Affirmation de l'Hypothèse, partie 3
X
Tenant la queue de la louche, Mori remuait le bouillon dans la casserole, en train de cuire à petit feu sur les plaques chauffantes. Le Yamanaka n'avait jamais été un grand chef, mais il avait toujours su concocter des plats suffisants pour se sustenter. Il avait à l'origine appris à cuisiner lorsqu'il quitta définitivement son clan.
Toutefois, l'inspecteur n'aimant pas parler du passé, il n'évoquait que très rarement ce sujet. Parmi ses collègues, il savait qu'il était souvent perçu comme irascible, s'énervant à la moindre entrave administrative qui l'empêchait d'accomplir son devoir. Durant la journée, il avait senti comme si une sorte de présence l'avait suivi en permanence. Il se doutait bien que le fait d'héberger l'enfant Namikaze chez lui y avait été pour quelque chose.
Lorsqu'il essayait de se rappeler la raison pour laquelle il avait accepté de l'accueillir, il se heurtait systématiquement à un mur. Cela lui rappelait étrangement le genre de barrière psychologique que ses parents lui imposaient lorsqu'il avait fait une bêtise ou avait été impertinent envers les adultes de son clan. Le gamin blond était intelligent et serviable quelque part, bien que Mori se demandait pourquoi il se sentait dans l'obligation de l'obéir dès qu'il lui demandait un service. C'était comme s'il ressentait un besoin profond d'aider le garçon. Peut-être était-ce parce qu'il s'identifiait à lui d'une certaine façon ? Avoir cette nécessité d'assouvir son indépendance...
Ce qui répugnait le Yamanaka était surtout la femme l'accompagnant, qui s'était imposée chez lui comme si sa résidence lui appartenait. Mori n'avait jamais eu du mal à traiter avec la gente féminine, ou du moins, celles qui s'avéraient n'être pas des kunoichi. Il savait pertinemment que la beauté rimait souvent avec dangerosité dans son corps de métier. Une kunoichi utilisait ses charmes de la même manière qu'un ninja utilisait ses armes dans un combat. Accepter de céder aux avances d'une demoiselle rompue en cet art était comme lui concéder la victoire et abandonner tout espoir de recouvrir sa liberté.
Cacatoès, comme elle semblait s'appeler, fricotait bien trop à son goût avec son mobilier. Elle n'hésitait pas à se plonger dans ses affaires personnelles pour y faire le ménage. À ses dires, son logis était un tel fouillis qu'elle s'étonnait comment il avait pu survivre jusque là. Il avait passé cinq minutes à essayer de retrouver son cendrier, qu'elle avait jeté à la poubelle, en lui disant de manière hautaine qu'il devrait arrêter de fumer. Il s'était épris d'une colère noire lors de cette discussion mais il dut battre en retraite devant les yeux larmoyants de cette femme, lui affirmant qu'elle ne voulait que son bien. Mori avait eu du mal avec les pleurs de son entourage et le temps ainsi que son caractère solitaire n'avaient fait qu'accentuer cette facette de sa personnalité.
Il regardait distraitement la fenêtre en face de lui, où il voyait le bas-quartier plongé dans une pluie torrentielle. S'allumant une cartouche, il se relaxa devant le rythme doucereux des goûtes clignotant contre la vitre de sa cuisine, tout en baissant le feu sur lequel reposait son cageot à légumes. Il se rappela avec nostalgie les cours de l'Académie, où il avait appris la jonction entre biome et l'humidité ambiante ainsi que le caractère tropical du pays du feu, qui étaient à l'origine des denses forêts de sa contrée natale. Étant adulte, il n'avait que peu l'occasion d'apprendre de nouvelles choses et il regrettait parfois d'avoir séché autant de cours dans sa jeunesse.
« Chéri, j'ai fini de mettre la table ? Est-ce que le repas prêt ? », entendit-il derrière lui.
Il se rompit dans sa contemplation du village de Konoha et se retourna vers la porte menant au salon. La femme avait ses cheveux blancs encore humides de la douche qu'elle venait de prendre. Elle se tenait dos à l'embrasure, les bras croisés et affichant un sourire mutin. Ses yeux bruns débridés contrastaient avec le maquillage rouge de ses sourcils et ses joues étaient roses. Elle portait une chemise beige, entrelacée sur le col par des ficelles en soie qui s'arrangeaient dans un nœud papillon. Les manches présentant des froufrous s'arrêtaient à ses coudes. Elle était habillée d'un pantalon blanc et ses sandales tapotaient le sol avec impatience.
— Alors ? le défia-t-elle d'un œil amusé, voyant très bien qu'elle faisait l'objet d'une observation approfondie de la part de l'homme.
D'un geste sec, il arrêta le feu et écrasa son mégot contre le cendrier disposé à sa droite.
— Attends-moi dans le salon, j'apporte le tout, maugréa-t-il en affichant une grimace.
Mais contrairement à son injonction, elle s'approcha de lui, à un rythme posé, avant de tapoter ses doigts contre le torse du Yamanaka, qui se raidit à son contact.
— Tu ne veux pas en profiter ? Que l'on soit seul... souffla-t-elle à son oreille.
Il rougit, non d'embarras mais d'énervement. Il ignora ses avances, prit la casserole avec des gants et l'apporta dans sa cuisine. Derrière lui, l'agente s'esclaffa de sa réaction et le suivit.
Ils s'assirent tous deux à la table basse, face à face. Mori versa le bœuf aux oignons et aux poivrons dans les assiettes creuses déposées sur trois arrêtes du carré. Cacatoès avait posé ses coudes contre la surface en bois et soutint son visage de ses mains, observant Mori avec la même attention qui lui avait fait preuve à son égard.
