Vivre terrée
Nina avait perdu le décompte du temps, l'eau qui ruisselait sur sa peau était apaisante. Surtout après un tel cauchemar. Elle passa le jet d'eau sur ses cheveux sales en lâchant un doux soupir.
Puis, ne voulant pas gaspiller l'eau plus que ça, elle la coupa avant de s'emparer du gel douche et du shampoing que Sam, enfin, Svetlana lui avait laissé. Intérieurement, la jeune fille la remerciait grandement pour tout ce qu'elle lui avait apporté en si peu de temps.
Profitant de sa première douche depuis des jours, un sourire s'étira sur son visage. Prise dans un élan de bonheur, elle se mit à chantonner. Nina avait toujours bien chanté, sa mère adorait l'écouter.
Son coeur se serra à cette pensée, elle n'avait pas pensé une seule fois à eux depuis son départ précipité. Sans s'en rendre compte, elle se mit à fredonner la comptine si singulière de son cauchemar.
La réalité la rattrapa bien vite lorsqu'elle coupa l'eau pour de bon. Observant son corps dans le miroir poussiéreux, elle se rendit compte qu'elle était assez maigre. La jeune fille ne put s'empêcher de se sentir stupide, elle pensait survivre en dehors de sa station avec une maigreur comme la sienne. Surtout qu'elle n'avait jamais réellement appris à se battre. C'était pitoyable d'être parti sur un coup de tête, et pourtant, aussi pitoyable que cela paraissait, elle ne regrettait pas.
Sa peau était si blanche que pendant un instant elle se trouvait cadavérique. La seule chose qu'elle aimait chez elle était ses cheveux. Elle avait dû les attacher et les cacher sous une casquette pour avoir l'air plus masculine. Nina avait tellement peu l'habitude de les voir si propre qu'elle en profita pour passer sa main à travers ses fines mèches blondes.
Elle finit par s'habiller avec des vêtements propres avant de laver les sales. Cela lui passerait le temps en attendant que Svetlana revienne. Sans trop l'expliquer, Nina se sentait plus à l'aise à l'idée de savoir qu'elle voyageait avec une femme. Même si Sam restait Svetlana et Svetlana restait Sam, le simple fait de se dire que Svetlana était là la rassurait.
Finalement au bout de une heure, toujours pas de trace de la femme. Nina décida alors d'aller se balader dans la station, après tout, elle semblait assez petite. Ce serait difficile de s'y perdre.
Descendant les escaliers faiblement éclairés, la jeune fille se faufila à travers l'étroit couloir avant de se retrouver dans la station pour de bon. Il y avait peu de monde, mais c'était agréable. Surtout qu'il n'y avait pas de marchands pour crier des sottises en tout genre.
En revanche, quelque chose frappa la jeune fille. Les habitants la regardaient bizarrement comme si elle n'avait rien à faire ici.
Ils ont peur que je dévoile aux autres que la station est encore debout, pensa-t-elle en son for intérieur. Elle les comprenait, Nina s'était souvent sentie de la sorte en voyant un membre de La Hanse débarquer à Rijskaya.
Elle s'approcha d'un petit bar qui semblait assez vide. Le serveur semblait s'ennuyer profondément. Lorsqu'elle fut assez près, il lui lança un sourire se disant que quelqu'un venait enfin s'asseoir.
—Je te sers quoi gamin ! Un whisky ? Bière ? Vodka ?
Nina, qui toujours pas habituée à être dans la peau d'un garçon, mit un certain temps à comprendre qu'il parlait à elle.
—Euh... Vodka... dit-elle ne sachant pas trop quoi répondre, elle qui n'avait jamais réellement goûté à l'alcool par le passé.
Il l'invita à s'asseoir d'un geste et Nina s'installa ne sachant trop comment interagir avec lui sans être démasquée. Le barman lui servit alors son verre de vodka pur et posa la bouteille juste à côté d'elle pensant que son client voudrait se resservir.
—Alors ! Sammy a enfin de la compagnie ? S'exclama-t-il en s'appuyant sur le bord du bar désirant enfin discuter avec quelqu'un qui venait d'ailleurs.
Nina se retint de rire en entendant un tel surnom si peu avantageux. Elle lui lança un léger sourire avant de lui répondre.
—Sammy a enfin un compagnon de route, en effet... répondit-elle en rigolant.
—T'en as de la chance bordel, je donnerais tout pour me tirer de ce trou... soupira-t-il en perdant son air ravi.
Nina fronça les sourcils ne comprenant pas un tel désir. Le barman comprit immédiatement que son client était perplexe.
