2. Balade en vélo.

Monty se réveille en même temps que Harper, mais il ne bouge pas du lit, il n'ouvre même pas les yeux. Il la sent quand elle se penche vers lui pour embrasser sa joue, il ne remue pas pour autant. Il se dit que s'il bouge, elle voudra une gâterie du matin, qu'elle arrivera peut-être en retard au boulot ou qu'elle n'ira pas du tout. Elle n'est pas du genre à sécher, mais elle n'est pas non plus du genre à se refuser une partie de jambe en l'air. Surtout si elle peut se trouver une excuse pour rester auprès de lui un peu plus longtemps, l'empêcher de voir Jasper. Monty n'est pas con, il sait qu'elle ne le supporte pas parce qu'elle trouve Jasper idiot, mais aussi parce que, selon elle, il marche sur ses plates-bandes. Jasper ne marche sur rien du tout, il est son meilleur ami depuis toujours ou presque, c'est tout. Et Monty a besoin de le voir avant qu'il ne reparte, profiter de chaque instant. Il en a besoin d'autant plus qu'il a l'impression que Jasper lui échappe de plus en plus, qu'un jour il ne rentrera tout simplement plus et que leur amitié prendra fin comme la pluie à l'arrivé du soleil. Il entend la porte claquer et se redresse finalement. Monty sort du lit, va prendre une douche et s'habille. Harper prend toujours sa propre voiture pour aller travailler, donc Monty a toujours la sienne et il l'utilise pour se rendre chez Jasper.

Il se gare devant la maison dont les volets sont fermés. Il est encore très très tôt. Monty a vraiment très peu dormi, mais il ne se sent pas fatigué, plutôt fébrile. Il sort son portable et appelle Jasper. Quelques secondes plus tard, il entend une voix ensommeillée qui lui répond :

– Allô ?

– Je suis devant la maison.

Jasper raccroche et vient lui ouvrit, vêtu d'un simple caleçon. Monty s'engouffre dans la maison alors que Jasper baille.

– Vous êtes bien matinale monseigneur, s'amuse Jasper. Vous aviez tellement hâte d'admirer mon corps de rêve ? Ajoute-t-il en posant sa main sur son torse plat.

– Si c'était pour admirer ce corps-là, dit Monty en pointant Jasper du doigt, je serais resté couché.

Jasper lui saute dessus pour le décoiffer et Monty se retient de toutes ses forces de rire, il ne veut réveiller personne. Dans la cuisine, Jasper met en route la cafetière et sort des trucs à manger.

– Tu sais je me dis que si c'était pour revenir aussi vite, tu aurais tout aussi bien pu rester dormir ici, dans ma chambre.

Monty ricane doucement :

– C'est ça, et me faire tuer par Harper, non merci.

– T'es pas obligé d'être toujours collé à elle non plus, soupire Jasper en lui versant un verre de jus d'orange.

– Comme tu n'es pas toujours obligé d'être collé à Maya ? Rétorque Monty.

Jasper relève les yeux vers lui. Une certaine tension s'installe pendant une seconde, avant que le verre déborde. Jasper attrape l'éponge pour essuyer et dit :

– Touché.

– T'es pas obligé de la ramener dans tes valises pour deux semaines de vacances. Ou bien quoi ? Elle va se désintégrer sans toi ?

Jasper lance l'éponge dans le lavabo et s'assoit à table :

– Je trouvais ça plus sympa de venir avec elle, tu vois, histoire que tu sois pas le seul à rouler des pelles à qui mieux mieux.

Monty retient la remarque sarcastique qui lui vient. Il n'a pas envie de s'engueuler avec Jasper, il n'est pas là pour ça. Il boit d'un trait son verre de jus d'orange pour se calmer. Jasper veut rattraper les choses aussi :

– Ça te dit qu'on sorte faire un tour de vélo aujourd'hui ? On pourrait faire le tour du patelin, aller au lac, ce genre de trucs.

Ce sont des endroits qu'ils connaissent tous les deux par cœur pour les avoir parcouru des milliers de fois, en vélo, à pied, en voiture. Ils avaient eu leur première cuite près du lac à une soirée organisée par des gars du lycée. Ils avaient seize ans. C'était là-bas également qu'ils avaient fait de nombreuses soirées camping, quand leurs parents les avaient trouvés assez grands pour ne plus le faire dans le jardin. Jasper se souvient d'une nuit où ils avaient entendu un bruit hyper flippant de branches qui craquent et n'avaient pas dormi de la nuit, persuadés qu'ils allaient se faire bouffer par un ours. Il s'était avéré que c'était juste l'alcoolique du coin qui était venu faire un tour dans le bois d'à côté.

