Réflexion, partie 5


X


Au milieu de la nuit, une femme blonde arborant l'uniforme des ANBU et ayant un masque d'oiseau se tenait à côté du bureau du Sandaime. Des lucioles volaient par flopées devant son visage. Ces minis points lumineux se mirent alors à tourner et à voltiger autour de ses mains avant de plonger dans ses paumes. Son corps entier clignota pendant vingt secondes comme si elle fut immergée dans une cage à rayons X avant de revenir à la normale.

Et Hiruzen attendait toujours son rapport.

— Opération Ac-Pm8 est un franc succès. Tous les envahisseurs sont soit morts, soit capturés et emprisonnés dans des cellules séparées localisées en dessous de nos quartiers généraux. Deux agents ont été blessés et sont relevés de leurs fonctions le temps d'un rétablissement complet pendant une semaine. Nous sommes toujours en attente du rapport complet de la section T&I. Tigre s'est occupé de l'instigateur principal. Excepté pour le Jounin d'Iwa, nos agents ont reconnu la plupart des prisonniers comme des mercenaires. Tigre a rejoint Cacatoès pour récupérer Naruto et l'emmener à son repère. La situation est sous contrôle, conclut Ara.

Hiruzen alluma sa pipe et en exhala la fumée. La stratégie du leurre avait fonctionné à merveille. Ils avaient réussi à faire sortir tous les chiens dehors.

— Bon boulot Ara. Sauf pour les patrouilles, tu peux communiquer à tous les agents qu'ils sont relevés de leur devoir pour ce soir.

La femme acquiesça et communiqua les ordres qui lui furent donnés à travers les lucioles qu'elle avait placées sur chaque agent.

— Tu as aussi ma permission de te reposer, Ara. Cela fait deux jours que tu travailles non-stop. La situation s'est calmée et on devrait être tranquille pour un mois.

Elle se courba avec respect.

— Comme vous le voulez, maitre.

Mais elle savait qu'il resterait éveillé toute la nuit. Un Hokage ne pouvait se permettre que de courtes pauses. Elle se sentait coupable de ne pas pouvoir l'aider mieux que cela.

Ara fit alors son bout de chemin vers le sous-sol de la Tour du Kage. Les entrées du quartier général des ANBU étaient reliées à toutes les places importantes du centre-ville comme la Tour ou l'Académie. Tous les territoires des clans disposaient au moins d'une entrée similaire si ce n'était plus.

Ainsi, Ara longea les corridors des souterrains. Sur le chemin, elle rencontra d'autres agents qui la saluèrent en la croisant. Tout le monde portait le masque à l'intérieur du quartier général. Elle connaissait l'ensemble des membres par leur nom de code tandis que tous ceux à la solde du Sandaime savaient qui elle était. Après tout, Ara était le seul moyen de reporter directement la situation du terrain au Hokage de manière fluide, sécurisée et instantanée.

Sa capacité était pratique ; elle pouvait créer des sources lumineuses et communiquer à travers ses sources et ce, indépendamment de la distance qui les séparait d'elle. Le Hokage l'utilisait en permanence si bien qu'elle était constamment stressée du fait de son emploi du temps surchargé.

Dans le vestiaire, elle enleva son armure, se déshabilla et mit ses vêtements sales dans un sac. Elle s'enveloppa elle-même dans une large serviette et alla à la buanderie que l'établissement proposait. Elle mit ses vêtements à laver avant de retourner aux douches. Elle était nue sous sa serviette mais il n'y avait pas de réelle intimité chez les ANBU de toute façon.

Entre les Hyuuga qui étaient en mesure de voir à travers tout, les Uchiwa qui pouvaient prendre une image mentale avec leur Sharigan lorsqu'ils épiaient, les Inuzuka qui étaient capables de sentir et reconnaître à des rondes les odeurs corporelles et les Aburame qui posaient un insecte sur chaque agent sans leur consentement, il n'y avait pas grand-chose à faire. Chacun épiait tout le monde et il n'était pas rare de voir des paris entre les agents avec pour mise les informations qu'ils avaient sur leurs collègues respectifs.