—Mais pourtant, c'est si calme et si paisible... Vous avez des appartements ! Il n'y a pas de guerre !Cet endroit est fabuleux ! S'exclama Nina complètement ahuri.
Le jeune homme fit une grimace avant de désigner le monde autour d'eux.
—Ouais, tout est bien ici... Pas de guerre, personne pour nous faire chier... commença-t-il à dire avant de poursuivre, Regardes autour de toi Dmitri, tout le monde se connaît, on est isolé de tout, on va finir par manquer de ressources dans un lieu si coupé du monde... J'ai jamais rien vu d'autres que cet endroit et je peux pas me tirer parce qu'il faut le pass pour ouvrir la porte... Si jamais on avait un réel problème, comme la maladie ou des mutants, personne ne serait au courant de notre existence. On disparaîtrait comme on a vécu... comme des rats...
La première chose qui choqua Nina fut qu'il connaissait déjà son « identité », puis après réflexion, elle se dit alors que les ragots avaient dû fuser. Puis, elle porta son attention sur la petite station. Il était vrai qu'on y faisait vite le tour, il n'y avait pas grand chose à voir, peu de commerces, et surtout, les habitants vivaient ensemble depuis des décennies se connaissant les uns des autres. Et puis, le barman avait raison, aucun d'eux ne pouvait s'échapper. C'est endroit était un faux paradis, ils avaient tout ce qu'il fallait jusqu'au jour où ils manqueraient de tout ce qu'ils avaient eu. Nina eut un pincement au cur à cette pensée.
—Aller, bois ton verre ! Dit-il en voulant changer de sujet de conversation.
Nina observa son verre tout en appréhendant. Sentant le regard du jeune homme, elle but d'une traite son verre, elle manqua de s'étouffer tant c'était fort. Le barman partit dans un fou rire à en pleurer. Lorsqu'il se remit, il tapa sur l'épaule de Dmitri avant d'enchaîner.
—Je savais que tu étais pas trop alcool ! Dis-toi que je t'entraîne pour Sam ! Continua-t-il de rire, Ce type a la meilleure descente que j'ai jamais vu...
Nina grogna pour montrer son mécontentement avant de se dire qu'elle avait peut-être trop errer en dehors de l'appartement et que Sam ne tarderait pas à revenir. Elle avait peut-être passé cinq heures à se balader dont une heure à ce bar à discuter de tout et de rien avec le barman qui l'écoutait avec des yeux ébahis. Elle lui avait dit tout ce qu'elle savait sur le métro, même si elle en savait peu.
Se décidant enfin à retourner chez Svetlana, elle pressa le pas se disant que la femme voudrait partir tôt. C'est en entrant dans l'appartement qu'une surprise l'attendait.
Svetlana était avachie sur le canapé complètement endormie. Au début, Nina pensait qu'elle était épuisée, mais c'est en s'approchant qu'elle se rendit compte que la femme empestait l'alcool.
—Svetlana ! Ça va ?! Se précipita la jeune fille en secouant son bras inquiète de la voir dans cet état, à moitié déshabillée, à moitié comateuse.
Pourtant, elle ne semblait pas si endormie que ça puisque la stalker poussa un grognement de mécontentement. Elle maugréa quelques paroles avant de se retourner pour qu'on la laisse dormir en paix.
—Mais... Quand est-ce-qu'on part ? Poursuivit Nina qui n'avait pas perdu de vue leur quête.
Pour toute réponse, Svetlana tendit son bras grossièrement affichant une montre.
—Demain dès l'aube... murmura-t-elle d'un râle.
—Hein ? Mais c'est quand demain dès l'aube ? Demanda la jeune fille qui se disait qu'il n'y avait plus de matin ni de soir depuis des années.
—5h du matin...
Nina s'approcha de la montre pour lire l'heure, elle faillit s'étouffer en s'apercevant qu'il serait cinq heure d'ici trois heures. Vu l'état dans lequel était la stalker, elle pensait que c'était impossible pour elle de se lever. Pourtant, plus rien ne l'étonnait avec une telle compagnie.
La jeune fille entreprit alors d'aller se coucher également, elle prit soin de mettre une couverture sur sa compagne qui dormait à point fermé. En l'installant confortablement, elle se rendit compte que le même carnet qu'elle avait pris quelques heures plus tôt venait de tomber par terre. Elle résista tant bien que mal pour ne pas le lire. Elle le mit sur la table en face du canapé pour ne pas que Svetlana ne le perde puis partit se coucher sur le lit.