Y aller c'est comme un retour aux sources, pas une découverte.

– Avec plaisir, répond Monty.

Jasper lui sourit. Ils se dépêchent de déjeuner. Jasper est en train d'écrire un mot à Maya et à ses parents tandis que Monty prépare des sandwichs quand la brunette débarque dans la cuisine.

– Chéri ?

Elle porte une chemise de nuit qui fait un peu vieillotte et qui descend jusqu'aux chevilles. Monty ne peut s'empêcher de penser à Harper qui dort en culotte et en tee-shirt. Jasper vient vers elle et l'embrasse :

– Bien dormi ? Demande-t-il.

– Oui.

Elle regarde en direction de Monty et lui dit bonjour.

– On a prévu d'aller faire un tour de vélo pour la journée, dit Jasper.

– Oh, je vais aller me préparer.

Jasper et Monty échangent un regard et super doucement Jasper explique :

– Il n'y a que deux vélos.

Maya lève un sourcil :

– On peut peut-être en emprunter un à tes voisins ?

Jasper sautille d'un pied sur l'autre et murmure :

– Ouais on pourrait…

– Mais en fait on voudrait être seuls, ajoute Monty.

– Oh… Seuls. Sans moi ?

Monty hoche la tête. Maya se mord les lèvres :

– Donc tu veux me laisser ici pendant que tu vas faire du vélo avec Monty, dit-elle à Jasper.

– C'est l'idée oui, souffle Monty qui commence à s'agacer.

– Et je vais faire quoi ? Je connais à peine tes parents.

– Ils sont cool, dit Jasper.

– T'es une grande fille, s'exclame Monty, je suis sûr que tu vas très bien t'en sortir.

Maya croise les doigts et fixe Jasper :

– Je ne t'ai jamais laissé seul avec mon père.

– C'est vrai, fait Jasper.

– Comment tu te sentirais si je t'emmenais quelque part et qu'ensuite je t'y laissais pour aller m'amuser avec mes amis ?

– Peut-être pas très bien, admet Jasper.

Il se tourne vers Monty et commence :

– On pourrait peut-être…

Il s'attend à ce que Monty s'énerve, fasse la gueule, grimace, peut-être que s'il s'était mis en colère, Jasper aurait insisté pour emmener Maya. Mais les yeux de Monty se baisse en signe d'abandon et son visage devient vraiment triste pendant un instant. Jasper regarde de nouveau Maya :

– Désolé, mais on y va sans toi.

– Jasper…

– Tu vas très bien t'en sortir, mes parents sont vraiment géniaux, ils t'ont bien accueilli en plus.

– Mais…

– Et puis je te vois le reste de l'année, alors je peux bien avoir une journée avec Monty non ?

Maya semble réfléchir puis finit par hocher la tête.

– C'est vrai, dit-elle. Tu as raison.

Jasper l'embrasse :

– Tu es merveilleuse, je savais que tu comprendrais.

Il la prend dans ses bras :

– Je me rattraperai, c'est promis juré.

– Je sais, dit-elle.

– Et t'inquiète pas, je suis sûr que mes parents vont prendre soin de toi. Je vais leur laisser un mot si tu veux.

– Je vais me débrouiller, assure-t-elle.

Jasper l'embrasse encore, un peu plus longtemps. Puis il prend sa main et pose sa bouche sur ses doigts. Monty regarde ses pieds, ses chaussures lui semblant vachement intéressantes tout à coup. Quand, enfin, Jasper et Maya se séparent, Monty prend les sandwichs et une bouteille d'eau qu'il fourre dans un sac à dos. Puis ils vont dans le garage, prennent les vélos et s'échappent.

Quelques pâtés de maisons plus loin, ils passent devant celle de Monty :

– Tu veux qu'on aille saluer ta mère ? Demande Jasper.

– Non c'est bon, souffle Monty.

– C'est toujours la guerre entre vous ?

Monty ricane.

– Disons que j'ai du mal à oublier qu'elle m'ait jeté dehors, et essayé de me faire interner, et qu'elle se souvient encore de quand j'ai crevé les pneus et abîmé la carrosserie de sa chère voiture.