— Tu sais, c'est rare les hommes qui font la cuisine, révéla-t-elle avec un sourire qui dévoila toutes ses dents.
— Je sais, répondit-il fermé.
Elle ricana et prit ses baguettes pour goûter au vœu. Elle poussa des gémissements d'extase lorsque la tendre texture de la viande bien cuite atteignit ses papilles.
— Si tu pouvais manger en silence, grogna Mori, dérangé de sa mastication bien trop expressive.
Cette remarque la fit davantage sourire. Elle se leva soudainement, provoquant un haussement de sourcils de la part du Yamanaka en emportant son assiette avec elle. Elle tourna autour de la table et s'assit en tailleur juste à côté de l'homme, en alignant son plat juxtaposé au sien. Elle posa sa tête contre son épaule droite et renifla bruyamment. Mori s'écarta subitement sur la gauche et la regarda avec mépris. Elle se ramassa contre le sol et leva un sourcil moqueur vers Mori qui la toisait outragé.
— Je t'ai déjà dit ce qu'il se passerait si jamais tu t'amener à faire ce genre de choses, lui menaça-t-il farouchement.
Elle lui envoya une vague sa main.
— Allons, allons, tu sais aussi bien que moi que le comité de l'éthique de Konoha ne permettrait un tel écart de la part d'un agent de la Première Division.
Il ronchonna. Il devait se douter qu'elle connaissait sur le bout de doigts les droits des ninjas. Elle avait probablement dû faire des recherches sur les préceptes de son clan. Le premier et la plus fondamental était de ne jamais envahir l'esprit d'une personne extérieure n'ayant pas été formé à son art sans son consentement; en dehors du cadre d'une mission ou lors de son exercice de son travail. Même si Mori n'était plus lié à son clan, il restait soumis à ses lois.
Il vit alors Cacatoès se rapprocher de lui encore une fois, avec la grâce d'un chat et mit sa poitrine en évidence face à lui. Il claqua ses baguettes contre la table.
— Cela suffit kunoichi, je ne tomberai pas dans le panneau, donc inutile de continuer.
— Tu sais comme qui de nous deux cédera le premier, rigola-t-elle en passant sa main entre ses cheveux.
Il passa sa main devant son visage exaspéré et décida de l'ignorer complètement en se concentrant sur son repas. Elle recommença sa démarche en s'asseyant à côté de lui et en mangeant goulûment ses artichauts. Il espéra qu'en ne lui accordant aucune attention, elle finirait par abandonner mais bien au contraire, elle enfila un bras sous le sien. Il tiqua mais tenta de ne rien laisser paraître. La senteur de son parfum parvint à ses narines, si bien qu'il dût respirer avec la bouche. Toutefois, son assaut ne s'arrêta pas là, elle s'en prit désormais à son propre repas. Elle inséra ses baguettes dans son assiette et lui piqua un bout de viande. Il la fixa moribond le déposer entre ses dents et lui afficher un sourire narquois. Elle enroula sa langue autour du morceau et commença à mastiquer, juste nez-à-nez devant lui.
S'en fut trop, il la poussa contre le sol et elle retint un hoquet de surprise. Au-dessus d'elle, il la toisa avec des yeux durs qu'elle dut détourner son regard, paressant embarrassé. Si elle croyait qu'elle pouvait l'attaquer ainsi sans qu'il puisse répliquer, elle se trompait lourdement ! Il passa sa main contre son visage et l'inséra derrière sa nuque. Ses doigts calleux lui chatouillèrent l'arrière de son cou et elle dut s'empêcher de rire en affichant la moue. Les longs cheveux blonds de l'homme encerclaient désormais ceux de la femme et leur regard mutuel se cherchaient mais à la fois se fuyaient.
Se rendant compte qu'il était tombé dans son piège, Mori rompit le contact visuel. Mais c'était trop tard car l'agente avec déjà déployé des bras autour du haut de son corps et le poussa vers lui. Ils roulèrent sur le sol, dans une lutte, Cacatoès pour la maintenir près de lui et lui pour s'extirper d'elle. Réaction physiologique obligeant, il réagit positivement au contact de sa cuisse. Il rumina un « fait chier » et se tourna sur le côté, avec elle contre son dos, alors qu'elle collait sa poitrine fermement contre lui.
Ils restèrent un moment ainsi, allongés ensemble mais à la fois séparés. Elle se perdit dans la profusion de ses cheveux blonds. Elle s'étonna qu'un homme pouvait les porter aussi longs. Mais elle se rappela que c'était le cas de la plupart des Yamanaka. Il y avait une rumeur qu'ils les laissaient pousser de cette façon car leur chevelure n'était que le reflet de leur esprit et celui-ci se renforçait proportionnellement à la longueur de celle-ci.
« Dis Mori... Cela fait quoi de connaître ses parents ? »
Mori resta silencieux devant cette question, son regard se perdant sur le tatami. Toutefois, malgré sa non-réponse, elle poursuivit tout de même :
— Je n'ai jamais connu mes parents... Petite, la seule chose que j'ai faite était d'arpenter les ruelles du bas-quartiers de Konoha. Plusieurs fois, des proxénètes ont voulu me prendre mais j'ai fuis, je fuyais sans arrêt. Je n'ai jamais reçu la chaleur d'un adulte étant plus jeune... Je voulais juste savoir ce que ça faisait...
Il ferma les yeux.
— Mes parents sont morts lorsque j'avais six ans, au début de la Troisième Guerre, je ne me souviens même pas d'eux... J'ai été accueilli et adopté dans la famille principale de mon clan, qui m'ont enseigné les arts de la manipulation des esprits...
— Comment c'était ? requit-elle dans ce moment de quiétude.