Parfois, ceux-ci se relâchaient en se trouvant un coin tranquille où batifoler. Tant que ce n'était pas une affaire sentimentale, ce genre de pratiques sexuelles était tout à fait toléré. Des cas de harcèlements arrivaient de temps en temps bien qu'ils furent rares dans l'ensemble. Si la personne en question était révélée coupable d'un tel acte, elle voyait sa situation géographique changer avec une amende assez conséquente. Cette mesure était assez dissuasive pour que la plupart du temps, les situations extrêmes se résumaient à du voyeurisme.

Une cellule d'aide psychologique avait été mise en place depuis quelques années. La santé mentale des agents étant une affaire extrêmement sérieuse. Ces derniers étaient tous individuellement suivis par un psychologue, la plupart du temps un Yamanaka, qui leur faisait un bilan toutes les deux semaines. En plus de ça, chaque mandataire avait l'obligation de visiter leur docteur sous le même intervalle de temps.

La tête sous l'eau, le corps tendu d'Ara se relaxa. Ses cheveux blonds s'étendaient profusément dans son dos, contrairement à sa natte habituelle. La fatigue ressortait de ses yeux bleus et les profonds cernes qu'elle avait étaient un bon indicateur de son état actuel. Son petit nez et son apparence svelte étaient normalement cachés sous son uniforme et son armure, qu'elle devait porter même si elle n'était pas supposée se battre au combat rapproché ou avoir des missions incluant un danger pour sa personne.

Son rôle était strictement celui de support ; de la communication et de relais de rapports. Occasionnellement, lorsque l'hôpital avait un besoin important en personnel et que sa présence n'était pas indispensable auprès du Sandaime, il lui était requis d'agir en tant que médecin suppléante considérant ses talents dans les jutsus médicaux, même si elle était loin d'être une experte.

Soudainement, Ara hoqueta lorsqu'elle sentit des mains étreindre ses seins de derrière, la coupable se révélant être sa sœur jumelle, Cacatoès.

— Ca' ! la réprimanda Ara en faisant la moue. Mais le sourire de l'autre femme était contagieux et Ara rit sous les guiliguilis incessants de sa jumelle.

— Arrête ! Arrête ! Je ne peux pas respirer Ca' ! hoqueta-t-elle en essayant de repousser les doigts ravageurs attaquant ses flancs mais c'était inutile car elle était allongée au sol, complètement à la merci de sa jumelle bien plus forte qu'elle.

Après un moment, Cacatoès arrêta ses chatouilles et Ara put enfin respirer. Elle leva les yeux vers sa sœur qui lui sourit affectueusement. Cacatoès traça ses deux doigts autour de la clavicule d'Ara avant de caresser doucement son visage, ses cheveux blancs, tombant et touchant par mèches les oreilles de l'autre femme.

— Père t'a finalement permis de te reposer, soupira-t-elle.

Le Sandaime n'était pas techniquement leur père, comme elles n'étaient techniquement pas jumelles non plus.

Elles étaient juste des orphelines que le Sandaime avait pris sous son aile lorsqu'elles devaient avoir à peu près dix ans. Tout commença quand Orochimaru, le fourbe serpent avait commencé ses expérimentations sur des êtres humains. Le Sannin déviant, pour ne pas être découvert, avait principalement visé les orphelins et les clochards, qui avaient été les moins susceptibles de passer sous le radar des forces armées lorsqu'ils se faisaient enlever.

Ara et Cacatoès furent parmi les dernières victimes avant que le Sandaime lança son assaut sur le repère du renégat le jour d'après. Durant leur séjour dans les cachots du Serpent, il leur fut injecté un bon nombre de substances. Les deux femmes évitaient le plus possible d'évoquer les moments passés dans cet endroit, suffisamment traumatisant pour transir d'effroi le plus aguerri des soldats.

Les deux femmes ne savaient pas si c'étaient les injections qui leur avaient donné leurs capacités respectives ou si ces mêmes substances n'avaient agi que comme catalyseur pour éveiller leur potentiel caché. Dans les deux cas, le résultat fut que Cacatoès eut la capacité de se rendre elle-même invisible à la façon d'un caméléon et Ara de pouvoir émettre de la lumière pour envoyer ses pensées. Lorsque Orochimaru s'enfuit du village, le Sandaime et les ANBU investirent sa cachette mais ne découvrirent que des cadavres.