Jasper se tait un moment. Il est au courant de l'histoire bien sûr. Il y a un peu plus d'un an, la mère de Monty a trouvé un nouvel homme – le père de Monty étant mort quand il était plus jeune – du nom de Pike. Monty n'arrêtait pas de se disputer avec lui, ne supportant pas les idées extrémistes de Pike. Il en avait décrite quelques-unes à Jasper, c'était dans le style « l'avortement devrait être illégale, c'est une honte de tuer des enfants, même issus d'un viol », « les homos ne devraient pas avoir le droit de vivre », « les chômeurs nous volent notre argent ». Des idées de merde, arriérées complets, et encore, heureusement que Pike était noir, sinon il aurait sûrement eu à dire quelque chose là-dessus. Mais la mère de Monty ne jurait que par Pike, et elle s'était contentée de jeter dehors son fils puisqu'il ne faisait aucun effort pour vivre en paix dans la maison avec eux. Monty s'était retrouvé à la rue du jour au lendemain et avait eu peu de temps pour trouver un appartement.

Il aurait pu aller vivre chez les Jordan, mais il n'avait pas voulu s'imposer. À la place, il avait donc cherché un appartement avec Harper et ils avaient emménagé ensemble. Pour payer le loyer, Monty avait dû abandonner ses études et avait trouvé un boulot de mécano. Hannah, la mère de Monty, avait alors commencé à le harceler par téléphone, pour lui dire qu'elle l'aimait, qu'elle avait fait ça pour qu'il devienne indépendant, qu'il devait aussi la comprendre, qu'elle aimait Pike et que les enfants devaient le respect aux adultes. Monty en avait eu tellement marre, qu'il avait craqué et était allé crever les pneus de la voiture de sa mère, il lui avait rayé sa carrosserie avec des clés.

Sa mère avait pété les plombs et avait essayé de faire interner son fils, prétextant qu'il était devenu fou. Elle avait, heureusement, échoué. Monty avait juste dû payer les frais de réparation. Depuis, ils ne s'adressaient plus la parole.

Harper avait soutenu Monty du début à la fin de cette histoire. Jasper aussi, mais de loin, au téléphone ou par mail. Il aurait voulu être là, se téléporter et forcer Monty à rester chez lui. Il aurait pris soin de lui, il aurait été lui-même massacrer la voiture de Hannah. À dire vrai, même s'il n'en avait pas parlé à Monty, Jasper avait été à deux doigts de tout abandonner pour rentrer et lui venir en aide. Il ne l'avait pas fait quand il avait entendu Monty pleurer au téléphone, lui dire qu'il allait devoir laisser tomber ses études et que lui avait de la chance de pouvoir continuer. Parce que si Jasper était parti, si Jasper avait laissé tomber alors qu'il pouvait continuer, Monty lui en aurait voulu. Alors il était resté loin de son meilleur ami et lui avait apporté son soutien aussi bien qu'il le pouvait de là où il était.

– On aurait dû y aller, finit par dire Jasper longtemps après avoir dépassé la maison, je lui aurais balancé du caca à la figure.

Monty rit :

– Dégueu. Et tu comptais t'y prendre comment ? Ramasser tous les crottins de chien que tu trouvais sur ton passage ?

– Quelque chose comme ça.

– Laisse tomber mon pote, tout ça n'en vaut pas la peine.

– Même pas pisser dans ses rosiers pour les faire crever ?

– Même pas, s'esclaffe Monty. T'es encore au stade pipi caca toi hein ?

Jasper lui tire la langue. Ils font ensemble le tour du village, une première fois au rythme de croisière, la deuxième fois en pédalant comme des fous, faisant la course, s'épuisant sur la côte et s'écroulant l'un à côté de l'autre à la fin de celle-ci.

– Je suis arrivé… le premier, ahane Jasper.

– C'est ça… ma roue est devant la tienne, fait Monty tout aussi essoufflé.

Ils restent dans l'herbe sur le bas-côté, le temps de reprendre leur souffle. Puis ils reprennent leurs vélos et vont jusqu'au lac.

Là-bas, ils sortent les sandwichs et mangent tranquillement. Jasper prend un caillou et le jette de toutes ses forces dans le lac. Il atterrit avec un gros plouf.

– Tu sais à quoi je pense ? Dit Jasper.

– Bien sûr que je sais, répond Monty, tu te dis qu'il faut absolument qu'on aille se baigner après le repas.

– Okay, c'est flippant ça Monty.

Monty se marre et croque dans son sandwich avant de dire :

– Je te connais par cœur.

– Ouais et donc, je pense à quoi là maintenant ?

– Que c'est flippant que je lise dans tes pensées.

Jasper lui donne un coup d'épaule et Monty lui rend.

– T'as tout faux, je récitais ma table de multiplication, pour que tu ne saches pas ce que je pense réellement !

– Et qu'est-ce que tu penses réellement ? Demande Monty.

– Deux fois deux quatre, deux fois trois six, deux fois quatre huit, récite Jasper à voix haute. Tu ne m'auras pas.