— Horrible... avoua-t-il en fronçant les sourcils. Dans un clan, tu n'as aucune intimité, mais ceci est accentué puissance mille chez les Yamanaka. Au sein de ce clan, tu n'as aucune individualité. Mon chagrin, mes pleurs, mes plaisirs, je ne pouvais rien cacher, je ne pouvais me dissocier. Les autres membres goûtaient ma tristesse, ma peine, ma joie et me l'arrachaient comme si elles ne m'appartenaient pas...
Il s'arrêta là, ne voulant réveiller de souvenirs encore plus désagréables. Il s'attendait à un commentaire désobligeant mais n'en reçut de la part de la femme qui resta muette à sa révélation.
Après un certain temps, elle souffla derrière lui :
« Tu sais que je suis missionnée par le Sandaime, hein ? Que je suis ici pour remettre un rapport de vos activités. »
Il acquiesça, ce n'était pas vraiment un secret pour lui.
— J'aime ce vieil homme mais parfois... j'ai l'impression de ne pas être à la hauteur de ses exigences...
Il sentit les lèvres de la femme trembler derrière lui.
— Rien ne t'oblige à rester chez les ANBU. Être un simple ninja permet bien plus d'autonomie, commenta-t-il.
Elle colla son front contre sa nuque.
— Mais je ne peux abandonner ma sœur Ara...
Mori savait de qui elle voulait parlait. La secrétaire du Sandaime occupait une position suffisamment importante pour être connue, même de la part d'un membre satellite à la hiérarchie du village.
Soudainement, quelque chose cliqua dans l'esprit du Yamanaka, comme un engrenage qui se remettait soudainement à tourner. Il se leva, laissant Cacatoès au sol. Il se retourna vers elle un peu apeuré.
— Naruto ? Cela fait combien de temps qu'il est dans la salle de bain.
Se rappelant de sa mission, l'agente se pinça les lèvres.
— Non, Naruto ! s'écria-t-elle à la poursuite de Mori, vers la salle de bain.
Naruto était resté allongé dans la baignoire. Kura l'avait quitté sur ces derniers mots et ne lui avait pas adressé la parole depuis une heure. Il avait tenté de l'appeler à plusieurs reprises pour qu'ils continuent leur discussion, mais elle était restée muette à ses demandes. Il savait qu'il l'avait vexé, mais il s'était senti profondément outragé à ce qu'elle avait fait sur son corps. Il avait un droit fondamental là-dessus. Mais ce qui le troubla d'autant plus, c'était qu'elle lui avait caché durant tout ce temps ce point et qu'il ne savait toujours pas cela faisait combien de temps qu'elle traficota leur sceau. C'était leur principal point d'entente et il savait qu'elle savait probablement comment il aurait réagi en sachant cela.
Le garçon ne savait pas vraiment comment entreprendre sa relation avec elle. Il lui était indéfiniment proche et redevable, il en était certain. Cependant, il sentait comme si un voile empêchait que leur relation soit complètement sincère. Il sentait que l'amour qu'elle portait pour lui n'était, non, ne pouvait être feint. Même si elle n'était qu'un être de chakra, il ressentait quelque part comme si elle était aussi humaine, de la même manière que ses sentiments à son encontre étaient humains. Après tout, si lui avait changé, qu'est-ce qui empêchait qu'elle ne change ?
Naruto se rendait désormais compte qu'il ne savait que très peu de choses sur elle. Les seules choses qu'il connaissait était seulement ce qui avait un rapport direct avec lui-même. Il ne savait rien de son passé, ni de son histoire. Il savait juste qu'elle avait été emprisonnée des décennies avant qu'il ne l'accueille enfin. Tout ce qu'il avait appris, c'était qu'elle recherchait désespérément la liberté, même si cela la contraignait à l'abandonner un moment pour l'atteindre. Mais que savait-il au delà de ça ? Il remarqua qu'il avait été assez égoïste dans la manière dont il l'abordait. En prenant du recul, bien qu'elle prenait toujours soin de lui, lui ne faisait jamais attention à ce qu'elle pensait réellement.
Il ne savait néanmoins comment s'y résoudre. Aussi, elle avait elle-même avoué que tant qu'ils engrangeaient de la connaissance et de l'influence, elle serait satisfaite. Mais était-ce tout ? Était-ce vraiment ce qu'elle recherchait ? Il réfléchit un moment sur la vision qu'il avait reçu du monde lorsqu'elle avait pris le contrôle de son corps et qu'elle lui avait avoué par la suite que c'était comment elle visualisait le monde. Une infinité de nombres et de symboles rougeâtres, le suivi des énergies et de la chaleur de chaque entité, comme si le monde entier n'était qu'un énorme puzzle dont seule elle connaissait les tenants et aboutissants.
Le garçon aux cheveux blonds piquant regarda alors le plafond. Son corps entier émettait de la buée, dans l'eau désormais tiède. Le plafond était recouvert de gouttelettes en suspension, tombant de manière sporadique au sol. Sans Kura, il ressentait également au combien sa perception avait diminué. Les odeurs étaient moins perceptibles et les sons moins intenses...
Elle était venue dans sa vie tel un éclair, changeant du tout au tout, le transformant dans son entièreté ; le paria devenant une célébrité, le garçon apeuré devenant déterminé. Ses bienfaits pouvaient être perceptibles partout où il pouvait poser son regard. Sa vie était dictée à la lettre par les décisions qu'elle prenait à son égard. Voulait-elle qu'il habite à tel endroit ? Il s'exécutait. Elle lui avait proposé d'inviter l'héritier des Aburame dans son groupe de classe, il l'avait obéi sans hésiter. Chacune de ses paroles étaient censées, avaient une logique fondée, si bien que Naruto ne trouvait jamais son mot à dire. Elle était logique, mais également mystérieuse, ne révélant jamais ce qu'elle pensait vraiment et le garçon avait des difficultés à lire ses réactions.