Les deux filles furent les seules rescapées des terribles expérimentations. Hiruzen les trouva agonisantes dans leur cellule. Le Sandaime les sauva, les soigna avant de les placer en détention provisoire dans le quartier général des ANBU pour vérifier qu'elles ne représentaient pas de danger pour le village de la Feuille. Elles furent relâchées après un mois d'observation lorsque les agents les considérèrent inoffensives.

Comme les deux filles n'avaient pas de maison où se loger ou mêmes de proches pour les héberger, elles décidèrent de jurer fidélité à Hiruzen, reconnaissantes qu'il les eût sauvées. Le Sandame avait été réticent en premier lieu, car elles avaient été bien trop jeunes pour rejoindre les forces spéciales de Konoha mais elles insistèrent tant qu'à la fin, Hiruzen céda à leur demande et il estima que c'était un moyen pour lui de se racheter après tout le mal qu'Orochimaru avait fait.

Lorsqu'il leur demanda leur nom, elles ne purent répondre comme elles n'avaient jamais rien connu d'autre que la rue. Elles avaient été abandonnées à la naissance et jetées de l'orphelinat à six ans puis passèrent le reste de leur enfance à voler ou à receler de la drogue illicite avant qu'Orochimaru vienne les enlever.

Alors, Hiruzen décida de les appeler Ara et Cacatoès, miroitant l'idée qu'elles étaient de rares et magnifiques oiseaux qui vinrent au pied de sa porte pour se faire apprivoiser. Leur loyauté était leur cage, leur nom de code leur identité et leur maître le Sandaime.

Pendant leurs deux premières années sous ses ordres, le vieil homme leur donna une formation accélérée chez les ANBU dépendamment de leur habilité. Cacatoès s'entraîna en Taijutsu et en Kenjutsu et décida de prendre comme arme favorite une faux. Ara préféra les cours de Ninjutsu. Au fil du temps, Ara et Cacatoès développèrent une relation si proche que celle-ci s'approcha énormément de celles de jumelles, si bien qu'elles s'identifièrent comme telles dès à présent.

À la fin, Cacatoès reçut surtout des missions d'assassinat ou de filature, elle devint une experte en Taijutsu et habile en Genjutsu, utilisant parfois son affinité avec le vent pour rendre sa faux encore plus mortelle. Ara devint une experte en Ninjutsu, développant deux affinités qui étaient le vent et le feu tout en étudiant le champ médical. Lorsqu'elles furent suffisamment entraînées à l'âge de seize ans (ne pouvant être certaines de leur âge respectif), elles devinrent officiellement les Ombres du Hokage, le rang le plus haut parmi les ANBU.

Pour ces raisons, elles adoraient le vieil homme qu'elles considéraient comme leur père, bien qu'elles n'eussent jamais aimé Konoha en raison de leur enfance dans les rues et le traumatisme qu'elles avaient subi. Initialement, elles avaient commencé à appeler le vieil homme « maître » pour le taquiner, mais comme Hiruzen n'avait pas semblé s'en soucier, elles perpétuèrent cette habitude au fil du temps.

Après s'être nettoyées l'une et l'autre, elles s'investirent de leur revêtement de civils. Cacatoès portait les cheveux courts, atteignant seulement ses épaules. Son T-shirt sans manche dévoila ses épaules et ses bras mais mettait aussi en avant sa poitrine voluptueuse.

— Anko nous a invitées à une soirée. Tu viens ? lui demanda Cacatoès soudainement.

— Pourquoi pas ? Cela fait longtemps que l'on ne s'est pas rendue à son restaurant de dangos favoris, répondit Ara en séchant ses cheveux d'une main et en les attachant en une natte.

— Kurenai sera probablement là aussi, allons-y, dit Cacatoès en mettant son masque.

Quinze minutes plus tard, à onze heures, elles retrouvèrent les deux autres femmes assises à la table, leur faisant coucou. Elles ne portaient plus leur masque sur elles. Une serveuse vint les assigner à la même table que les deux autres femmes et prit aussitôt leur commande.

Anko les salua amicalement.

— Ça fait un bail les filles. Quoi de neuf ? demanda-t-elle en se curant les dents avec un reste de bâtonnet.

Ara soupira. Elle posa sa tête sur la table, complètement lessivée.

— Les derniers jours ont été rudes pour nous. Le Hokage ne nous a pas laissé nous reposer une seconde.