– Parce que tu as des choses à cacher ?

– Ton cadeau d'anniversaire, répond Jasper.

Monty pose ses pouces sur ses tempes, et fait semblant de se concentrer.

– Je vois… Je vois… Un énorme tournevis en chocolat.

Jasper s'esclaffe carrément.

– Tes pouvoirs sont nuls Monty.

– Alors ce sera quoi mon cadeau d'anniversaire ?

– Tu sauras le jour de ton anniversaire.

– Qui est dans six mois.

– Il va te falloir être très patient.

Monty hoche la tête. Ils terminent tous les deux leur sandwich et Jasper donne une tape sur le bras de Monty :

– Le dernier à la flotte devra grimper sur un arbre à poil et chanter du Justin Bieber.

Tous les deux se déshabillent super vite, gardant leurs sous-vêtements, ils se jettent en même temps à la flotte.

– Elle est gelée, hurle Jasper.

– On est deux abrutis, crie Monty.

Ils nagent un peu pour se réchauffer puis Jasper se tourne vers Monty :

– Au fait, c'est toi qui a atterrit en dernier dans l'eau, à toi le gage.

– Dis plutôt que t'as envie de me voir à poil, se moque Monty.

– J'adorerais t'entendre chanter du Bieber, surtout.

Monty s'écrie alors :

– Oh baby baby baby, chantant super mal exprès, satisfait ?

– Parfait, j'ai l'impression qu'un rêve se réalise, plaisante Jasper.

Monty se rapproche de lui en nageant :

– J'ai un autre rêve moi.

– Lequel ? Interroge Jasper.

– Celui-ci.

Monty appuie alors très fort ses mains sur les épaules de Jasper et le coule. Quand Jasper crève à nouveau la surface, il se jette sur Monty et le coule à son tour. S'en suit une bataille, où ils se coulent et se giclent de l'eau à la figure, puis ils font la course et essayent de rester le plus longtemps sous l'eau. Ils sont simplement en train de nager, quand une pluie torrentielle tombe du ciel. Jasper lève les bras en l'air et éclate de rire.

– C'est à cause de ton petit concert de tout à l'heure ça, se moque Jasper.

Monty l'éclabousse même si c'est pas très utile du coup. Puis ils nagent jusqu'au bord et sortent de l'eau. Ils attrapent leur fringues, montent sur leurs vélos et pédalent jusqu'à un abri. Ils se retrouvent à un arrêt de bus couvert, toujours en caleçon. Là ils essorent leurs fringues et ignorent totalement la petite vieille assise sur son banc à attendre son bus qui les regardent l'air outrée. Eux, ils sont morts de rire. Ils enfilent leurs pantalons tous mouillés, tant bien que mal, ils restent torse nue. Quand le bus arrive, la vieille marmonne en passant à côté d'eux :

– Ces jeunes pervers on en fera rien de bon.

Cela leur provoque une crise de fou rire, sans raison aucune, et ils se retrouvent pliés en deux assis sur le banc.

– J'en peuuuuux plus, souffle Jasper, j'ai un point de côté.

– Jeune pervers, lâche alors Monty.

Et ils sont repartis pour un tour. Jasper pleure tellement il rit. Monty est complètement affalé sur le banc, collé à Jasper. Ils finissent par se calmer, reprennent leur souffle, ont des petits rires par intermittence. Ils restent collés l'un contre l'autre sans s'en soucier. Un calme s'installe, avec un silence agréable, entrecoupés par le bruit des gouttes sur le toit au-dessus de leur tête. Monty a un frisson, il ne fait pas très chaud. Jasper passe son bras autour de lui pour tenter de le réchauffer.

– Ta main est super chaude, constate Monty.

Jasper ne dit rien. Monty tourne les yeux vers lui. Son meilleur ami a les cheveux trempés, ce qui a tendance à les faire boucler. Les gouttes s'en échappent et glissent sur ses épaules puis sur son torse ou son dos. Jasper le regarde à son tour, se sentant observé.

– Qu'est-ce qu'il y a ? Demande-t-il.

– Rien, répond Monty.

Jasper sourit et pose ses doigts sur le front de Monty :

– Livre-moi le fond de ta pensée.

– Deux fois deux quatre, deux fois trois six, deux fois…

Jasper lui met une pichenette pour le couper.

– Crétin.

– Idiot.

– Abruti.

– Stupide.

Ils se sourient amusés. Puis Jasper pose son pouce sur les lèvres de Monty et ce dernier a l'impression qu'on vient de lui mettre un coup de taser. Jasper lui-même a l'air plutôt étonné de son propre geste, comme s'il n'avait pas contrôlé son propre pouce.

