarder à sa guise: endormis dans un même berceau, il est vrai qu'ils ressemblent à deux petits anges. Mêmes cheveux noirs, même teint pâle, mais le garçon est bien plus grand que sa soeur. Shôren dépose un léger baiser sur leurs fronts, et se blottit dans les bras de son père. Continuera t'il à l'aimer, maintenant qu'il a ce deuxième fils tant désiré? Et cette petite fille, sera-t-elle meilleure qu'elle? De nombreux sentiments contradictoires se mêlent dans la tête de la jeune enfant, mais les bras de Stannis l'enserrent si fort qu'elle ne peut douter de lui. Il l'emmène ensuite sur Serena, qui lui caresse les cheveux de la même façon que hier. Alors, elle les regarde, sourit et sait, à cet instant, que leur amour ne fera que se multiplier.