Anko rit sarcastiquement.

— Je vous l'avais bien dit que ce type est un esclavagiste, l'une des raisons pour lesquelles je n'ai pas candidaté pour le taf.

— Anko... la réprimanda Kurenai.

— Et vous ? Quelles nouvelles croustillantes vous avez à nous annoncer ? interrogea Cacatoès avec un sourire féroce.

Anko haussa les épaules.

— Cela dépend. Vous pensez à un homme en particulier chez les ANBU ? Je connais la taille de leur queue par cœur.

Ara rougit mais Cacatoès rit aux éclats.

Le voyeurisme allait dans les deux sens.

— Je suis intéressée par quelqu'un, mais je ne pense pas que tu le connaisses très bien, commenta la fille aux cheveux blancs.

On leur servit un plateau de dix dangos et Anko en piocha un dans le tas. Ara la fixa un moment avant que l'autre femme ne rit sous son nez :

— Si tu veux parler de Tigre, c'est vrai que j'ai peu d'info sur ce type. Nous savons juste qu'il est devenu notable à partir du moment où Shikaku Nara décida de venir dans le bureau du vieil homme pour annoncer que notre nouvelle célébrité blonde pouvait être dangereuse, grosse nouvelle si vous voulez mon avis.

Ara acquiesça. Elle avait plus d'une centaine d'agents à pister et tous les trois jours, quelqu'un partait pour se faire remplacer par un autre. Elle avait sans doute dû voir Tigre par le passé mais il ne lui avait jamais laissé une forte impression dans son esprit.

— Que sais-tu à son propos ? demanda Ara en prenant sa part de dango.

Anko finissait le sien avant de répondre :

— Le gars ne vit pas dans nos quartiers, ça c'est sûr. Quand j'ai essayé de chercher à savoir là où il habitait, j'ai fouillé dans tous les endroits où il aurait pu probablement être mais je me demande s'il vit même à Konoha. Considérant son utilisation quotidienne de la technique Hiraishin, il est quasiment impossible à tracer. Il pourrait même très bien avoir sa résidence sur l'une des petites îles de Kiri sans que l'on ne le sache, révéla Anko avant de s'arrêter, frustrée de n'avoir pu obtenir d'informations sur lui. Et vous, que savez-vous à son propos ?

Cacatoès haussa les épaules.

— Il a un sale caractère et traite mal Naruto et le Sandaime. Je ne l'ai jamais entendu dire quelque chose de positif, mais le Hokage semble lui accorder toute sa confiance donc je me demande. Apparemment, le Hokage le connait depuis un bout de temps.

Kurenai croisa les bras avant d'ajouter sa sauce :

— J'ai entendu dire que le Hokage avait placé le gamin Namikaze sous son aile. C'est vrai ? Les conseillers de chaque clan ont failli avoir une crise d'apoplexie lorsqu'ils ont eu vent qu'il n'habitait plus à son endroit habituel.

Ara était déjà en train de manger un autre dango. Cacatoès regarda sa jumelle heureuse qu'elle puisse finalement manger à sa faim, vu qu'elle avait tendance à sauter souvent ses repas.

— Secret S-classe, nous ne pouvons rien dire à ce propos, souffla Ara alors qu'elle engoba un verre d'eau.

Anko soupira dépréciative.

— Les filles zêtes vraiment pas marrantes, annonça-t-elle avant de changer de sujet. Et sur votre chasse au petit-ami, vous en êtes où vous deux ?

Ara toisa Cacatoès qui prit les devants :

— À chaque fois que je m'en choppe un, il me quitte en moins de deux jours.

Anko lui lança un sourire pervers.

— Veux-tu que je te file mon fouet ?

Ara et Kurenai devinrent vertes, mais Cacatoès eut un petit rire.

— Non, le BDSM ce n'est pas trop mon style.

Anko se tourna alors vers Kurenai.

— Pourquoi tu leur ne dis pas à propos du type que t'aimes bien.

Kurenai rougit.

— Dis-le nous sinon je vais te traquer jusqu'à que tu nous révèles tout.

Et le regard de Cacatoès montrait bien qu'elle en était capable.

La Yuhi soupira.

— Bien, j'aime Asuma Sarutobi, contente maintenant ? s'exclama Kurenai complètement hors d'elle.