– T'as les lèvres un peu violettes, constate-t-il.

Monty est bien incapable de parler, même quand Jasper retire son pouce. Ils regardent tous les deux ailleurs soudainement. Jasper finit par se racler la gorge :

– Je crois que la pluie est moins forte, on devrait rentrer.

Monty se contente d'un hochement de tête. Ils se relèvent, renfilent leurs hauts tout mouillés et Jasper se tourne vers Monty :

– Ça va ? Demande-t-il. Tu as vraiment l'air d'avoir froid.

– Ça va, répond Monty d'une voix bizarrement enrouée.

Jasper lève la main pour la poser sur le dos de Monty, mais il semble changer d'avis au dernier moment et baisse le bras.

– On y va ?

– Oui.

Ils reprennent leurs vélos, montent dessus et partent en direction de la maison de Jasper, dans un parfait silence.

Quand ils arrivent, ils sont immédiatement accueillis par Maya. De ses petits pas de souris, la jeune fille s'approche de Jasper et pose ses mains sur ses joues :

– Je me suis inquiétée quand j'ai vu la pluie. Tu es gelé.

Monty à côté claque des dents mais il ne dit rien. Maya prend la main de son fiancé :

– Viens te sécher.

Jasper la suit et fait signe à Monty de venir. Dans la salle de bain, ils se déshabillent et Maya enroule Jasper dans une immense serviette éponge et le frotte. Monty se débrouille tout seul, jusqu'à ce que Jasper échappe à Maya et vienne près de lui pour resserrer la serviette autour de lui et frotte ses bras à toute vitesse :

– Comment tu te sens ? Demande-t-il.

Monty le regarde. Jasper a de grands yeux, tout étiré, marron foncé aux différentes nuances selon la lumière. Ils sont beaux. Quand le regard de Jasper s'accroche au sien, le temps s'arrête. Ou peut-être pas, parce que Maya cause dans le fond. Elle demande ce qu'ils ont fait, pourquoi ils ne sont pas rentrés tout de suite en voyant la pluie. Jasper répond aux questions, sans lâcher Monty des yeux. Les oreilles de Monty doivent être défaillante, il a une impression de flou, comme s'il entendait mais de très très loin. Jasper pose la serviette sur ses cheveux, les essuie, ses gestes son délicat et ses yeux toujours plongés dans ceux de Monty.

– J'espère que tu vas pas chopper froid, dit Maya.

– Ça ira, répond Jasper. Je m'inquiète plutôt pour Monty.

Monty reste silencieux. Jasper lâche enfin ses yeux mais c'est pour regarder ses lèvres et ça n'aide pas beaucoup.

– Tu claques plus des dents, dit Jasper.

– Non, souffle Monty.

Jasper lui sourit et le regarde à nouveau dans les yeux et Monty a l'impression d'avoir une machine à laver qui tourne dans l'estomac. Jasper retire la serviette de ses cheveux, et pourtant ils continuent de se regarder :

– Vous devriez vous habiller, fait Maya depuis une autre planète.

Jasper aplatit les cheveux de Monty avec sa main et pousse une mèche qui lui retombent sur le front.

– Ouais on va s'habiller, dit-il.

Et aucun des deux ne bougent. Quand Maya s'approche et attrape le bras de Jasper, celui-ci sursaute, comme s'il sortait d'un long sommeil. Il décroche enfin son regard, se tourne vers sa fiancée puis se remue :

– Bon allons-y. Monty je vais te prêter des fringues.

Monty hoche la tête. Il se retrouve avec un vieux de jean de Jasper et un vieux pull, tous les deux trop grand pour lui. Il marche sur le pantalon, le pull lui couvre les mains, il a l'impression d'être un petit garçon qui joue à l'adulte. Jasper le trouve trop mignon et ne se prive pas de lui dire.

– Tu es trop mignon.

Monty hausse les épaules.

– Viens, je vais nous préparer un chocolat chaud, ça nous réchauffera encore plus.

Ils vont tous les trois dans la cuisine. Maya ne lâche pas Jasper d'une semelle. Il lui demande comment s'est passé sa journée :

– Tes parents ont été charmant, on a discuté un moment, on a mangé ensemble et puis on a regardé un film. Mais j'ai pas réussi à me concentrer en voyant la pluie tomber, je pensais à toi qui était coincé dehors par ce temps.

– Ils sont toujours devant la télé ? Demande Jasper.

Il connaît la réponse, la télé beugle depuis qu'ils sont rentrés, il demande par politesse. Maya hoche la tête. Jasper prépare trois chocolat chaud. Ils s'installent autour de la table de la cuisine et Maya discute avec Jasper. Monty reste silencieux, boit son chocolat, ne pense à rien, ou il essaye.

