Port-Real, 298 AC
La pièce dans laquelle entre Serena exhale une odeur si pestilentielle qu'elle doit mettre sa main devant son nez pour ne pas se sentir mal. Quelques jours plus tôt, la main du Roi, Jon Arryn, est tombé subitement malade, et sa santé s'est dégradée à une vitesse stupéfiante. Les mestres attribuent cette décadence à son âge avancé, et Stannis a demandé à Serena d'aller lui présenter ses hommages avant qu'il ne rende son dernier souffle. Il semble étrangement bouleversé par sa mort, et sa femme a bien entendu accédé à sa requête immédiatement. Retenant une nausée, elle avance vers le lit où est couché le vieil homme. Il respire difficilement, ses yeux mi-clos. Elle pose sa main sur la sienne, et il la regarde: elle esquisse un mouvement de recul tellement ses yeux semblent damnés. Il ouvre la bouche, respire fortement, et agrippe la main de Serena de toutes ses forces.
« La graine est vigoureuse! » hurle t'il presque. Pourtant, il est tellement faible que Serena doit se pencher pour l'entendre. Il répète cette phrase, inlassablement, paraissant à chaque fois plus bouleversé quand il se rend compte que Serena ne comprend pas de quoi il parle.
« Robert... » murmure t'il. « La graine est vigoureuse... »
Serena esquisse un triste sourire:
« Oui, monseigneur. Votre fils est fort »
Il secoue la tête dans un gémissement angoissé et attrape soudain le ventre de Serena, répétant encore cette phrase. Elle a un hoquet de surprise et de douleur, et la porte s'ouvrant sur le roi et la femme de la Main la font se redresser brutalement. Celle-ci plisse les yeux d'un air mauvais:
« Laissez-nous, madame »
Serena acquiesce mais Jon attrape sa main à nouveau:
« La graine est vigoureuse » dit-il une dernière fois, une lueur d'espoir dans le regard. Serena lui sourit pour le rassurer:
« Oui, Lord Arryn. Elle l'est »
Le vieil homme semble soupirer de soulagement, et retombe sur les draps en fermant les yeux. Serena se tourne vers Lysa et Robert, s'incline respectueusement, et quitte la pièce.
Elle est réveillée en sursaut en pleine nuit, alors qu'une main puissante se plaque sur sa bouche. Elle hurle, puis fronce les sourcils en voyant que c'est Stannis qui se tient au-dessus d'elle. Il met son doigt sur la bouche, lui intimant l'ordre de se taire. Elle acquiesce légèrement pour lui faire signe qu'elle a compris, et il écarte sa main de son visage. Serena se redresse et le dévisage.
« Jon est mort » murmure t'il en lançant des regards tout autour d'eux.
Le cœur de Serena s'arrête de battre un instant:
« J...Jon?! »
« Arryn » Stannis s'empresse de préciser. « Nous devons partir, tout de suite. Les enfants sont déjà avec Ser Richard. Habille-toi, vite » il lui apporte l'unique robe qui n'a pas encore été emportée par leurs domestiques.
« Pourquoi? » demande-t-elle tout en obéissant.
Il fait un geste de la main agacé, comme s'il était embêté par une mouche.
« Plus tard » réplique t'il froidement, avant de l'attirer dehors dès qu'elle est prête.
Les deux époux parcourent les couloirs du Donjon Rouge, silencieusement, Stannis sursautant au moindre bruit. Serena ne le quitte pas des yeux, se demandant quelle chose peut l'effrayer à ce point là. Ils évitent les gardes, et atteignent le port de la capitale, où un vaisseau semble les attendre. Stannis ne semble se détendre que lorsqu'ils sont en pleine mer. Serena, dans la cale, tient ses enfants dans ses bras, paisiblement endormis. Elle peut entendre son époux donner des ordres à l'équipage, puis ses bottes, son pas si affirmé, reconnaissable entre mille, se rapprocher de ses oreilles, descendre l'escalier pour rejoindre sa famille.
« Vas-tu enfin m'expliquer ce qu'il se passe? » Serena demande à voix basse, ne voulant pas réveiller ses petits.
Il passe une main dans les cheveux noirs, et la regarde:
« Jon n'est pas mort naturellement. Il a été empoisonné. »
« Empoisonné?! Par qui?! Pourquoi?! » hoquette t'elle. Le royaume est encore debout grâce à cet homme. Qui aurait un quelconque avantage à l'assassiner? Stannis prend sa main dans la sienne et la fixe du regard:
« Ce que je vais te dire, tu ne le croiras peut-être pas. Je ne t'en voudrais pas. Jon et moi enquêtions sur la descendance de Robert. Dès la naissance de Joffrey, je me suis posé des questions sur l'identité de son père. La naissance des deux autres m'a conforté dans le fait que Robert n'est pas le père de ces enfants. Et je suis sûr que Jon a été assassiné à cause de cela. Nous voulions rassembler le plus de preuves possible avant de les présenter à Robert. »
Serena le regarde à son tour, abasourdie par ces révélations: elle a toujours trouvé étrange que les enfants royaux ne ressemblent en aucune façon à Robert, mais de là à accuser Cersei d'adultère...