Et Ara craignit le pire lorsque Anko retourna son attention sur elle.

— Et toi ? Ne me dit quand même pas que c'est le vieil homme, fit-elle en rigolant mais voyant que Ara rougissait encore plus, elle ouvrit de grands yeux. Non vraiment ?

Heureusement, elle hocha la tête.

— Non, je ne me suis pas trouvée d'homme. Pas trop le temps en fait.

Anko prit cinq bâtons du plateau et les présenta à la fille.

— Écoute, j'peux te trouver cinq beaux gosses, riches, influents et intelligents, tout ce que tu veux, mais tu dois me jurer de trouver un peu de temps pour toi. Sinon, je demanderai à toutes les filles chez les ANBU de faire la grève pour ça.

Ara hocha la tête vigoureusement, sa natte sautant dans son dos. Elle commençait à avoir une migraine.

— Non s'il te plait...

Anko arqua un sourcil.

— Vraiment ? Je connais plein de mecs qui rêveraient partager leur lit avec toi. Des yeux bleus, des cheveux blonds, des gros seins. Tu préfères quoi ? Des Hyuuga, Des Uchiwa ou des Unizuka si tu préfères le genre plus sauvage.

Ara commença à tousser fortement. Ses lumières internes se mirent à pulser et le remarquant, Cacatoès vint à sa rescousse avec un sourire coupable.

— Elle n'a pas trop à l'aise avec le sujet, pourquoi tu nous dirais pas pour toi Anko ?

— Moi ? Hier, je me suis fait Kakashi Hatake. Pauvre garçon, il n'a pas pu tenir plus de cinq minutes.

Cette fois, ce fut Kurenai qui toussa dans son assiette. Ara semblait s'être calmée lorsque sa jumelle lui caressa gentiment la tête.

— Si vous nous excusez, Ara n'a pas dormi depuis deux jours et elle est vraiment fatiguée, je la ramène à la maison, dit Cacatoès en la portant sur son dos. Salut !

Et elles disparurent instantanément.

Anko se leva et leur cria éhontée :

— Eh ! Vous nous devez une assiette de dangos !

Mais elles étaient déjà parties.


Cette nuit, Naruto était troublé. Il ne pouvait même pas parler à Kura, considérant l'endroit où ils étaient « ni morts, ni vivants ». Après qu'ils aient pris leur douche, Tigre retourna dans son canapé devant le bureau sur lequel le stylo écrivait tout seul.

Naruto se rapprocha de lui et lui demanda :

— Monsieur Tigre ?

Le stylo s'arrêta.

— Qu'est-ce tu veux encore, petit ? grogna-t-il irrité.

— Monsieur Tigre, quand avez-vous tué votre premier homme ? questionna le petit garçon.

Tigre soupira, claqua des doigts et le garçon se retrouva soudainement assis sur son propre canapé. En même temps, Tigre pivota le sien pour se retrouver face à face avec Naruto.

— Si je te réponds, je suppose que tu vas me poser d'autres questions, évalua l'homme agacé.

Naruto regarda ses pieds. Le masque était penché sur le côté comme la tête de celui-ci était supportée par sa paume.

— Désolé, Monsieur Tigre, je ne voulais pas vous déranger, murmura le petit garçon en baissant son regard sur ses maigres poings.

Les yeux bleus transparurent au travers des fentes du masque.

— Pour répondre à la question précédente, je dirais que j'ai effectué mon premier meurtre à neuf ans. Mais à l'époque, j'étais jeune et stupide.

Il tuerait donc sa première personne dans moins d'un an...

— Comment vous êtes-vous senti ? requit Naruto curieux.

L'homme haussa les épaules.

— Je ne m'en souviens pas, avoua-t-il simplement.

Naruto le regarda sans comprendre. Comment quelqu'un pouvait-il oublier son premier meurtre ? Il se demandait s'il deviendrait aussi insensible que Tigre en grandissant.

— Vraiment ? Vous n'avez rien ressenti ? demanda le petit.

Cette fois, l'homme sembla vraiment énervé :

— Quand je t'ai dit que je ne me souvenais pas, je n'ai pas dit que je n'ai rien ressenti. C'est à dire que je ne me souviens pas de quel sentiment c'était.

