Baie des Naufrageurs, 300 AC

Sur le pont du bateau, Stannis fixe des yeux l'horizon: ils sont partis ce matin, à l'aube, sa flotte tout autour de son vaisseau. Renly se tient à ses côtés: il est parti seul. Afin de gagner Prince Doran à leur cause, il a envoyé son épouse Arianne Martell, accompagnée de leurs deux jeunes enfants, Adrew qui vient de fêter ses trois ans, et Nymor, encore un nourrisson.

« As-tu reçu un message de ton épouse? » Stannis lui demande doucement, ne voulant pas inquiéter les hommes.

Renly secoue la tête:

« Le corbeau s'est peut être perdu... ou a été abattu... »

Stannis acquiesce légèrement mais l'inquiétude lui tord soudainement l'estomac: Doran a eu vent de cette fille en Essos, Daenerys. Les Martell et les Targaryens ont toujours été alliés. Il pense que le prince a renoncé à son allégeance, et retient maintenant sa fille, et ses petits enfants. Que se passera-t-il, si Daenerys traverse la mer avec une flotte, et accoste à Dorne? Doran pourrait sans mal marier Arianne à quelqu'un d'autre mais les enfants... Ils sont le propre sang du roi, et Stannis doit les protéger. Il convoquera Doran dès qu'il aura pris Port-Réal, et verra si le prince Martell est fidèle à sa parole.

« Je suis désolé que Jon ne soit pas venu te dire au revoir » Renly poursuit sans sembler s'inquiéter du sort de sa famille. Stannis esquisse un sourire:

« Il est têtu. Il apprendra, je ne m'en inquiète pas. »

Renly acquiesce légèrement et une clameur se propage parmi l'équipage.

« Majesté, majesté, venez voir! » un jeune soldat se précipite sur Stannis. Le roi, fronçant les sourcils, le suit. L'homme le mène dans la cale, et Stannis craint un sabotage, mais, il perçoit juste une forme humaine dans la pénombre.

« Montre toi » il pose la main sur le pommeau de son épée. La forme se lève, hésitante. « Avance. Lentement » Stannis ordonne et la forme obéit, jusqu'à se tenir dans un faisceau de lumière. Le jeune soldat hoquette de surprise et s'agenouille, et Stannis laisse son épée tranquille.

« Que fais-tu là? » dit-il d'une voix étranglée par l'angoisse.

« Je t'ai dit que je me battrai avec toi » répond Jon en enlevant le capuchon qui cache la moitié de son visage.

Il n'avait pu accepter la décision de son père, et s'était glissé, dans la nuit, dans le vaisseau principal. Margaery est la seule au courant, il ne l'avait même pas dit à sa mère.

Stannis attrape son col, et le tire jusque sur le pont, provoquant la stupeur parmi l'équipage. Le jeune garçon aperçoit la cape rouge de Melisandre, qui lui sourit. Jon essaye de marcher, mais titube et Stannis le jette à l'intérieur de sa cabine et tonne:

« Tu m'as désobéi! »

Jon recule de quelques pas: il ne s'attendait pas à des félicitations mais pas non plus à être rabroué devant tout le monde.

« Je ne pouvais pas rester en arrière quand vous alliez risquer votre vie, Père... je sais que vous me comprenez... »

« L'as-tu au moins dit à ta mère?! » Stannis ne baisse pas le ton. « Ou est-elle en train de te chercher partout?! »

Jon recule encore devant son père:

« M-Margaery sait. Elle... elle aura tout raconté... »

