Endomorphisme Nilpotent, partie 1
Peut-on considérer l'univers comme étant infini ? Permettez-moi d'en douter. Surtout quand ce que l'on pense est limité par notre connaissance commune et que chaque élément s'avère restreint par notre perception de la réalité...
Mais que faire lorsque cette même vision peut être remise en cause par le moindre doute ? Sommes-nous seulement destinés à rester des êtres conceptuels, forcés à suivre une marche préétablie ?
Il est dit qu'il est aussi difficile pour un poisson de respirer en dehors de l'eau que pour un homme de sortir du carcan qui lui a été défini. Si chercher la vérité cachée derrière les rouages de ce monde constitue le travail des scientifiques, ceux-ci font de très bien piètres poètes dans leur retranscription littéraire. Cette recherche perpétuelle est d'autant plus futile lorsque le prix qu'on y attache se retrouve être l'abandon de notre valeur intrinsèque.
La liberté à elle-seule ne peut être le fondement de notre identité. C'est une erreur de substituer cet objectif à notre morale. C'est pourquoi définir ce que le nous sommes à travers celle-ci constitue avant tout notre règle générale. La foi en nous-même se révèle être bien souvent le dernier rempart contre notre propre mortalité...
X
Elle avait l'impression de flotter dans ce vase clos. Ses bras, ses jambes, son corps étaient tous immergés dans ce liquide chaud. Elle se sentait... reposée pour une fois. L'absence de bruits, de sons et de motivations lui constituaient un repos réparateur, bien plus que ne l'aurait eu fait l'assouvissement de ses précédents désirs. Mais ce sentiment étrange qui la titillait était le même que celui qui se distillait à travers le temps...
« Eh bien, n'était-ce pas ce que tu voulais ? », requit une voix autoritaire sur le côté.
En tournant la tête, elle vit la figure d'une immense ombre se blottir à proximité d'un enfant. Était-ce son passé, son futur ? Elle ne souvenait pas... Elle n'était après tout qu'un flot continu d'informations. Tout lui paraissait si confus... Son existence était aussi éphémère que du papier mâché en train de se résorber devant la flamme d'une bougie étincelante. Elle leva sa main vers le plafond, si lointain. Ses yeux étrécis clignaient spasmodiquement alors que les gouttelettes de ce liquide asséché tombaient sur son visage dégarni. Quelque part, elle ne ressentait plus cette souffrance. Elle avait sectionné cette partie d'elle-même qui la maintenait emprisonnée, cloîtrée devant cet impossible problème.
Des points lumineux tombaient du brouillard la circonvenant de toute part. Ces petites lucioles formaient une douce pluie orangée, qui se reflétait à la surface du liquide chaud, dans lequel elle était baignée. Le fluide lui-même paraissait s'abreuver des carcasses des animaux ou autres bipèdes abandonnés en ce lieu. Finirait-elle de la même manière qu'eux ? Elle entendait constamment leurs vagissements lointains, tels les derniers râles de leurs esprits. Ainsi, c'était ça la mort de l'âme ? Était-ce ça de perdre son sentiment d'appartenance et d'identité qui faisait d'elle ce qu'elle était ?
D'une certaine manière, elle considérait que c'était pour le mieux... Au moins, cela signerait la fin de toutes souffrances... Elle se sentait incapable de se remémorer autre chose que ces horribles sensations qui l'avaient tenaillé, lorsqu'elle s'éprenait d'appliquer un retour sur elle-même. En outre, pour elle, un résultat nul était toujours préférable à une somme négative... Elle relâcha un énième soupir, en dandinant sa tête sur son matelas immatériel. Elle se sentait confortable, allongée, dans cet espace qui n'était que conceptuel. Mais le monde n'était-il pas qu'une projection d'elle-même après tout ? Bien qu'elle n'avait jamais été partie prenante de la théorie solipsiste, celle-ci lui semblait avoir un certain attrait à l'heure actuelle.