Cela n'avait aucun sens pour Naruto. Comment quelqu'un pouvait se rappeler d'avoir ressenti quelque chose sans mettre le doigt sur le sentiment en question ? Il devait réfléchir, sinon, Tigre refuserait de répondre à n'importe quelle autre question.

Pense, Naruto ! Tu te dois de réfléchir ! Tu n'es pas stupide ! rebondit son cerveau dans tous les sens.

— Cela a un lien avec les tatouages que vous avez aux bras, aux jambes et au torse ? demanda Naruto au hasard.

Tigre opina du chef.

Naruto le regarda éberlué.

— C'est pour cela que vous pouvez répondre seulement sur un ton irrité ou robotique ?

L'homme acquiesça encore et Naruto sentit comme si les ténèbres le submergeaient.

— Quelqu'un vous a-t-il fait ces tatouages ou vous les avez dessinés vous-même ?

À chaque question qu'il posait, les yeux bleus de l'homme semblaient s'éveiller peu à peu, comme si la vie qui avait été volée retournait à sa condition d'origine.

— Non, j'ai fait ce sceau moi-même, avoua Tigre après quelques instants, sur un ton qui n'était ni robotique, ni acerbe de ce que Naruto pouvait identifier.

— Pourquoi vous l'êtes-vous infligé ? interrogea Naruto, se sentant de plus en plus mal à l'aise.

— Parce que c'était mon devoir, affirma l'homme d'une voix monocorde.

Et alors, les yeux de Tigre scintillèrent. Une boule se forma dans la gorge de Naruto lorsqu'il vit les larmes de l'homme ne pouvant être versées. Il y avait du regret, c'était indéniable, mais c'est comme si ses lamentations étaient dérobées avant même qu'il ne puisse les exprimer, telle une plaie infectée qui se rouvrait encore et encore sans pouvoir être guérie.

— Y a-t-il un moyen d'enlever les tatouages sur votre corps ? quémanda désespérément Naruto.

Il ne savait pas pourquoi, mais il sentait comme un besoin vital de l'aider.

— Mon serment l'en empêche, avoua son gardien, sa voix robotique refaisant surface.

Naruto hocha la tête. Il s'était infligé ces tatouages maudits et maintenant, il ne pouvait les enlever à cause de son serment ? Naruto ne pouvait même pas envisager le pourquoi du comment.

— Pourquoi le serment vous force-t-il à garder ces tatouages ? requit le garçon.

L'homme ouvrit sa bouche mais la referma et hocha la tête. La lumière dans ses yeux commença à s'éteindre et Naruto sentait qu'il était urgent pour lui d'obtenir des réponses, ou Tigre reviendrait au Tigre habituel.

Kura lui avait souvent rappelé que s'il ne pouvait poser de questions directes, poser plusieurs questions fermées pouvait l'aider à dissocier la vérité du mensonge.

— Est-ce que c'est grand-père qui vous a forcé à prendre ce serment ?

L'homme acquiesça.

— Est-ce que le serment vous force à ne pas révéler son contenu ?

L'homme bougea la tête de haut en bas une fois de plus.

— Le serment est-il lié à Konoha ?

L'homme acquiesça une dernière fois.

Naruto s'arrêta, tentant de réfléchir à d'autres questions.

— C'est pour ça que vous écrivez tant de livres ?

L'homme opina, le masque camouflant toujours son visage.

— Pourquoi vous écrivez tant de livres ? demanda Naruto.

— À cause de mon serment, statua l'homme d'une voix terne.

Naruto hocha la tête. Ce n'était pas la bonne question. Il essaya encore :

— Quel est le but que vous cherchez dans l'écriture de ces livres ? requit Naruto dans un souffle.

— Chercher la vérité, déclara-t-il simplement.

— Quelle vérité ?

— Atteindre l'immortalité sans sacrifier la vie d'innocents.

Naruto le regarda incrédule. L'immortalité ? Mais les yeux de l'homme recommençaient à s'éteindre si bien que Naruto dut continuer son interrogatoire :

— Pourquoi recherchez-vous l'immortalité ?

En réponse, son interlocuteur ouvrit sa bouche avant de la refermer sans rien dire et de faire non de la tête. Le garçon tendit la main vers le masque de l'homme.

— Cherchez-vous l'immortalité en raison de votre serment ?