Mais impossible de dormir, c'était comme si son organisme lui disait qu'elle avait assez dormi malgré le verre d'alcool qu'elle avait pris. Et puis, le carnet sobstinait cruellement, c'était comme s'il l'appelait. Finalement, n'y tenant plus, elle alluma la lampe à huile avant de s'y approcher à pas de loup.
Une heure était passée et Svetlana dormait toujours à point fermé.
S'emparant des notes, elle repartit dans le lit pour s'empresser de le lire. Sans trop savoir pourquoi les notes du stalker lobstinait.
Ouvrant soigneusement la page où elle s'était arrêtée, elle trouva un passage sur une de ses sorties dehors.
Le monde en haut est toujours aussi vivant, j'ai croisé des stalkers en direction de la Grande Bibliothèque. Ils sont encore en train de chercher ce foutu livre. Personnellement, je pense qu'il serait mieux de laisser le Livre hors de portée des hommes. Il n'apporterait que plus de guerres et de malheurs. Je ne regrette pas d'avoir quitté Polis, cette cité a beau être belle, ce n'est qu'une utopie dirigés par les brahmanes. En tout cas, j'étais soulagé de reconnaître le signal des stalkers.
Au loin, le Kremlin me faisait toujours de l'oeil, il m'appelait, et moi, j'avais l'horrible envie d'y aller. C'est pour ça que je choisis mes jours lorsque je fais des expéditions extérieures, étant donné qu'il m'arrive parfois d'y aller seul, je n'ai pas envie qu'à cause d'une de mes névroses je décide d'en finir et de me fourrer dans ce stupide tombeau.
C'était tout ce qui était écrit sur sa dernière exploration, il n'y en avait pas d'autres. La jeune fille ne comprenait pas ce qu'entendait Svetlana en parlant du Kremlin qui lui faisait de l'oeil, après tout, elle pouvait y aller à sa guise ? Nina poursuivit alors en tournant quelques pages avant de se retrouver sur un passage concernant Rijskaya.
Rijskaya brille de milles feux, comme d'habitude. J'aimerais dire que ça me fait un bien fou de rentrer chez moi après tant de galères, mais c'est faux. Je me sens toujours comme une étrangère même dans ma station. En même temps, n'est-ce-pas ce que j'ai cherché ? C'est ce que j'ai désiré pendant longtemps, fuir mes crimes en étant qu'un simple inconnu, mais finalement, je ne pourrais jamais fuir qui je suis. J'en reviens toujours au même point de départ.
Nina se sentit soudain mal-à-l'aise lorsqu'elle comprit que Svetlana était une personne qui souffrait de sa solitude. Elle n'était pas en train de lire des rapports, elle lisait un recueil de sentiments. Tournant encore les pages pour trouver quelques choses de plus neutres, elle tomba sur une page où l'écrivaine parlait d'elle.
J'ai accepté que cette gamine m'accompagne, je ne sais pas pourquoi j'ai agi ainsi. Je repense encore aux mots que Blokov m'a dit... Peut-être que j'ai peur de mourir seule sans personne pour dire quelques mots sur moi après ma mort. Enfin, quelque chose d'autre que Sam le Stalker qui vagabonde partout.
Ah Blokov...Dire que ado tu me faisais peur... Et maintenant, tu es bien un des seuls que je supporte parmi toutes les stations réunies.
Je ne sais même pas si cette fille va survivre en dehors de sa station, mais après tout, moi aussi je suis passée par là... Pourtant, j'ai pas pu m'empêcher de me sentir coupable de l'avoir entraîné dans mon tourment lorsque nous étions dans la station abandonnée... Vivre dans la peau de ce Sam me sort de mes tourments, mais la vraie Svetlana continue de sombrer jusqu'au jour où elle ne pourra plus aller plus bas.
Svetlana venait donc de Rijskaya ? Elle n'avait pas précisé de quelle station elle venait lorsqu'elle lui avait brièvement raconté son passé. Nina se sentit stupide, après tout, elle avait laissé assez d'indices pour lui faire comprendre. D'ailleurs, pourquoi laissait-elle autant d'indices alors qu'elle n'avait jamais rien laissé derrière elle. Parce qu'elle avait peur de mourir seule ? Si elle savait qu'elle était autre chose que Sam le Stalker, elle avait aidé tant de monde sans s'en rendre compte... Et puis, ses histoires de névroses et de tourments, Nina commençait à comprendre enfin pourquoi Svetlana était si à l'aise dans la peau de Sam.
Le dernier paragraphe parlait de Sretenskiy Boulvar, il semblait plus qu'inquiétant et la jeune fille repensa au barman et à son désir de partir. Tout prenait son sens.
Sretenskiy Boulvar s'est assombrie. Et dire que je pensais qu'elle ne serait pas affectée... J'avais horriblement tort.