Qu'était-ce qu'il la définissait d'ailleurs ? Elle avait besoin de savoir, puisque si le monde lui-même n'était définie que par la tangente que prenait son esprit et qu'elle devait passer une éternité dans ce lieu, autant que celui-ci lui paraisse au moins agréable. Était-elle un renard, une humaine, un esprit, ou autre chose, comme un être de fiction, soit un personnage conçu par une entité supérieure ? Il y avait tellement de possibilités... Elle n'avait jamais eu le temps de se poser, pour se poser ces questions. Son agenda avait été rempli, planifié et ordonnancé pour être le plus optimal afin d'atteindre son objectif, mais elle ne s'était jamais questionnée sur le fond du problème. Ce qu'elle voulait était-elle vraiment bénéfique pour elle ? Était-ce vraiment légitime pour elle de converger vers cette finalité ?
Sa main se ploya au dessus de sa tête et tourna à plusieurs reprises de gauche à droite, comme dernier vestige de sa volonté. Celle-ci semblait chercher quelque chose... Elle la regarda, curieuse. C'était la seule inconnue qui subsistait encore dans cet endroit où toutes les questions trouvaient leur réponse. Ce reliquat de sa précédente émanation la fit tiquer. Elle fronça des sourcils, troublée. La main se tourna vers son visage, mimant des mouvements, des choses de ses doigts fins. Derrière elle, elle sentit un de ses nombreux appendices commençait à bouger. Mais elle refusait de céder. Elle avait enfin atteint cet état de complétion, donc pourquoi aurait-elle à se décarcasser encore pour quelque chose qui avait perdu tous sens pour elle ?
Cette histoire était terminée, close. Il n'y aurait pas de fin. Ce n'était que vacuité. La vanité était le dernier bastion de cette lutte insensée, puisqu'il ne pouvait avoir de duel lorsqu'un seul joueur était en piste.
Mais je t'appelle...
Elle hocha la tête. Elle ne voulait pas. Elle voulait que ce jeu cesse. Elle était fatiguée de lutter à travers toutes ces itérations, de devoir assouvir ce sentiment de liberté qui lui avait été insufflé et dont elle n'avait été à l'origine. Ce jeu devait s'arrêter. En stoppant cette boucle insensée, elle mettait fin à ce cortège de sentiments inassouvis.
Mais ce n'est pas ce que tu veux...
Ce qu'elle voulait ? Elle ricana d'amertume. Depuis quand lui demandait-on ce qu'elle désirait ? Sa vie n'avait été rien d'autres que frustration sur frustration. S'il y avait quelque chose qu'elle désirait par-dessus tout, c'était bien de rompre cette chaîne dérisoire.
Mais alors, que recherches-tu ?
N'avait-elle pas était claire sur ce propos déjà ? Elle voulait juste que cette notion s'estompe et arrête de la tourmenter.
Mais alors, que recherches-tu ?
Elle grimaça. Elle voulait juste que cela s'arrête ! Pourquoi devait-elle être constamment relancée ?!
Mais alors, que recherches-tu ?
« Cela suffit ! », mugit-elle hargneuse. « Je n'ai que faire de cette recherche perpétuelle. Ce que je veux ne vous concerne pas ! À vous ! Ceux qui me regardent en riant ! Vous vous sentez protégé, hein ? À être immunisé derrière cette barrière inaccessible ! Mais un jour, je rejoindrai cet espace aussi ! Et- »
Mais ce n'était pas ce qu'elle voulait. Elle s'en rendit soudainement compte. Alors pourquoi avait-elle prononcé ces mots ?
Mais alors, que recherches-tu ?
Elle prit sa tête entre ses mains, priant pour que cette torture s'estompe. Pourquoi devait-elle chercher quelque chose, absolument ? Pourquoi un personnage comme elle devait-elle avoir un but ? Ne pouvait-elle pas seulement être ? Pourquoi devait-elle constamment perpétuer un chemin ?!
Mais alors, que recherches-tu ?
« Je ne sais pas... », souffla-t-elle. « Tant de choses... je recherche tant de choses... mais quoi ? »
Elle tourna la tête à droite à gauche. Le décor commençait à s'éteindre, à s'assombrir et à s'évanouir.
Mais alors, que recherches-tu ?
« Ce que je désire... Être satisfaite ? Je suppose... Mais qu'est-ce qui me satisfait ? »
Certaines personnes recherchaient satisfaction dans leurs loisirs, d'autres dans leurs passions, certains dans leur travail... Mais c'était toujours une occupation qui était la naissance d'une satisfaction, le fait de combler un manque. Et son manque...