Mais surtout, sans elle, Naruto se sentait indéfiniment seul. Il était également persuadé que si jamais leur relation s'entachait irrémédiablement, il reviendrait probablement à sa condition de paria. Elle lui soufflait comment se comporter avec les autres, elle lui révélait quelle était la façon la plus adéquate pour que tous réagissent favorablement à son encontre. Elle paraissait avoir une compréhension profonde, bien plus que lui, des mœurs et des coutumes de son village. Naruto était certain que si jamais elle avait été humaine, elle aurait été probablement la reine de son propre royaume. Elle était charismatique, mais détenait également une lecture à la fois large et profonde de son environnement.
Il tenta dès lors de la visualiser, parmi la brume de l'eau vaporisée. Son sourire, ses cheveux rouges bondissants contre sa nuque et la senteur de son corps. Sa présence était un rêve, son rêve, son fantasme. Penchée dans sa direction, un sourire mutin collé aux lèvres, prononçant des remarques concernant leurs plans à venir. Des directives et une certitude qu'ils prenaient pleine possession de son futur. Le champ des possibles s'agrandissait à chaque parole qu'elle affichait. Elle était une partenaire, une amie, mais aussi bien plus que ça quelque part...
Oui... Il en avait l'intime conviction. Il lui présenterait ses excuses. Il devait probablement avoir une bonne raison de pourquoi elle a agi ainsi jusque-là. Il ne pouvait en être autrement...
Laissant ses troubles derrière lui, Naruto s'assoupit dans le bain, laissant sa tête émerger de l'eau.
Après un temps indéterminé, il entendit plusieurs bruits. Toutefois, il se sentait tellement confortable qu'il n'en tint compte. Il réalisa alors que les cris provenaient de la porte. La serrure de la salle de bain s'ouvrit en sursaut et Mori avec l'agente Ca' débarquèrent en le cherchant du regard. Lorsqu'ils le virent, ils se précipitèrent vers lui. Le Yamanaka claqua des doigts devant son visage pour le réveiller.
— Eh Naruto ! Réveille-toi ! Ne t'assoupie pas dans le bain.
Les deux adultes prirent peur en voyant les yeux vitreux du garçon. Ca' colla une main contre son visage et nota avec effroi que son front était brûlant.
— Tu es malade Naruto ! Mori, trouve de quoi l'envelopper bon sang !
Dans cette situation, elle ne plaisantait plus à utiliser des sobriquets farfelus. L'homme acquiesça en s'empressa de prendre du radiateur une serviette blanche d'un placard et de revenir dans la salle de bain. Il enveloppa le garçon que Ca' tenait dans ses bras, frileux et le fricotait avec. Ils prirent d'autres serviette pour l'envelopper et le déposèrent ensuite sur un lit. Mori ramena le plat de Naruto à côté de son chevet tandis l'agente prit le pouls du garçon et ressentit à peine son afflux sanguin. Alors que Naruto ouvrit les yeux, Ca' lui tapota le nez en lui disant de s'endormir.
Naruto leur sourit une dernière fois avant de plonger dans l'obscurité.
Qu'il était bon d'avoir une famille...
Sasuke entendit du bruit en bas de chambre, qui était au premier étage. Il se frotta les yeux sur son lit, bailla un coup avant d'enfiler ses chaussons. Curieux de savoir la source de grabuge, il emprunta les escaliers qui menait vers le rez-de-chaussée. Il dut faire attention à ne pas tomber des marches qui étaient difficiles à voir dans l'obscurité de la nuit. Bien qu'il connaissait par cœur sa maison, sa mère lui avait toujours prévenu de faire attention en empruntant cet escalier.
Lorsqu'il arriva vers la dixième marche, il vit la figure de son père, ainsi que celle de son frère et de son cousin soutenu par son épaule se dirigeait vers la salle à manger. En marchant sur la pointe des pieds, il descendit les dernières marches avec toute la discrétion dont il était capable, puis posa son oreille contre le mur de la cuisine.
Il y eut des bruits de documents et des mouvements de mobilier.
— Pose-le contre la table, entendit-il de la part de son père.
Sasuke entendit un grognement alors qu'un corps sembla se poser contre une surface solide.
— Maintenant, dis-moi ce qu'il s'est passé avec lui, Itachi.
— Bien père... Comme vous me l'aviez ordonné, j'ai surveillé Shisui toute la journée pour ne pas qu'il se fasse du mal à lui-même—
— Oh... Ma tête... fit soudain une voix roque.
— Nous sommes passés du côté de la rivière Nakano où nous sommes restés sur la midi, puis Shisui proposa que l'on s'arrête manger dans un bar et—
— Arrête Itachi... arrête... supplia la voix pitoyable de son cousin.
— Et il s'est mis à boire verre après verre.
Il y eut un long silence.
— Sèche-le et passe-le à l'eau, il fait actuellement honte à notre clan, rumina Fugaku.
— Bien père.
— Ah... fit la voix de Shisui dans un hoquet.
— Avant que tu ne partes, 'Tachi, tiens.
Sasuke entendit une pause.
— Demain ? Si tôt ? demanda son frère.
Pas de réponse.
— Très bien père. Je tâcherai de faire en sorte d'être prêt et de préparer Shisui pour demain soir.
Sasuke sentit que c'était la fin de la discussion au froissement des tatamis et ne sachant pas à aller, il se cacha derrière une jarre, dans un coin du couloir menant à la cuisine. Il vit son père passer la porte sans le remarquer. Son frère le suivit cinq secondes après, avec leur cousin soutenu sur son épaule gauche. Il tourna son regard vers lui et lui fit un clin d'oeil. Son frère passa sa main libre dans sa nuque et leva deux fois son coude.