– Reste pour dîner, lui dit Jasper à un moment.

– Harper voudra sûrement que je rentre, répond Monty.

– Dommage pour elle, alors.

– Non Jasper, je vais rentrer.

– Ouais je comprends, elle risque de se désintégrer si tu rates le dîner.

Monty regarde son meilleur ami qui vient de lui renvoyer ses paroles à la figure. Puis il tourne la tête vers Maya. La jeune femme boit son chocolat chaud avec un petit sourire, assise à côté de Jasper, leurs chaises collées l'une contre l'autre. Il revient à Jasper :

– Et si toi, tu venais dîner ?

– Oh c'est une bonne idée, s'exclame Maya.

Monty secoue la tête :

– Non, l'invitation est juste pour Jasper.

– Juste pour Jasper… Mais… J'aimerais venir moi aussi.

Jasper et Monty se défient du regard.

– J'ai une meilleure idée, dit Jasper.

– Laquelle ? Demande Monty.

– On va manger au restau. Juste toi et moi.

Monty a un petit sourire :

– Okay, dit-il. Juste toi et moi.

Maya intervient :

– Et pourquoi on n'y va pas tous les quatre ?

– Parce qu'on va parler de combien on vous aime, et combien vous êtes géniales, et il ne faut pas que vous soyez là pour l'entendre, dit Jasper.

– Je préférerais venir.

– Mais t'es pas invité, rétorque Monty.

– Et Harper non plus, ajoute Jasper.

– Harper non plus.

Maya a l'air vexé, mais Jasper l'embrasse deux, trois fois, lui promet encore de se rattraper, lui murmure à l'oreille que dans deux semaines il serait tout à elle. Harper en profite pour appeler sa petite-amie. Elle lui défonce l'oreille en criant au téléphone, de mauvaise humeur. Il lui dit qu'il l'aime pour la calmer. Ça marche moyen.

– Tu m'aimes mais tu vas passer deux semaines comme ça ? Comme si j'existais pas ?

– C'est pas ça, je passe juste du temps avec mon meilleur ami.

– C'est ce que je dis, s'énerve-t-elle, dès qu'il est là les autres comptent pour de la merde.

– C'est pas vrai.

– Alors rentre.

– Écoute Harper, tu vas pas te désintégrer parce que je te laisse un peu seule.

Jasper entend la remarque et sourit à Monty. Harper soupire :

– Fais ce que tu veux.

Et raccroche.

– C'est bon pour le restau à deux, lance Monty.

Les deux meilleurs amis échangent un regard, ils ont un sourire satisfait.

xxx

Monty conduit. Jasper joue avec la radio pour trouver une station sympa qui diffuse de la musique. Un rock passe. Ils se mettent à chanter tous les deux à tue-tête, quand ils font pas les cons, ils chantent plutôt bien. Surtout Monty. Il a une jolie voix, plutôt douce, à un moment Jasper se tait pour l'entendre puis commente :

– T'as jamais songé à devenir chanteur ?

– T'as jamais songé à devenir guitariste ?

– Je connais que deux accords, se marre Jasper, et ça ne répond pas à ma question.

– Bah non, dit Monty, sinon j'aurais fait des études de musique.

– Tu sais que tu prives le monde entier de ta jolie voix en faisant des choix aussi égoïstes que celui de ne pas devenir chanteur ?

– Qu'est-ce que tu veux, il faut être VIP pour pouvoir m'entendre chanter.

– Ou sinon, commence Jasper, t'aurais pu bosser au téléphone rose.

Monty lui fout un coup de poing sur l'épaule et Jasper éclate de rire. Puis il fait semblant d'être au téléphone :

– Oh oui allô, parlez-moi, j'aime entendre votre voix sexy.

– Arrête tes conneries.

– Ohlalala, j'aime quand vous me dites des choses cochonnes par téléphone monsieur, continuez.

– Jasper arrête.

– Oh oui ça me fout des frissons partout.

– T'es vraiment con, s'amuse Monty.

– Encore encore encore.

Monty s'arrête au feu rouge et se penche vers Jasper pour le chatouiller. Ils se marrent tous les deux et Jasper attrape les poignets de Monty pour qu'il s'arrête mais Monty est le plus fort et il continue. Ils se font klaxonner quand ils ne voient pas le feu vert. Monty relâche Jasper et redémarre et Jasper souffle :

– Le principe du téléphone rose c'est qu'il n'y a pas de vrai tripotage, espèce de tripoteur.

– Je suis pas une voix de téléphone rose.