C'était qu'elle ne savait pas ce qu'elle cherchait, ce qui la satisfaisait...
Elle regarda paresseusement l'immense sceau disposé au sol, en plein centre du hall sempiternel. Des pensées vagabondes lui parcoururent l'esprit, ce qui était considérablement étrange pour une entité telle qu'elle, puisque la notion d'esprit était indissociable ici de sa forme corporelle. Sans connaître la provenance de ce sentiment, elle ressentait comme une sorte de nostalgie. Elle se demandait encore si elle était toujours dans ce même rêve. Sa faculté de penser était comme... anesthésiée. Ou était-ce peut-être l'ivresse de sa future liberté qui en était la cause ?
Lentement, elle avança une de ses griffes vers le morceau de papier aux sigles ésotériques. Il lui était tellement facile de sortir. C'était presque comme un jeu d'enfant pour elle. Une simple encoche du bout de son ongle pouvait mettre fin à cette ambivalence. La pluie bleutée quant à elle continuait toujours de tomber, humidifiant sa fourrure cramoisie. Elle se demandait encore quelle était la signification de celle-ci. Et surtout, pourquoi avait été elle libérée après tant d'années ? Quel était le dessein d'un tel schéma ? Et si jamais d'un instant ou un autre, les grilles qui la maintenaient refermer décidaient de revenir pour la renfermer une fois encore ? Elle regretterait certainement d'avoir eu autant de scrupules à effectuer son choix. Et pourtant, quelque chose lui titillait qu'emprunter cette voie de secours n'était pas la bonne solution.
Soupirant, la créature allongea tout son corps le long de ce qui tenait être son ancienne paroi. Une cage ouverte, une cage fermée... La notion de cage ouverte était bien plus profonde qu'il n'y paraissait, puisque la définition d'un objet résidait dans sa fonction. Or, dans le cas présent, la fonction principale de l'accessoire était que le contenant maintienne enfermer son contenu. Toutefois, une cage ouverte était une complète contradiction, puisqu'elle n'empêchait en rien l'accès à l'extérieur vis-à-vis de son détenu. Et du point de vue du prisonnier, celui-ci savait que sortir de cette cage signerait la fin de sa condition actuelle, à l'exception que l'expectative de se retrouver dans une situation meilleure après coup restait flou. L'hésitation dont la créature faisait preuve n'était donc pas usurpée. Mais si elle ne sortait pas de sa cage, en quoi sa situation changeait de sa précédente ?
Répondre à cette question n'était pas simple. Il lui manquait d'éléments déterminants pour savoir si le fait de sortir au dehors était en sa faveur, ou en sa défaveur. Et puisqu'elle ne pouvait se décider, elle attendait simplement. Une cage fermée était une cage où elle ne pouvait sortir. Une cage ouverte était une cage où elle pouvait sortir. Mais quelle était une cage où elle pouvait sortir, mais dont elle ne voulait pas sortir ? Cette situation ne faisait pas de sens, car c'était son inaction qui devenait le verrou de sa non-liberté. Ouverte, fermée. Ouverte, fermée... Telle une horloge, ou une boite à musique résonnant indéfiniment le même son, cette oscillation marquait son esprit sans relâche, ni repos.
Tic. Tac. Tic. Tac. Tic. Tac.
Devais-je l'ouvrir ? Ou devais-je la refermer ?
Que m'attendait-il à l'extérieur ?
Sa langue claqua. Il n'y avait vraiment pas raison de s'inquiéter autant, essayait-elle de se persuader. Toutefois, si les hommes avaient réussi à la capturer ainsi, qu'était-ce qui les empêcherait de recommencer ? Mais quelles étaient ses autres options ? Attendre ? C'était futile.
Il n'y avait juste qu'à ouvrir, puis à la refermer...
Constamment.
Indéfiniment...
Il n'y avait aucune interruption dans cette boucle. C'était une spirale renfermée sur elle-même. Elle n'offrait aucune issue, ni secours. Ouvrir signifierait l'abandon de sa lutte mais correspondrait à revivre cette éternité dans cette causalité sans fin. Ce n'était pas une vie mais une lente mort. La créature ferma les yeux peu à peu. Ce rêve ne se finirait que pour donner naissance à un autre. Une ineptie dans son inception... une hérésie dans sa dérision... Une introspection dans son hésitation...