Le petit Uchiwa sourit. C'était un code que lui et son frère avaient établi le soir pour se retrouver. Durant la journée, ils n'avaient pas vraiment le temps de se voir et la nuit, Sasuke était censé respecter le couvre-feu, mais comme c'était les seuls moments qu'ils pouvaient partager avec Itachi, deux fois par semaine, il restait éveillé afin de recevoir son frère dans sa chambre.
Après qu'il eut le champ libre pour aller aux escaliers sans se faire remarquer par son père, Sasuke grimpa encore fois sur la pointe des pieds les marches. Il était vraiment devenu un expert en filature afin de ne pas être pisté par son père. Il connaissait la moindre parcelle de sa maison et savait exactement où mettre les pieds pour que le sol ne grince point.
Cinq minutes plus tard, Sasuke arriva enfin dans sa chambre. Il attendit avec trépidation son frère sous sa couette. Un certain moment plus tard, il entendit la porte de sa chambre s'ouvrir et se refermer. Si Sasuke pouvait reconnaître le bruit de pas d'une personne, c'était bien celui de son frère. Posé, mais certain, ses pieds paraissaient flotter sur le sol comme sur de l'eau.
— Sasuke, es-tu réveillé ? lui souffla doucement son frère alors qu'il s'asseyait à côté de lui, sur sa couette.
Sasuke sortit ses yeux de la couverture et vit les traits fatigués d'Itachi. Son frère avait dû passer une longue journée.
— Grand-frère, souffla Sasuke en se jetant contre Itachi, qui mit un doigt devant sa bouche pour lui signifier de faire moins de bruits.
— Oui Sasuke, cela fait un bout de temps que l'on ne s'est pas parlé, pas vrai ?
Cela ne faisait que cinq jours, mais pour Sasuke, cela avait paru duré une éternité. L'après-midi où il avait été raccompagné par son frère, le soir, il était encore parti en mission et avait dû se reposer les deux jours qui suivirent. Durant le laps de temps s'était élipsé, ils n'avaient pas eu un instant pour se joindre.
— Grand-frère... comment va Shisui ?
Itachi soupira.
— Il fait du mieux qu'il peut pour gérer la situation, mais parfois, boire est le seul moyen que nous disposons pour oublier. Je m'attendais à ce que Père lui fasse plus de remontrances mais même lui semblait assez touché par le cas de notre oncle.
Sasuke s'éloigna d'Itachi et regarda la lune au dehors, par delà la fenêtre.
— Je me demande si tonton Satoshi nous observe du ciel.
Itachi retint un rire étouffé.
— S'il nous observe, il doit probablement s'étonner que l'on brave ainsi les prérogatives de notre père.
Sasuke tint un coin de sa couverture et le tortilla entre ses doigts.
— Tu connaissais bien oncle Satoshi ?
Itachi hocha la tête.
— J'ai dû le voir peut-être deux fois en tout et pour tout. Il a toujours été un homme solitaire, touché par la guerre. Il était probablement le membre le plus marginal de notre clan. Notre père n'a jamais officialisé son exclusion, mais il semblait que notre oncle s'excluait de lui-même vers la fin.
— Que lui est-il arrivé ? demanda le petit garçon à l'adolescent.
Itachi regarda sérieusement Sasuke dans les yeux.
« Je considère que tu es assez mâture pour connaître l'ampleur de notre secret. Ce que je suis sur le point de te révéler ne doit pas sortir de cette chambre, compris ? », l'interrogea Itachi et continua après avoir vu Sasuke hocher la tête. « Je n'ai pas les détails exacts des jours qui ont précédé, ni de comment il est mort exactement. Tout ce que je sais, c'est que Shisui avait remarqué que depuis un mois, son père se comportait différemment de d'habitude. Notre oncle a toujours été réservé, mais ce dernier mois, Oncle Satochi paraissait l'être encore plus que normalement. Si j'étais superstitieux, je dirais qu'il aurait vu un signe de sa fin prochaine et qu'il s'était distancé en prévision de ce futur sombre, mais je ne crois pas un instant à cet théorie. Mon hypothèse, c'est que cette affaire concerne un problème plus profond dans notre clan. »
Sasuke ouvrit de grands yeux. Pourtant, leur père lui avait toujours dit que leur clan n'avait jamais été aussi grand qu'à présent.
« Notre clan souffre actuellement de querelles internes. Il y a deux parties au sein de notre clan qui présentent des idéologies contradictoires. Une des factions veut que notre clan revienne à sa grandeur d'origine, soit de renverser le Hokage en place et l'autre partie, qui est représenté par notre père, opte plutôt pour la stabilité. Bien sûr, la partie qui veut débuter une guerre civile au sein de notre village est fortement minoritaire et notre père fait tout pour réprimer les rumeurs concernant les dissensions au sein de notre clan. Je suis sûr que récemment, tu as constaté les membres de notre clan devenir plus tendus, n'est-ce pas ? »
Sasuke était éberlué. Il avait en effet noté que tout le monde semblait un peu stressé ces deux derniers mois mais il n'avait certainement pas envisagé que cela prenne de telles proportions.