Le mal qui abrite cette station cachée de tous est surtout présent chez les habitants. J'ai discuté avec quelques personnes. Beaucoup ressentent le désir de s'en aller, elles ne veulent plus vivre terrée, et pourtant, elles sont loin de connaître les guerres. Je me demande si le mal qui a frappé Tourguenevskaya ne s'abat pas sur Sretenskiy Boulvar, après tout, ses deux stations sont voisines.
Choura m'a expliqué que les ressources s'épuisaient lentement. En passant par Polis, j'en profiterais pour leur ramener quelques vivres. Mais cela signifie que je devrais retourner en haut, je ne sais pas encore si Nina va m'accompagner, je ne sais pas quel endroit et le plus dangereux entre Polis et Dehors. Ce sera peut-être l'occasion de refaire une sortie avec ce bon vieux Melnik. Je me demande toujours pourquoi il n'est pas parti lui aussi. Après tout, lui aussi se méfie de Polis plus que tout, bien plus que moi.
Nina ferma les yeux un instant, elle se sentait d'un coup accablée et impuissante. Les stations se mourraient et elle ne pouvait rien y faire. Elle espérait tellement que quelqu'un trouve la solution, pourtant, elle avait bien compris que c'était le résultat de la fatalité humaine.
Au bout d'un moment à rester dans cette position, elle entendit des rires dans le couloir. Elle ouvrit les yeux en sursaut en regardant autour d'elle d'un air désemparé.
Elle déposa soigneusement le carnet sur le lit avant de se lever doucement. Si quelqu'un l'entendait, elle ne pourrait pas savoir ce qu'il se tramait. Les pieds encore en suspens dans le vide, elle entendit une nouvelle fois ses rires enfantins.
—Svetlana ? Tu entends ça ? Dit-elle dans un murmure assourdissant.
De la condensation s'échappa de sa bouche, elle se rendit compte d'un coup qu'il faisait horriblement froid. Svetlana ne répondit rien, peut-être comatait-elle encore ?
Se décidant enfin à se lever, elle empoigna la lampe à huile avant de se diriger vers la porte d'un pas lourd. Peut-être qu'elle se faisait des films. Elle se faisait certainement des films. Ce n'était que des enfants qui rigolaient après tout ?
A mi-chemin, elle se rendit compte que Svetlana avait disparu. Étrange, se dit-elle. Reprenant ses esprits, elle se dirigea vers la porte avant de l'ouvrir curieuse de savoir qui se trouvait derrière.
Le couloir n'était pas éclairé, elle dût tendre son bras pour éclairer devant elle. Seulement, elle ne vit rien.
Ils ont du partir... pensa-t-elle en haussant les épaules.
Soudain, en se retournant, elle sentit quelque chose de glacé sur sa gorge. Ses yeux s'écarquillèrent de surprise avant de se muer en un masque de peur. Svetlana était juste en face d'elle, les pupilles complètement noires, l'air menaçante et prête à tuer Nina.
—Svetlana... C'est moi... Nina... articula tant bien que mal la jeune fille n'osant pas bouger sous peine de faire un faux mouvement.
La femme ne répondit rien et continua d'avancer jusqu'à la plaquer sur le mur. Nina respirait difficilement, elle ne comprenait plus la situation.
—Je ne pensais pas que j'aurais fait une telle chose. J'étais complètement désemparée. La seule chose qui comptait était ma survie, si je les laissais faire, je mourrais. Alors, je les ai tué.
Nina détourna le regard quelques secondes pour voir qui parlait à la place de Svetlana toujours menaçante. C'était Sam en train d'écrire sur son bureau, il ne semblait pas prêter attention à la situation. Doucement, il leva les yeux en leur direction.
—Je les ai tué. L'une à disparue, l'autre est morte.
Au moment où Nina sentit l'arme blanche prête à rentrer dans sa carotide, quelque chose la poussa à la renverse.
Elle tomba de son lit complètement prise d'une brusque quinte de toux comme si tout avait été réel. Elle mit un certain temps à réaliser que ce n'était qu'un cauchemar, qu'elle était dans l'abri de fortune avec Svetlana habillée en Sam prête à partir.
—Une fois, ça passe, deux fois, un peu moins tu sais ça ? S'exclama celle-ci d'un ton complètement neutre.
Nina baissa les yeux comprenant ce qu'elle voulait dire par là. Svetlana ne prononça pas un mot en plus et laissa la jeune fille se préparer. Ce qui allait suivre ne serait pas facile à vivre, la route pour Polis promettait d'être un long périple.