« Parfait. Maintenant, sors » Stannis lui tourne le dos. Jon sait qu'il est inutile d'essayer de lui parler, de s'expliquer, de se défendre. Il sait qu'il ne veut en aucun cas être cruel, qu'il a peur pour lui, mais le jeune homme sait, lui, qu'il est prêt. Il s'incline, même si son père ne le voit pas, et quitte la cabine. Les hommes semblent subitement très occupés et il ne doute pas qu'ils ont tous entendu - écouté - la dispute. L'un après l'autre, ils s'inclinent devant lui, et Jon trouve une place où se reposer, entre deux soldats. Fantôme, qui l'a suivi sans un bruit, comme à son habitude, se couche à moitié sur lui. Il fixe des yeux le ciel bleu, sans un seul nuage à l'horizon. Belle journée, se dit-il, sachant parfaitement que cela pourrait être sa dernière. Mais un sourire étire ses lèvres : même s'il meurt, il laissera quelque chose sur cette terre. Ou plutôt quelqu'un. Margaery le lui a confirmé lorsqu'il lui a annoncé son intention de monter à bord de la Fureur. Elle a probablement pensé que ça le retiendrait, alors qu'il en a été tout autrement: il a une raison de plus de se battre. Ses pensées s'éloignent de sa femme et se concentrent sur son cousin Robb: alors que Stannis attaquera par la mer, Robb devra prendre la cité par la terre. Nul doute que Tywin tentera de voler au secours de sa fille et de son petit-fils, mais Robb a bien trop d'hommes: les Nordiens, les Tyrell et leurs vassaux, sauf la maison Redwyne, qui a rejoint la flotte déjà monstrueuse de Stannis. Peut être que sa femme sera aussi enceinte, sourit Jon. Il apprécie énormément son cousin. Il aura Vent Gris avec lui, il en est sûr. Sa main se perd dans la fourrure chaude et douce de Fantôme. Les deux frères seront heureux de se retrouver, pense-t-il. A ses côtés, les hommes commencent à s'endormir. Lui aussi ferme les yeux. Il sait qu'il lui faut se reposer pour arriver à la bataille avec toutes ses forces.

Jon se réveille alors que la nuit commence à tomber: il regarde autour de lui, et remarque son père à l'avant du bateau. Il le rejoint silencieusement mais, alors qu'il n'est plus qu'à quelques centimètres, Stannis élève la voix:

« Les flèches pleuvront des remparts cette nuit. Les hommes devront se protéger les uns les autres. Mais ce n'est pas ce qui m'inquiète... »

Sa voix trahit une profonde angoisse, une appréhension. Il sait qui va organiser la défense de la capitale: Tyrion Lannister. L'homme est intelligent. Il sait qu'il a beaucoup moins de soldats que Stannis, malgré l'avantage que lui procure les hauts murs de Port-Real.

« Lord Tyrion va frapper rapidement... il frappera fort... quel est le pire scénario auquel nous pouvons nous attendre? »

Jon sait que cette question lui est destinée: tu as voulu venir? Montrer que tu es un soldat, un commandant? Montre le.

« La destruction de la flotte... avant même que nous atteignions les remparts » dit-il un peu au hasard, mais c'est en effet la pire chose qu'il puisse se produire.

« Comment pourrait ils faire ça? » Stannis se tourne enfin vers lui, croise les bras sur sa poitrine et le défie du regard.

« Des catapultes sur les remparts? »

Stannis secoue la tête:

« Ils n'auront pas le temps »

« Des flèches enflammées? »

« Nous les éteindrions facilement » Stannis secoue la tête à nouveau.

« Le feu grégeois » une voix s'élève derrière eux. Ils se tournent d'un même mouvement: Melisandre se tient devant eux, un sourire énigmatique sur les lèvres.

« Madame » Stannis la salue. Il ne lui demande même pas d'où lui vient cette idée. Il sait comment elle fonctionne. Ser Davos lui avait demandé de ne pas l'emmener, mais Stannis ne l'avait pas écouté. Jon murmure:

« Le feu grégeois serait terrible »

Il n'en a jamais vu, mais sait ce que c'est. Il se rappelle de l'histoire de ce roi Targaryen, persuadé que boire du feu grégeois le transformerait en dragon. Ça lui avait juste brûlé les entrailles de l'intérieur. Le feu grégeois brûle tout: le bois, la chair, les os. Il résiste à l'eau, ne s'évaporant que lorsqu'il n'y a plus rien à brûler au bout de plusieurs heures. Melisandre a raison: ce serait le pire à envisager.

« Nous serons donc très prudents aux abords de la capitale » Stannis explique. Melisandre garde son sourire énigmatique et le roi la renvoie dans sa cabine. Il se tourne vers Jon:

« Essaye de dormir. Il te faudra toute ton énergie pour la bataille »

Le jeune garçon acquiesce, s'incline et repart dormir.