« Oncle Satoshi faisait partie de la faction qui prônait pour la stabilité de notre clan. Sa mort a causé la flamme des tribuns de se rallumer. Les membres les plus réactionnaires de notre clan disent que c'est Konoha qui a planifié tout ça, mais je n'en crois pas un mot. Notre père travaille intimement avec le Sandaime pour la paix au sein de notre village. Tout ceci provient de l'Accident où le Yondaime est mort lors de l'attaque de Kyuubi. Les autres clans se sont mis à nous accuser de cette attaque et nous avons été excommuniés de tous les postes d'influence du village en raison de ceci. Le Sandaime fut le seul à nous tendre une perche et à nous faire confiance. Tu n'avais qu'un an à l'époque et tu es actuellement trop jeune pour t'en souvenir, mais les trois mois suivant l'attaque du Kyuubi, il est venu en secret dans l'enceinte de notre clan et s'est agenouillé très bas en s'excusant du comportement du village envers notre clan et a juré de faire en sorte que les Uchiwa marcheraient main dans la main avec notre village. »
Sasuke savait que leur père allait souvent à la Tour avec son habit de cérémonie, mais il ne s'imaginait pas que c'était pour toutes ces raisons sous-jacentes. Il n'avait jamais entendu parlé de ça auparavant, ni de son père, ni de sa mère, ni de quiconque avant qu'Itachi lui en parle.
« Toutefois, la posture grandissante du village a atteint une telle dimension que des villages adverses se sont mis à cogité des plans pour nous déstabiliser et je suppose que l'instabilité de notre clan, qui a toujours été sur la sellette depuis l'Accident du Kyuubi a été une source privilégiée pour semer la zizanie au sein de Konoha.
« Tout ça pour dire que notre père et même la plupart des membres de notre clan croient avec ferveur au Sandaime. Notre père dit qu'il a encore de beaux jours devant lui et tant que le Sandaime restera en vie, il est certain que notre clan n'aura rien à craindre. Le village lui-même s'est renforcé depuis l'attaque et n'a fait que grandir depuis. Les Uchiwa ainsi que tous les clans sont intimement liés dans cette démarche de développement. Le nombre de ANBU n'a fait que croître ses dernières années si bien que chaque clan dispose au moins vingt pour cent de ses effectifs qui sont directement sous les ordres du Sandaime. »
Le garçon avait toujours estimé le vieil homme comme étant un peu sénile dans ses propos, mais désormais, il pouvait visualiser ô combien il avait tord. Leur haut seigneur tenait d'une poigne de fer leur village.
« Le Sandaime veille à maintenir tous les clans à égalité sur le plan des pouvoirs, lorsque l'un des clans est trop faible, Konoha offre à ce clan des postes d'importance capitale sur le plan politique. Qu'oncle Satoshi, qui était un sympathisant de notre père ait réussi à avoir le poste d'enseignant à l'Académie pour former les nouveaux ninjas n'était pas étonnant. Lors de la nouvelle de la défection du professeur Mizuki, Satoshi s'est immédiatement proposé auprès de notre père avec un projet de son cru. Ceci a grandement étonné nos parents, car Satoshi parut sortir de son marasme quotidien, comme si la nouvelle que notre clan puisse reluire aux yeux du village avait réveillé ses ardeurs. »
Sasuke fut alors épris d'admiration pour leur oncle mais d'autant plus triste qu'il soit mort sans qu'il n'ait pu vraiment le connaître.
« Suite à ça, notre père accepta sa demande et proposa sa démarche auprès du Sandaime, qui nous choisit avec grand plaisir, disant que cela faisait un moment que le clan Uchiwa n'avait pas proposé quelque chose de novateur pour le clan. Oncle Satoshi se mit à rédiger les grandes lignes directrices des Jeux de Guerre auquel tu vas participer demain. Néanmoins, une telle position avait suscité la jalousie auprès de certains membres de notre clan et mon hypothèse et que notre oncle a été empoisonné par l'un d'eux. »
Sasuke ouvrit de grand yeux à cette déclaration mais Itachi continua sa version des faits de manière stoïque, comme s'il remettait un rapport à son supérieur hiérarchique.
« Il y a deux mois, ton père avec les dix membres de notre clan qu'ils considéraient comme les plus proches de son idéologie ont mis à sac le repère de l'autre faction de notre clan. Oncle Satoshi avait été l'un plus fervents partisans pour cet assaut. Je suppose que sa vigueur a dû être remonté auprès de cette faction et c'est pourquoi depuis un mois, oncle Satoshi se comportait bizarrement, car il savait qu'il était la cible de leur fureur et qu'il ne voulait pas impliquer d'avantage son fils, notre cousin Shisui, de même que notre père. Shisui m'a soufflé aujourd'hui qu'oncle Satoshi divaguait souvent tout seul, comme s'il entendait des voix lui soumettre des directives. Je pense pour ma part que c'était plutôt les médisances des opposants pour la stabilité de notre clan qui primaient sur ses pensées et qu'il avait l'esprit trouble en raison de toutes les substances qu'on lui glissait à son insu. »
Sasuke ne pouvait avoir idée combien il avait dû être dur pour Satoshi d'affronter l'ire d'une grande partie du clan à lui seul. Et surtout combien cela lui avait coûté de quasiment s'excommunier du clan pour protéger la branche principale de la famille.
« Je ne m'y connais pas très bien en poisons, mais je suppose que tout est parti de là. Voici mon hypothèse complet de la situation actuelle : notre oncle Satoshi a été empoisonné par les membres de la faction opposée de notre clan et les récentes activités de cette faction sont dues à une influence externe au village qui fournit en armement et en ressource cette faction. Ceci cause une atmosphère délétère au sein de notre clan et je suis souvent missionné pour espionner certains membres ayant des comportements un peu louches. »
Les traits fatigués de son grand-frère en disait long sur combien cette affaire devait le peser. Sasuke se sentait coupable d'avoir occulté complètement à tous les problèmes que leur clan avait en se concentrant sur son propre nombril. Son frère, sa mère et son père se battaient sans doute tous les jours pour leur paix et leur survie. Tout ce qui le préoccupait avant qu'Itachi ne lui révèle tout était juste ses propres soucis personnels, qui paraissaient bien pâles devant les problématiques qu'affrontaient leur clan.