« Si Robert n'est pas leur père, qui est-ce? » demande-t-elle avant de réaliser une nouvelle chose qui m'a fait blêmir.
Stannis lève un sourcil, comme s'il pensait qu'elle le savait déjà. Le cerveau de Serena semble bouillonner dans sa tête avec tous ces événements, et elle pâlit brusquement.
« Oh non... tu n'es pas sérieux... Jai... Jaime?! »
Stannis se contente d'acquiescer. Une brutale nausée envahit la jeune femme et elle doit rassembler toute son énergie pour ne pas vomir à ses pieds. Ainsi, voici l'homme que son père voulait lui faire épouser: régicide, incestueux. Son époux guette ses réactions et tapote sa main maladroitement.
« Tu es donc l'héritier » finit-elle par murmurer.
A sa grande surprise, Stannis éclate de rire:
« Oh non! Je n'ai aucune envie d'être roi! Nous voulions lui faire répudier Cersei, et prendre une autre épouse, qui lui aurait donné des héritiers légitimes. »
Serena insiste:
« Mais comment Robert va-t-il apprendre qu'il n'est pas le père? Tu fuis la capitale! »
Stannis se tourne vers elle, ses yeux soudainement aussi sombres que la nuit dehors:
« Me traiterais-tu de lâche? »
Serena ne dit rien mais soutient son regard. Il se rapproche d'elle:
« Veux-tu que je te dise ce qu'il se serait passé si nous étions restés? Crois-tu que Cersei ignorait que j'enquêtais avec Jon? Crois-tu qu'il est dans sa nature d'être clémente? » il secoue la tête lentement, un étrange sourire errant sur ses lèvres. « Non, Serena... d'abord, elle aurait ordonné la mort de nos enfants. Elle les aurait fait assassiner dans la nuit, et nous aurions découvert leurs corps mutilés au petit matin. Puis, si le chagrin ne nous avait pas tué, c'est ensuite nous qui aurions été assassinés, et enfin Jon, où qu'il soit. Tu n'as aucune idée de la puissance et du pouvoir de cette famille. Alors, oui, peut-être suis-je un lâche. Mais il est de mon devoir de vous protéger, et nous serons bien plus en sécurité à Peyredragon que dans ce nid à serpents qu'est Port-Real »
Serena essuie rapidement les larmes qui coulent sur ses joues, et essaye de retenir ses sanglots pour ne pas réveiller ses enfants. Son mari peut se montrer d'une grande cruauté, parfois, se dit-elle. Lorsqu'elle relève la tête vers lui, il a disparu. Elle ne quitte cependant pas la cale. Il ne vient la chercher que lorsqu'ils accostent au port de Peyredragon.
Winterfell, 298 AC
Après leur mariage, Jon et Margaery ont suivi leur plan de visiter le royaume: quittant Hautjardin, ils s'étaient rendus vers le Nord, dans le but final de visiter l'oncle de Jon. Puis, ils comptent repartir au sud, jusqu'à Dorne, avant de rejoindre Peyredragon. Tywin Lannister les accueille à Castral Roc, puis Lord Hoster à Vivesaigues. Jon apprécie beaucoup son fils Edmure. Ils visitent ainsi les terres de l'Ouest, le Conflans, les Jumeaux, s'égarant à l'est jusqu'au Val d'Arryn, avant de partir vers Winterfell. Ned les accueille chaleureusement, et, même si Margaery semble souffrir du froid, elle semble heureuse, discutant avec Sansa et Catelyn, charmant tous les gens qu'elle rencontre par sa gentillesse et son intelligence. Plus les jours passent, plus Jon est amoureux d'elle. Un jour, à sa grande surprise, elle demande à les accompagner à la chasse: les dames n'apprécient en général guère ces occupations. Jon lui-même n'en est pas friand, mais il ne peut vexer son oncle en refusant. Il accepte donc, et ils partent tous ensemble vers les bois. Les jours ne sont guère joyeux ces derniers temps: un déserteur de la garde de Nuit a dû être exécuté, et Bran, qui n'est qu'un jeune enfant, a dû assister à l'exécution. Les hommes discutent alors que leurs chevaux les emportent dans la forêt: soudain, une odeur pestilentielle rend les chevaux nerveux. Margaery hoquette de dégoût alors que, à terre, gît un superbe cerf, lacéré de coups de dents et de griffes. L'un de ses bois est cassé. Jon se sent étrangement triste en le regardant: le cerf est l'emblème de sa maison. Lorsqu'il était enfant, il se demandait souvent pourquoi les Baratheon avaient choisi un tel animal. D'ordinaire, les maisons choisissent des prédateurs: les Lannister ont le lion, les Stark le loup, les Greyjoy la seiche, les Targaryens le dragon. Un cerf est un étrange choix, pense-t-il. Jory Cassel et Ned ont mit pied à terre pour examiner la dépouille, et murmurent entre eux. Jon les rejoint:
« Quelles blessures... un ours? »
Il entend Margaery soupirer de frayeur, mais voit son oncle secouer lentement la tête. Ils continuent leur chemin, et ce qu'ils découvrent ensuite les laisse tous bouche-bée: un loup, énorme, gigantesque, un morceau du bois du cerf enfoncé dans son crâne. Ainsi, les deux se sont battus jusqu'à la mort: le cerf et le loup. Il sent le regard de son cousin Robb sur lui et le regarde à son tour. Les Nordiens sont superstitieux, et ce genre de spectacle n'augure rien de bon. Alors que Ned examine le corps du loup, des piaillements se font entendre: ils découvrent alors des louveteaux, déjà bien plus grands que des loups normaux. Theon Greyjoy, le pupille de Ned, en attrapé un par la peau du cou et sort une dague. Bran s'écrie:
« Non! »
« Ils ne peuvent survivre sans leur mère. Nous devons les tuer » Ned explique, alors que Jon regarde les petits.
« Lord Stark » intervient-il. « I petits. Un pour chacun de vos enfants. Et le loup-garou est l'emblème de votre maison »
Ned semble décontenancé, puis fait un signe de tête à Jory qui met l'un des bébés dans les bras de Bran, un autre dans les bras de Robb et attrape celui que Theon avait attrapé. Ned prend les deux autres.
« Je ne veux pas en entendre parler: vous les nourrirez, vous en prendrez soin, vous les dresserez, et s'ils meurent, ce sera à vous de les enterrer »
Bran donne un grand sourire à Jon, qui le lui rend, et, alors qu'ils repartent vers le château, il entend une branche craquer. Il se tourne vers le bruit et voit un étrange louveteau: sa fourrure est blanche comme la neige, ses yeux rouges sang. Theon reste à sa hauteur:
« Et que fait-on de celui-là, Lord Baratheon? » sourit-il narquoisement.
« Le veux-tu? » Jon demande sincèrement, mais le sourire de Theon s'efface immédiatement.
« Je ne suis pas un Stark » murmure t'il.
Avant que Jon ait pu répondre, il voit deux mains prendre le bébé et la douce voix de Margaery dire:
« Mais toi, tu en es un »
Avant même qu'il réponde, elle remonte à cheval en portant le louveteau, et Jon n'a d'autre choix que de la suivre.
Les enfants Stark sont surexcités en voyant les louveteaux et couvrent leur père de baisers, avant de discuter ardemment des noms qu'ils vont donner aux louveteaux. Par chance, il y a trois mâles et deux femelles. Jon a l'impression que l'albinos l'a choisi plus que le contraire, mais il aime aussi beaucoup le noir aux yeux verts, qui devient celui de Rickon: sauvage et peureux, il le nomme Broussaille, à cause de sa fourrure. Sansa est l'une des premières à trouver le nom de sa louve: Lady. Elle est plus petite que les autres, mais aussi plus douce et confiante. Jon trouve que ce nom lui va bien, d'autant qu'elle est très belle, très harmonieuse. Tout aussi différente que sa sœur, la louve qu'a choisi Arya est sauvage et revêche, et elle la nomme Nymeria. Pour autant, les deux louves partagent la même fourrure grise et les mêmes yeux dorés. Le plus rapide de la portée, un mâle couleur fumée et aux yeux d'or, est adopté par Robb qui l'appelle Vent Gris. Enfin, le dernier est pour Bran, qui n'arrive pas à se décider sur un nom. Le soir venu, dans sa chambre, alors que Margaery caresse la belle fourrure blanche, Jon se tourne vers elle:
« Je crois que je vais l'appeler Fantôme. »
Son épouse fait la moue:
« Drôle de nom. Pourquoi? »
« Il est blanc, et si discret. N'as-tu pas remarqué? Il ne fait pas un bruit. Je pense que c'est parce qu'il est albinos » pose-t'il sa main sur celle de sa femme, qui lui sourit.
« Après tout, il est à toi » acquiesce t'elle.
« J'espère que mon père l'acceptera » soupire Jon.
Margaery se love contre lui et ferme les yeux:
« Ne t'inquiètes pas. Dormons maintenant »
Il sourit et acquiesce, soufflant la bougie pour l'éteindre. Dans la pénombre, les yeux rouges de Fantôme le fixe ardemment.