L'homme acquiesça et Naruto nota un changement infime dans ses prunelles.

— Cherchez-vous l'immortalité pour vous ou pour les autres ? demanda-t-il, poursuivant toujours la même piste.

Tigre ne répondit pas. Le petit blond fronça ses sourcils.

— Pourquoi grand-père vous a-t-il forcé à prendre ce serment ?

L'homme ouvrit la bouche mais ne la ferma pas immédiatement. Naruto attendit patiemment. Et alors, après un long moment, Tigre déclara enfin :

— Car j'ai tenté de me suicider.

Naruto s'arrêta définitivement cette fois. Il pleura pour cet homme qu'il ne pouvait sauver. C'était impossible, cela n'avait absolument aucun sens ! Le serment était ce qui le faisait souffrir, mais en même temps, ce qui le maintenait aussi en vie. Comment avait-il pu s'infliger ça à lui-même ? Comment son grand-père avait-il pu le condamner à une éternité de souffrance ? Cet homme ne connaîtrait pas la paix tant que son serment ne serait enlevé et de la même manière, c'était ce même serment ce qui lui permettait de survivre.

Naruto regarda les yeux brillants de l'homme, comme si ses propres larmes avaient ressuscité quelque chose de perdu dans les méandres les plus profonds de cet individu.

— Est-ce que le serment a-t-il un rapport avec moi ?

L'homme sembla hésiter quelques secondes avant d'acquiescer finalement.

Les larmes de Naruto ne pouvaient s'arrêter de couler.

— Est-ce pour cela que vous ne vouliez pas que je vienne ici ?

L'homme acquiesça impitoyable.

— Parce que je réveille en vous quelque chose que vous avez perdu il y a bien longtemps ?

L'homme opina du chef encore une fois. Naruto voulut se nettoyer le visage, mais il ne pouvait le faire maintenant. Il avait besoin de savoir, non... Il devait absolument savoir.

— Que suis-je pour vous ?

L'homme ouvrit sa bouche ; « Je suis ton... » avant de refermer ses yeux et de s'arrêter de parler.

Lorsqu'il rouvrit ses paupières, après une longue minute, Tigre ne put que fixer ses mains tremblantes.

« Je suis celui qui a posé ce sceau sur toi. »


« Je suis celui qui a posé ce sceau sur toi. Je suis celui qui a posé ce sceau sur toi. Je suis celui qui a posé ce sceau sur toi. »

La voix résonna dans son esprit encore et encore et encore et encore. Comme lorsque la fois où Kura lui avait dit qu'aucun sceau ne pouvait l'empêcher de sortir, cette phrase avait la même sorte de consonance. Le genre de vérité caché sous une pile de vérités qui était à son tour cachée sous une autre pile de mensonges.

Naruto savait à propos de l'histoire récente de Konoha.

Il savait également pourquoi les gens le détestaient depuis qu'il était tout petit.

Le garçon savait aussi pourquoi Kura avait été « scellée » à l'intérieur de lui.

Naruto savait qu'il admirait le Yondaime, parce qu'il avait sacrifié sa vie pour son village.

Naruto savait parce que Kura avait été forcée d'attaquer le village et par conséquent, le Yondaime l'avait scellée à l'intérieur de lui pour l'éviter de causer davantage de morts.

Naruto savait il y avait deux jours maintenant que le Yondaime était en fait son père.

Il savait pourquoi il avait souffert en tant qu'orphelin, parce que son père avait choisi volontairement le village contre le bonheur de son fils.

Et il venait d'apprendre juste maintenant que le Yondaime, qui était en réalité vivant depuis le début, se tenait droit devant lui.

Il se souvint alors de la phrase que Kura lui avait dite lorsqu'elle lui avait révélé ses secrets : « Lorsque le Yondaime tenta de me sceller, il n'eut pas le temps de le faire complètement et en conséquence, le sceau qui est supposé me garder en toi est imparfait. »

Quand Naruto avait demandé à Tigre pourquoi il s'était infligé ses tatouages qui l'empêchaient de ressentir des sentiments, il avait répondu que c'était parce qu'il avait dû le faire.

Parce qu'il avait choisi son devoir et non le bien-être de son fils, Naruto savait que son père le regrettait, mais en même temps, que celui-ci ne pouvait le regretter, puisque ses tatouages le privaient de ce droit.