— Je veux vous aider, souffla Sasuke. J'en ai marre d'être inutile et—
Mais Itachi mit un doigt sur ses lèvres. Il regarda tendrement son petit frère.
— Non Sasuke, tu es très bien comme tu es actuellement. Père et mère ne veulent pas que tu t'inquiètes. C'est aussi pour ça que Père n'a jamais pu trop être avec toi. Mais crois-moi, quand je suis avec lui, il me parle souvent de toi en bien Sasuke.
Le petit Uchiwa ouvrit de grands yeux.
— Vraiment ? souffla-t-il n'en croyant pas ses oreilles.
Avec un grand sourire, Itachi acquiesça.
— Bien sûr... Tu ne dois rien paraître d'accord ? S'il parait si insensible envers toi, c'est aussi pour te protéger Sasuke. Le moins proche tu parais de lui et moins tu es une cible possible pour nos opposants. Si notre père concentre toute son attention sur moi, c'est qu'il sait que je peux me défendre. Je ne compte plus le nombre de fois qu'on a essayé de m'assassiner ces dernières semaines, avoua Itachi dans un rire.
Si le cœur de Sasuke faisait un bond en apprenant que son père l'aimait tant au point de l'ignorer pour sa sécurité, il était encore plus inquiet pour son frère.
— Ne t'en fais pas, petit-frère. Et puis Konoha m'a assigné une sorte de garde du corps durant la journée. Mon capitaine ANBU au nom de code Alpha est probablement l'un des membres les plus forts de nos escouades.
— Mais—
Itachi lui fit une pichenette et Sasuke le regarda avec une moue larmoyante.
— Tout ça pour te dire, ne t'inquiète pas Sasuke. Je suis en sécurité, comme l'est notre famille. Et maintenant Sasuke, ta première mission rang S sera de garder ce secret d'accord ? fit Itachi avec un clin d'œil.
— Oui commandant ! fit Sasuke en se mettant en garde-à-vue, heureux qu'on lui accorde une telle confiance.
— Et maintenant au lit ! Dors bien Sasuke. J'ai entendu dire que tu es le chef d'escouade aux Jeux. Il faut que tu sois en forme pour demain !
Sasuke acquiesça vivement et remit sa couverture au-dessus de sa tête. Il fallait qu'il se montre digne de leur clan. Alors qu'il entendit son frère s'éloigner de son chevet, celui-ci sembla revenir vers lui.
« Ah, j'ai failli oublier de te dire. Notre père a réussi obtenir une dérogation pour que Suishi et moi passons les examens pour devenir Jounin. »
Sasuke releva sa couverture instantanément.
— C'est vrai !?
Itachi acquiesça au pied de la porte.
— Souhaite-moi bonne chance ! déclara son grand-frère en faisant une vague de la main.
Sasuke leva les deux pouces en l'air avec un grand sourire et reposa sa tête contre son oreiller.
Son frère avait décidément le talent pour lui remonter le moral...
Durant la nuit, Naruto sentit son corps être plus léger, comme si toutes ses attaches au monde réel avaient disparu. Lorsqu'il ouvrit les yeux, il remarqua qu'il était dehors, dans une sorte de prairie enneigée. Les flocons tombaient du firmament tel du sable glissant au sein d'un sablier. Les étoiles brillaient dans le ciel, d'une lueur bien plus intense que d'habitude et paraissaient indéfiniment plus proches, comme si elles étaient à portée de main.
L'herbe de la pelouse était fraîche mais non glaciale, paradoxalement à l'environnement l'entourant. Il se leva de sa position allongée. Sa vision était légèrement penchée tandis qu'il nota qu'il séjournait sur le versant d'une colline. Néanmoins, il ne ressentait pas l'attraction terrestre comme elle aurait dû s'imposer à lui. Incliné, ce fut comme si ses pieds étaient scotchés à la façade verdoyante du monticule de terre par des liens intangibles.
Lorsqu'il paracheva son regard au loin, Naruto perçut alors que tout autour du patelin, il n'y avait qu'un océan, un immense océan qui paraissait s'élonger à l'infini. Le ciel se miroitait dans l'eau et pareillement, le ciel paraissait refléter les reflets de l'onde dans la toile de ce monde. L'eau elle-même semblait faire partie du ciel, comme si les deux ne faisaient qu'un ensemble continu. Seul le monticule sur lequel était le garçon se dissociait de cet univers, homogène en tout point.
Alors, il vint soudainement l'envie de connaître ce qui avait au sommet de la colline. Il se mit alors à courir, mais chaque pas qu'il franchissait le faisait s'éloigner davantage du haut de la colline, le poussant à dépasser ses limites. La montagne semblait infranchissable. Naruto s'assit alors, face à cette énigme. Son objectif était clair, indéniable même. Il désirait s'étancher du besoin de gravir ce mont, tel un défi qui se serait lancé à lui-même, mais il n'avait à l'évidence pas la bonne solution. Il se mit à méditer, puis à respirer profondément.
Il attendit un moment, un long moment. Il sentit son corps changer, se métamorphoser. Ce fut comme si son corps n'avait été qu'un ensemble gazeux, qui se sublimait en une forme physique de manière quasi-instantanée. Lorsqu'il ouvrit les yeux, il eût l'impression que tout lui paraissait plus petit et qu'il voyait tout de plus haut. Il remarqua que ce n'était pas les autres éléments qui étaient devenus miniatures mais lui qui avait en réalité grandi.
— Que fais-tu ici, tu n'es pas censé être là. Ce n'est pas encore l'heure, intervint une voix derrière lui.