– Non tu es Monty le tripoteur ! Je vais me plaindre à Harper.

– Elle aime bien se faire tripoter, lâche Monty.

– Beurk, là je vais carrément vomir.

Jasper commence à noter quelque chose sur son portable et Monty demande :

– Qu'est-ce que tu fais ?

– Je demande des secours à Murphy.

– Et pourquoi ?

– Parce que tu viens de me dévoiler ta vie sexuelle avec Harper, j'ai besoin d'un remontant.

– J'ai rien dévoilé du tout.

– Tu en as trop dit.

– Ne me dis pas que tu tripotes jamais Maya.

– On attend le mariage pour avoir notre première fois, explique Jasper.

– Sérieux ?

Jasper hoche sérieusement la tête, pendant deux secondes, avant d'éclater de rire.

– Mais non, on l'a déjà fait.

– Okay.

– Attends, Murphy m'a répondu.

– Qu'est-ce qu'il t'a mis ?

Jasper lit le texto, puis marmonne :

– Rien.

Monty tourne une seconde les yeux vers son meilleur ami :

– Quoi ? Qu'est-ce qu'il dit ?

– Rien je te dis.

Monty tend la main vers Jasper et essaye de chopper son portable. Jasper le tend loin de lui mais Monty se penche pour tenter de l'attraper.

– T'es fou ou quoi ? Conduit !

Monty remet sa deuxième main sur le volant :

– Allez, dis-moi ce qu'il t'écrit.

– Il me dit qu'il s'en fout de ta vie sexuelle.

– Et pour de vrai ?

– C'est vrai.

– Alors pourquoi tu veux me le cacher ?

Jasper se renfrogne. Monty attend un peu puis finit par se pencher et attraper le portable des mains de Jasper.

– Rends-moi ça !

Monty lève le bras et tente de lire le texto tout en conduisant :

– On va finir par avoir un accident !

Monty finit par s'arrêter sur le bas-côté et Jasper tente tant bien que mal de récupérer son portable en chatouillant son meilleur ami et en s'affalant à moitié sur lui.

– Qui tripote l'autre maintenant ? Rit Monty.

– Rends-moi mon portable !

– Pourquoi tu paniques ? Il dit du mal de moi ou quoi ?

– S'il disait du mal de toi, je changerais de coloc. Rends-moi mon portable, Monty, allez !

Monty hésite devant le ton plaintif de Jasper, mais il craque et lit le texto.

« Si t'es pas encore mort de jalousie à l'heure qu'il est c'est qu'il t'en a pas assez raconté. Rappelle-moi pour l'extrême onction »

– Tu l'as lu, marmonne Jasper rougissant.

Monty regarde son meilleur ami bouche-bée et Jasper se renfrogne :

– Il dit de la merde, ce type est fou, ne fais pas attention.

– Tu es jaloux ? Demande Monty.

– Pourquoi je serais jaloux ?

Jasper ne se sent pas à l'aise. Que Murphy plaisante avec lui sur ses idées extravagantes sur lui et Monty est une chose, que Monty tombe sur une de ces plaisanteries en est une autre.

– Je suis pas jaloux, insiste Jasper. J'ai Maya, tu te souviens ?

– Comment l'oublier ?

– On va se marier.

– Je sais.

– Murphy plaisante.

– J'avais compris.

Monty regarde dans son rétro, met son clignotant et redémarre. Un silence gêné et pesant s'en suit dans l'habitacle. Jasper finit par le couper en tournant le bouton de la radio pour mettre le son à fond. Il renvoie un SMS à Murphy :

« Je te déteste, Monty a lu ton texto. Je te déteste VRAIMENT. »

« Et alors ? Est-ce ma faute si tu l'aimes ? »

« Arrête avec ça, c'est Maya que j'aime, c'est elle que je vais épouser. »

« Ça doit être dût à ton amour pour la volaille. ».

Jasper a envie de jeter son portable, à la place il l'éteint rageusement.

– Qu'est-ce qu'il se passe ? Demande Monty.

– Il traite Maya de volaille, je le hais.

Monty pince les lèvres sans répondre.

– Quoi ? Interroge Jasper.

Monty doit se mordre les joues pour ne pas rire.

– Rien, rien, répond-il.

Jasper le fixe, il voit bien que Monty a les lèvres qui tremblent.

– Me dis pas que tu trouves ça drôle.

– Siiii, craque Monty en éclatant de rire.

– Maya n'a rien à voir avec de la volaille.

– Avoue que ça serait drôle de la voir avec des plumes.

– Monty !

– Okay, je me tais.