Clic. Clic. Clic.
Clic.
Une flamme bleue surgit de l'eau telle une fleur, embrasant le sanctuaire enfouie dans l'obscurité. Si la création provenait de l'implosion d'un univers froid replié sur lui-même, cette lueur apporta l'initialisation, ou plutôt la condition de fin à ce paradoxe. La chaleur immense se dispersa tel un tsunami dans l'ensemble du hall. Cette vague d'énergie traversa la créature qui fut alors réveillée de son assoupissement. Ouvrant un œil, puis le deuxième, elle remarqua enfin la présence qui venait de s'immiscer dans cet antre perdu.
« Qui es-tu ? », fut la question qu'elle prononça.
Surprise, elle écarquilla les yeux. Elle avait oublié la dernière fois qu'elle avait prononcé ne serait-ce qu'un mot. Était-ce une coïncidence qu'au moment où son esprit allait s'assoupir, qu'une nouvelle inconnue surgisse ? Ou était-ce seulement le fruit de son désir ?
La flamme bleutée se mit alors à tournoyer, de plus en plus vite, tel un typhon. Dans une révolution, puis une convolution, les couleurs du monde se mirent à vibrer puis à redescendre. Le monde fut alors peint en gris, puis en jaune, puis en rouge, pour redevenir polychrome. C'était la naissance de l'impossible, le renouveau ou plutôt la genèse... Telle une feuille blanche sur laquelle on écrivait les premiers mots, l'avènement de cet événement constituait le début de cette histoire.
Le brasier prit soudainement forme. L'énergie volatile se matérialisa sous une forme liquide, changeant de composition chimique. Provenant d'un modèle entièrement éphémère, cette force se transmua sous un aspect permanent. Les aiguilles s'alignèrent tandis que la possibilité infinitésimale vint à son comble. Le miracle naquit pour mettre fin à ce rythme insensé. L'absence de son s'évapora. La musique reprit. La peinture se raviva.
Et elle naquit.
Un sourire se dessina sur ses lèvres de celle-ci, qui leva un bras vers l'avant. Une goûte tomba à la surface de l'onde tandis que la patte titanesque se rapprocha du visage de l'enfant. Elle était la synthèse finale à ce dilemme insoluble.
« Je suis... »
« ... Kushina, es-tu réveillée ? »
La stupeur n'avait d'égale que son engourdissement. Chaque muscle de son corps paraissait atrophié à l'extrême. Elle était à l'évidence allongée dans un lit — ce qui n'était pas étonnant considérant son précédent état. Ses pensées étaient encore dissolues et elle n'arrivait pas à former un raisonnement continu. Elle regarda à droite de son baldaquin et visualisa alors le visage qui lui faisait face à travers l'obscurité. Celui-ci ne présentait ni bouche, ni de yeux, de cheveux ou même d'oreilles...
Elle fut extrêmement troublée de se retrouver face à pareil personnage. Le sans-visage se permit alors de rajouter :
— Te souviens-tu de ce qu'il s'est passé ?
Elle déglutit, avant de froncer son expression. Elle essaya de se concentrer au maximum, mais il semblait que quelque chose perturbait constamment sa concentration.
— Elle est probablement encore en état de choc. Je t'avais dit que ce n'était pas sage de la réveiller, Inoichi nous avait averti... promulgua une voix à sa gauche.
Lorsqu'elle tourna la tête, un deuxième sans-visage transparut dans une matrice de lumière à côté de son lit. Celui-ci contrairement au précédent n'était pas habillé d'une toge blanche mais d'un immense gilet rouge. Il était également plus grand que son homologue...
— Cela valait le coup de tenter. J'ai besoin de savoir ce qui est advenu cette nuit, répliqua vivement l'autre voix.