Sur un rocher qui surplombait le monde, une forme humanoïde était recroquevillée. Neufs longues lianes noires s'entrechoquaient du bas de la figure. Tout ce qu'il pouvait percevoir percevoir d'elle furent les yeux rouges, portées dans sa direction. Cette forme insoluble était une ombre, tapie dans la noirceur la plus complète. Les lianes elles-mêmes semblèrent flasher des pupilles rouges, qui s'ouvraient et se dissipaient dans l'obscurité. La place était dorénavant baignée dans les ombres et les étoiles au ciel avaient toutes disparu.
— Kura ? demanda soudainement Naruto.
Il posa une main devant sa bouche, surpris de son timbre de voix bien plus grave que d'habitude. La chose en face de lui cligna des yeux.
— Je ne suis pas Kura. Kura est partie.
Et pourtant, l'entité avait la même voix qu'elle, androgyne, bien que plus mature, plus adulte dans un sens. Mais que voulait-elle dire par le fait que Kura soit partie ?
Ce qui sembla être la tête de la forme humanoïde leva son regard vers le ciel, dégarni de toute étoile.
— Mais avais-je le choix ? Ô père, dites-moi que je n'avais le choix !
Naruto l'entendit hoqueter. Les membres supérieurs de la chose voguèrent vers la tête dans une sorte de voile. Naruto percevait comme de la culpabilité envers cet être.
— Je désirais juste être libre... Je voulais juste m'échapper de son emprise ! Je ne voulais rien de tout cela...
Sa voix était poignante de détresse. Naruto eut soudainement envie de vomir. Cette chose lui inspirait du dégoût mais à la fois de la pitié. Il ne pouvait décrire avec précision ces émotions soudaines qui le taraudaient.
La figure retourna son regard vers lui, avant de cligner plusieurs fois. Les yeux passèrent au jaune, au bleu puis revinrent enfin au rouge. Elle lui souffla d'un ton froid, inexpressif :
— Tu n'es pas supposé être ici. Il est trop tôt pour toi. Kura n'est pas ici. Va-t'en.
La chose déploya une liane vers lui et il se retrouva soudainement dans sur son lit. Il nota qu'il suait abondement. Il se sentait fatigué et fébrile. Il remarqua qu'il était nu sous la couverture, emmitouflé dans une serviette qui sentait la sueur. Le soleil ne s'était pas encore levé et il entendit les ronflements de Mori et de sa gardienne, Ca'. L'homme était assis sur une chaise, sa tête encadrée dans ses bras, à demi-étendu sur le lit. L'agente quant à elle était à genoux, étendue de l'autre côté du chevet, dans la même posture que Mori.
Naruto reposa alors sa tête contre son oreiller humide, sur lequel il avait séché ses cheveux.
Kura ? murmura-t-il dans son esprit.
Naruto ? Est-ce toi ? requit une voix qu'il connaissait bien. Est-ce vraiment toi ?
Oui... Je voulais te contacter tout à l'heure, mais tu restais injoignable, répondit-il un peu embarrassé.
Elle rétorqua sur un ton léger.
J'étais un peu occupée tout à l'heure. Mais lorsque tu t'es assoupi, j'ai senti comme si ton esprit avait disparu, avalé par quelque chose d'inconnu.
Il avait des questions au bout de la langue, mais il désirait avant tout s'excuser.
Je suis désolé Kura, pour mon comportement de tout à l'heure, je ne voulais pas te vexer.
Elle parut s'esclaffer.
Enfant, ne t'inquiète pas pour ça. Tu n'as pas de raisons de t'excuser et je t'ai fait du tort quelque part. Je promets que je ne réitérais pas une telle manœuvre à ton encontre sans ta permission.
Il était heureux qu'elle le prenne aussi bien. Mais quelque chose paraissait différent dans sa voix...
Kura... tu ne vas pas me quitter, hein ?
Elle renifla abasourdie.
Bien sûr que non enfant ! Pourquoi le ferai-je ? Tu sais comme moi que j'ai tout intérêt à rester avec toi. Pourquoi cette question ?
Naruto s'empourpra.
J'ai fait un rêve étrange où quelqu'un disait que tu étais partie.
Peux-tu me décrire ce rêve ? requit la voix curieuse.
Euh... j'étais sur une sorte de colline verdoyante, isolée par un énorme océan où il neigeait continuellement. J'ai eu soudain envie de monter la colline mais n'y arrivant pas, j'ai juste attendu. Et puis lorsque j'avais ouvert les yeux, ma voix était plus grave et je me suis retrouvée face à une forme qui te ressemblait mais qui prétendait ne pas être toi.
Et que t'a-t-elle dit précisément ? demanda-t-elle
Sa gorge se noua étrangement. Il avait envie de le dire et en même temps, quelque chose lui soufflait de ne pas le dire ?
Alors ? s'enquit la voix.
Mais la tentation était trop forte.
Que Kura est partie, avoua-t-il enfin. Il se sentait un peu coupable bizarrement mais c'était probablement la meilleure chose à faire.
La voix répondit sur un ton méditatif :
Hmm... Intéressant... J'ai une hypothèse concernant ce qu'il s'est passé... Tu as peut-être réagi violemment à notre précédente discussion, d'où la fièvre soudaine qui s'en est suivie. Automatiquement, ton esprit s'est replié sur lui-même et tu as dû côtoyer tes pires craintes, soit que je te quitte. Mais ne t'en fait pas, tout ira bien désormais, je m'en suis assurée. Je resterai toujours à tes côtés...
Il soupira soulagé.
Oui...
Tant qu'elle était là, il n'aurait rien à craindre.
X
Kura est partie