Jasper soupire et réalise soudain :

– Tu n'aimes pas Maya.

Monty hausse les épaules :

– Je la déteste pas, dit-il.

– Mais tu ne l'aimes pas, n'est-ce pas ?

– Tu n'aimes pas Harper, rétorque Monty.

– Pourquoi tu me l'as jamais dit ?

– Parce que tu idolâtres Maya. Tu la considères comme si elle était la Venus réincarnée. C'est difficile de t'avouer que je l'apprécie pas des masses alors que tu la regardes comme si tu venais de découvrir une nouvelle étoile.

– Qu'est-ce que tu n'aimes pas chez elle ? Demande Jasper.

– Je refuse de répondre à cette question. Ce n'est pas moi qui vais me marier avec elle, tu te fiches de savoir ce qui me déplaît chez elle.

– Tu es mon meilleur ami, ton avis compte.

– Non, Jasper, non, il ne compte pas.

Sur ces mots, Monty se gare devant le restaurant où ils sont arrivés. Il coupe le contact et sort de la voiture. Jasper le suit :

– Pourquoi tu dis qu'il compte pas ?

Monty souffle, s'arrête et se tourne vers Jasper :

– Quitte là ! Quitte Maya.

– Pardon ?

– Je te demande de la quitter.

– Qu… Quoi ? Mais… On va se marier. Je l'aime.

Monty lève un sourcil :

– Tu vois ? Mon avis ne compte pas. Fais ce que tu veux Jasper, je ne te dirai pas pourquoi je ne l'apprécie pas.

Jasper enfonce ses mains dans ses poches :

– Tu me testais ?

Monty sourit :

– C'est exactement ça. Et si on arrêtait de parler de nos copines et qu'on allait manger, t'en penses quoi ?

Jasper regarde Monty. Pendant un instant il a cru que..

Non rien.

Bien sûr qu'il ne quittera pas Maya. Ça ne fonctionne pas comme ça.

Il retrouve son sourire et se frotte les mains :

– Ouais allons-y, je meurs de faim.

Ils entrent tous les deux dans le restaurant. Ils oublient leur conversation dans la voiture, ou du moins la mettent de côté. Tout ça est sans importance. Ils sont là pour avoir un bon repas, partager un bon moment, rattraper le temps perdu.

Ils sortent tard du restaurant, et restent longuement dehors à discuter avant que Monty ne ramène Jasper chez lui.

– Tu sais que tu peux rester dormir.

– J'ai déjà suffisamment usé la patience de Harper, fait Monty.

– Ouais, marmonne Jasper.

– Je serai là demain matin, promet Monty.

Jasper hoche la tête. Il ouvre la portière de la voiture.

– Au fait Monty…

– Quoi ?

Jasper sort :

– Je reste persuadé que tu devrais bosser au téléphone rose.

Et après un clin d'œil à son meilleur ami, il s'échappe de la voiture en se marrant. Monty secoue la tête, regarde Jasper rentrer chez lui, puis il part.

Il arrive à l'appartement et fait le moins de bruits possible. Il se couche aux côtés de Harper et attend. La jeune femme ne se réveille pas et Monty est soulagé. Il faut qu'elle dorme où elle va être épuisée le lendemain. Monty revit sa journée sans réussir à empêcher les images à tourner dans sa tête, et sans s'en rendre compte, il pose un pouce sur ses lèvres, et ferme les yeux.

Jasper s'allonge près de Maya. Elle dort à poings fermés, respire fort, ronfle doucement. Il remonte la couverture jusqu'à l'épaule de sa fiancée. Il repense aux paroles de Monty « tu idolâtre Maya ». Ça le perturbe. Ça le dérange. Il se tourne sur le côté, dos à la jeune femme. Il prend son portable et le rallume. Il a deux textos. De Murphy. Jasper hésite à les lire, puis il se décide et l'ouvre.

« Si tu épouses Maya, tu auras de la dinde pour tous les Thanksgiving qui vienne. Mais tu pourrais bien frôler l'écœurement et l'indigestion. »

Jasper lève les yeux au ciel et continue :

« Ceci dit, le plus important, ce n'est pas qu'elle va te caqueter à la tête pendant des années, le plus important c'est que tu n'aies pas de regret. »

Il ouvre le deuxième texto, c'est un MMS, avec l'image d'une dinde.

« Mais quand même, tu es sûr de ton choix ? »

Jasper n'est ni amusé, ni exaspéré.

Il relit le premier texto. « n'aies pas de regret ». Il a l'impression que Murphy fout le bordel dans sa tête avec ses histoires de dindes. Il pose son portable par terre. Essaye de dormir.

En vain.

À suivre.