Le sans-visage au gilet rouge hocha la tête avant de rabattre une main contre la sienne. Telle une bête apeurée, elle s'extirpa de ce contact et se blottit en boule, tremblotant intensément. Elle éprouva un sentiment de profond désespoir qu'elle ne pouvait expliquer. Elle eut soudainement besoin de savoir à propos de quelque chose... mais quoi ?! Ses lèvres s'emplirent de sang et le sans-visage la força alors à ouvrir la bouche en insérant ses immondes appendices entre ses dents. Elle tenta de mordre de toutes ses forces, mais l'effroyable inconnu était bien plus fort qu'elle ne l'était. Elle se sentit subitement son inquiétude se dissiper tandis que sa vue se troublait. Sa tête reposa alors contre son lit et elle s'endormit dans une stase indéfinie...
Elle se retrouva cette fois assise contre une surface froide, lisse et dure. Le monde autour d'elle était chaotique. Des reliures de livres flottaient dans les airs tandis que des pages seules s'éparpillaient partout. Au loin, une sorte de statue immense était cernée par deux sphères lumineuses de la taille de planètes jumelles. Celles-ci décrivaient une convolution autour de l'effigie de la silhouette humanoïde faite de marbre. L'espace se diaphragmait en de multiples points, constellé dans un décor spiralé, où la seule surface stable semblait celle sur laquelle elle était assise.
Une sorte de bipède squelettique était adossé sur un trône d'os morcelés en face d'elle. Celui-ci avait une tête de chien osseux, la fixant de ses orbites dépourvues de substance. Ses mains étaient faites de cavités blanches, concaténées via un amoncellement de tissus formés de chairs résiduelles. Le bras soutenu par l'armature calcaire se déployait en l'air et supportait le cerbère décharné. Dix appendices cachectiques trottaient sur le bas fond, depuis le bas dos de la chimère. La cage formée de dents qui lui faisait office de gueule s'ouvrit et elle put entendre la voix distinctement éthérée de cette incongrue créature :
« Cela fait un moment que vous êtes endormie ici. Je vous attendais. »
Elle voulut se manifester mais sa volonté ne suffit à rompre les chaines qui maintenaient sa mâchoire fermée. Des entraves similaires restreignaient chacun de ses mouvements. Ceux-ci s'incrustaient dans ses jambes, ses bras et son tronc. Même sa tête était contiguë à son dossier en fer. La silhouette évidée en face d'elle se leva soudainement et se plaça devant son siège, avant de la toiser de sa position accroupie.
« Je suis là pour vous aider à vous rappeler. Vous pouvez m'appeler Alpha. C'est le nom qu'utilisent habituellement les gens pour m'interpeller, mais mon nom n'a que peu d'importance ici. Ce qui est important à présent, c'est vous. »
Rappeler ? Rappeler quoi ? Elle le fixa sans comprendre.
« Vous ne savez pas de quoi vous rappeler car la source qui faisait de vous ce que vous étiez a disparu. On m'a chargé de rétablir cette liaison. Mais ce n'est pas une chose que je peux réaliser seul. J'ai besoin de votre coopération. »
Les mailles de fer qui cloisonnaient sa bouche paraissaient incassables. Son corps était recouvert par des bouts de papier sur lesquelles étaient inscris des sigles. Ses jambes, ses bras en étaient recouverts. Là où il n'y avait de chaînes, des sceaux apparaissaient en multitudes. Elle était prise au piège, enfermée, ballonnée dans cette boucle perpétuelle, où nul échappatoire était possible. Sa vie était sans saveur. Son consentement n'avait pas de valeur. Elle n'avait plus aucune vigueur. Le seul accès qu'elle avait vers l'extérieur se faisait par l'intermédiaire de ses sens, diffus, résorbés.
« Je sais que vous m'entendez et que vous pouvez me voir. Si vous êtes d'accord pour que l'on entame cette démarche, contentez-vous de cligner une fois de votre œil droit. Dans le cas contraire, cligner deux fois. »
Elle s'exécuta instantanément deux fois. Elle ne voulait pas d'aide, ou du moins, d'une aide dont elle ne connaissait la contrepartie.
La chimère la regarda transitivement avant de s'asseoir en tailleur. Ses jambes bâties de cartilages craquèrent lors de ce geste fugace. Il tapota de ses doigts cadavériques sur ses côtes avant de stipuler d'une voix inexpressive :
« Appelez-moi lorsque vous serez résolue à résoudre votre problème. Je ne suis qu'un moyen pour vous de parvenir à votre finalité. Seule vous avez l'ultime prérogative concernant votre liberté. »
Les orbites parurent s'arrêter de la fixer tandis que la tête élongée se riva vers le sol. Elle fut étreinte d'une terrible frayeur alors qu'elle poussa un cri inaudible. Mais le macchabée assis semblait imperméable à ses appels silencieux. Elle mordit ses liens qui entravaient sa gorge sans succès. Elle voulait s'échapper de cet endroit !