Son père était vivant car le sceau avait été imparfait dès le départ, puisqu'il n'avait pas eu le temps de le compléter au moment fatidique.

Lorsqu'il avait demandé à Tigre pourquoi il pouvait seulement s'exprimer à travers sa voix robotique ou irritée, il avait répondu que c'était lié à ses tatouages.

Parce que cela faisait partie du contrat nécessaire à la réalisation du sceau et comme celui-ci était incomplet, au lieu de perdre sa vie, son père perdit seulement ses sentiments en échange.

Alors, son père tenta de se suicider. Peut-être parce qu'il ne pouvait ressentir rien d'autre que de l'irritation ? Peut-être parce que son grand-père lui avait fait jurer de « servir » Konoha en sachant qu'il ne pourrait jamais se rapprocher de son fils tel qu'il aurait voulu ?

La seule chose que Naruto pouvait déduire était que comme son grand-père était le Sandaime, celui-ci ne pouvait se permettre de perdre un homme de la trempe de son père, le Yondaime.

Le Sandaime avait donc appliqué un serment à son père pour l'empêcher de se suicider. Son seul moyen de mourir devint dès lors de tomber sur le champ de bataille ou être libéré de son serment. L'esprit du Yondaime avait identifié le fait de ne pas mourir comme celui de vivre éternellement et cela condamna le Yondaime à chercher la « Vérité » qui lui permettrait de vivre pour toujours, tant que cela n'incombait pas la vie d'autrui en échange. C'était pourquoi il écrivait tant de livres à la recherche de cette « Vérité » lorsque son serment ne le forçait pas à obéir à un ordre direct de son grand-père.

C'était aussi pourquoi Tigre ne dormait jamais la nuit et qu'il passait son temps à écrire des livres et pourquoi il se sentait exaspéré quand il se sentait dérangé, car cela allait contre son induction à accomplir son devoir. C'était également la raison pour laquelle Tigre voyait tout aussi négativement.

Parce que cela avait été le résultat de son serment maudit, Tigre en avait été la conséquence. Son père se cachait derrière la personnalité sans merci de Tigre qui ne ressentait rien, qui ne pouvait rien ressentir. Et si Naruto détestait Tigre, il ne pouvait détester son père.

Puisque ce qui était resté du Yondaime n'avait été qu'une coquille de lui-même, une ombre cachée derrière une ombre d'une autre ombre.

Du fait que le Yondaime était son héros, Naruto connaissait aussi son nom ; Minato Namikaze.

Naruto avait appris la veille en connectant les bouts que l'agent T était Tigre mais aussi Tonima.

Minato et Tonima.

S'il avait bougé un peu les lettres, il aurait pu s'en rendre compte.

Et cependant, son père ne lui avait jamais dit, même en face de lui, qu'il était son fils. Il n'avait plus de sentiments donc il ne pouvait ressentir d'amour et par ce biais, Naruto n'avait jamais été un fils à ses yeux.

Naruto ne pouvait pas être son fils, non pas parce que son père ne le voulait pas, mais parce que Minato ne pouvait le reconnaître en tant que tel, puisque ses tatouages l'en empêchaient.

Regarder son fils souffrir sans pouvoir rien ressentir était ce qui avait dû tuer cet homme, ou plutôt ce qui avait causé son père à vouloir se suicider. Et maintenant, son père devait vivre parce que son serment l'empêchait de mourir et tout en même temps, le condamnait à une vie perpétuelle de misère.

Naruto voulait tant l'aider. Il voulait désespérément aider son père mais il ne pouvait trouver de moyens. Libérer son père de son serment résulterait en sa mort et le laisser attacher à ce serment ne ferait que contribuer davantage à le faire souffrir. Souffrir ou mourir étaient ses deux uniques solutions. Son père était captif de cette vie éternelle de souffrances, dont il ne pouvait fuir ou même communiquer. Sa vie était sa prison, son enclos et son ultime sentence pour avoir échoué à protéger ce qui lui était cher. Et le pire fut malgré tout l'amour que Naruto portait son père, il ne pouvait vouloir sa mort qui le libérerait de cet enfer.

C'était une torture sans fin.

C'était le véritable ennemi.

C'était le Véritable Dilemme du Prisonnier.