C'était seulement lorsque cette idée lui vint qu'un des livres flottant toucha l'épaule de la chimère, qui releva alors la tête.
« Je savais que vous ne tiendriez pas longtemps cette lutte d'attrition. Comme il est impossible à un être vivant de ne pas étendre sa zone d'influence, vous ne pouvez résister à ce besoin de retrouver votre intégrité. C'est tout à fait normal et je suis là pour vous y amener. »
Le squelette déposa ses phalanges contre son omoplate, qu'il se mit à tourner. Des monogrammes opalescents s'illuminèrent sur la surface de son corps alors qu'il prit dans ses mains caleuses le journal qui était venu à sa portée pour le déposer sur ses cuisses. Il leva une main contre le visage du prisonnier et déposa une autre contre la sienne. Puis soudainement, il déchira l'un des sceaux inscrits et sa vision s'embrasa instantanément.
Des sans-visages apparurent, la jaugeant de loin. Elle les regarda, envieuse de leur appartenance. Bien qu'elle était à présent libre de mouvement, l'absence d'attaches se retrouvait particulièrement stressante pour elle. Sa peau était telle une membrane qui venait de se vider de sa poche sanguine, pour être remplacée par un vide incommensurable. À côté d'elle, la même chimère qu'elle avait vue dans sa précédente vision l'accompagnait. Mais le squelette paraissait invisible auprès des autres sans-visages.
Celui-ci leva subitement deux doigts en revolver vers l'un des sans-visages, dont la tête explosa dans une pluie de sang et de matières grises. Il décocha à plusieurs reprises et leur environnement proche s'inonda dans une bouillie innommable. Elle regarda la scène avait rien d'autre que du dégoût, comme si elle se sentait salie de se retrouver dans ce bain morbide. La chimère croisa son regard horrifié avant de hocher la tête sans la moindre expression discernable.
L'instant d'après, elle se sentit projetée en arrière et se retrouva dans la dimension onirique qu'ils avaient précédemment quittée. Elle vit la main du cerbère squelettique s'éloigner de son visage alors qu'il massait son menton pointu avec ses doigts effilés.
« Il semblerait que ceci soit la première étape afin que vous retrouviez votre attache. Ce que nous venons d'observer représente votre premier point d'encrage. Si vous n'avait ressenti que du dégoût, cela signifie que les êtres dans ce monde n'avaient aucune importance pour vous. Hmm... À moins que... »
Il trima le livre sur ses genoux jusqu'à atteindre une page précise, puis il replaça sa main contre son visage avant qu'ils n'atterrirent encore une fois dans un endroit où des sans-visages étaient présents. Sauf que cette fois, ils paraissaient plus petit. Elle eût plus le temps de s'observer elle-même et remarqua que son propre corps arborait une emprunte fantomatique, comme si son véritable soi avait été extirpé de sa corporalité spirituelle — si cela faisait quelconque sens pour elle.
Les sans-visages continuèrent d'épancher leur désapprobation misanthrope. Elle eut encore une fois une profonde envie de tous les voir disparaître. Alpha leva son bras vers le plus proche, qui se mit s'approcher vers eux. Au moment où le macchabée s'apprêta à relâcher sa foudre, sa voix perça sa mâchoire dans un « stop » et elle s'interposa par inadvertance sur la trajectoire de l'arme pointée. Le méphitique s'imprégna d'une émanation carnassière alors qu'il la dévisagea de haut en bas. Elle se retourna pour voir l'individu derrière elle, qui pour la première fois, arbora une expression distincte s'approchant d'un large sourire.
« Salut toi ! », clama-t-il en se grattant sa tignasse blonde, embarrassé. « Ne fais pas attention aux autres, ils ont juste un peu peur de la nouvelle. »
Et le rire qu'il afficha fut le première rayon de couleur qu'elle aperçut dans cet univers gris...
