3. Frustration et dispute.
Les jours passent. Déjà cinq jours que Jasper est là et Monty ne peut s'empêcher de compter à l'envers. Plus que neuf jours avant qu'il ne reparte. Trop peu. Maya n'a pas quitté Jasper depuis qu'ils sont allés au restau rien que tous les deux. Elle a tenu à venir partout où ils allaient et Monty a failli perdre patience plus d'une fois, avant de se souvenir qu'elle était la fiancée de Jasper et qu'il devait donc composer avec elle, même s'il avait souvent envie de l'abandonner dans un fossé. Monty regrette que Harper travaille et ne vienne pas avec eux, elle lui aurait servie de bouclier.
Donc cinq jours. Et Monty perd patience quand Maya embrasse pour la cent millionième fois la joue de Jasper en l'appelant « mon bébé », et vas-y que je prends ta main, et vas-y que je te caresse la joue, et vas-y que je remets une mèche de cheveux en place. Monty craque quand elle embrasse ses doigts pour les poser sur les lèvres de Jasper, il se lève :
- Je vais aux toilettes, dit-il brutalement.
Mais après être passé à la salle de bains, il voit Maya et Jasper en train de roucouler. Il soupire et trace son chemin, monte les escaliers, entre dans la chambre de Jasper et se laisse tomber sur le lit.
Jasper repousse doucement Maya :
- Je vais voir pourquoi Monty met autant de temps.
La jeune femme hoche la tête et prends sa main :
- Je viens avec toi.
- Tu vas pas venir avec moi jusqu'aux toilettes pour chercher mon meilleur pote…
Elle hausse les épaules, lâche la main :
- Okay j'attends ici.
Jasper s'éloigne, il frappe à la porte de la salle de bain mais Monty ne répond pas.
- Monty ? Appelle-t-il.
En vain. Jasper finit par appuyer sur la clenche et la porte s'ouvre. La salle de bain est vide. Jasper penche la tête sur le côté, recule et ne réfléchit pas longtemps avant de rejoindre sa chambre. Il y trouve Monty allongé sur son lit sur le ventre, les pieds levés, la tête entre ses bras.
- Tu fais l'associable ? Demande-t-il.
- La ferme, grogne Monty.
Jasper s'approche et s'accroupit à côté du lit.
- Qu'est-ce qu'il y a ? T'es crevé ?
- Je suis saoulé, ronchonne Monty.
- Pourquoi ?
- Vous êtes le pire couple de la terre. J'en peux plus de vous voir vous léchouiller le visage toutes les trente secondes.
Jasper pose son menton sur le lit :
- C'est parce que t'as pas Harper pour te léchouiller de ton côté.
Monty se redresse, énervé :
- Si c'est juste pour que je joue la cinquième roue du carrosse, je vais rentrer, dit-il.
Jasper se lève et s'assoit sur son dos.
- Non tu restes.
- Pousse-toi !
- Tu reeeestes !
Monty grogne :
- J'ai pas envie de rester, pousse-toi !
- Dans ce cas là je me pousse pas, dis Jasper en s'allongeant complètement sur Monty.
Monty relaisse tomber sa tête sur l'oreiller :
- T'as pas besoin que je sois là pour tenir ta chandelle.
- Tu tiens pas la chandelle !
Monty s'énerve à nouveau, et se redresse violemment. Sa tête cogne contre le menton de Jasper et ils se mettent tous les deux à gémir de douleur.
- Putain, gueule Monty.
Pour sortir du lit il se traine jusqu'au bord et se laisse tomber sur le sol, entraînant Jasper avec lui. Ils se retrouvent tous les deux par terre, emmêlés l'un contre l'autre et Monty fait l'erreur de se tourner sur le dos, se retrouvant face à Jasper qui se tient au-dessus de lui.
- Allez Monty, arrête de bouder, sourit Jasper.
Monty le repousse brutalement pour se remettre debout. Jasper s'accroche alors à ses jambes.
- Je veux pas que tu partes, il nous reste que neuf jours.
- Désolé Jasper mais je suis nul au violon.
Jasper se cramponne :
- Okay j'admets qu'on a un peu abusé avec Maya.
Monty s'arrête et le regarde. Jasper lève les yeux vers lui :
- Tu sais, elle se sentait un peu abandonné les premiers jours, je voulais la rassurer, alors j'ai un peu laissé faire. On n'est pas comme ça d'habitude.
- Vous êtes toujours comme ça, s'agace Monty.
- Bon. Peut-être un peu. Mais je vais faire des efforts.
- Je ne te demande rien, dit Monty, juste, laisse-moi partir.
- Jamais !
Jasper se relève d'un coup, attrape la main de Monty et l'entraîne avec lui. Ils descendent les escaliers et sortent de la maison.
- Lâche-moi Jasper, fait Monty d'un air peu convaincant.
- Non, je te kidnappe.
Monty n'insiste pas. Il n'a pas envie d'insister. Il referme ses doigts sur la main de Jasper et se laisse entraîner. Jasper l'emmène jusqu'à la seule boulangerie du village et là il achète des tas de bonbons différents, sans lâcher une seule seconde la main de Monty. Il paye avec un billet qu'il trouve dans sa poche, puis ils sortent de la boulangerie et Jasper sort une fraise tagada du sac et la donne à Monty. Ils vont s'asseoir par terre dans l'herbe près d'un champ, et finissent par se lâcher la main pour manger les bonbons.
- Je renais, s'exclame Jasper.
- Drogué, s'amuse Monty.
Jasper croque dans une langue de chat et grimace à cause de l'acidité.
- Oui, j'assume, dit-il.
Monty mange une autre fraise tagada, Jasper en a pris pleins.
- Tu te sens mieux ? Demande Jasper.
Monty hoche la tête.
- Beaucoup mieux.
- Y a rien de mieux que les bonbons pour se remettre de bonne humeur, sourit Jasper.
- Accro, insiste Monty.
- Regardez qui parle, celui qui est en train de se bouffer toutes les fraises.
Monty sourit et se prend une autre fraise. Ensuite, ils mâchonnent les malabars et se battent à essayer de faire la plus grosse bulle. Celle de Jasper éclate et il se retrouve avec plein de chewing-gum sur le visage, ce qui fait mourir de rire Monty. Jasper décolle tant bien que mal les bouts de chewing-gum qu'il a sur le visage. Monty approche ses doigts pour l'aider et enlève un bout qu'il a à côté de son oreille. Il gratte avec l'ongle, concentré sur sa tâche il ne capte pas le regard de Jasper sur lui.
Monty a des yeux très noirs, si on ne fait pas gaffe on pourrait faire un pas de trop et tomber dans le gouffre de son regard. On pourrait avoir envie d'y rester prisonnier. On pourrait avoir envie d'y voir plus prêt.
Monty sent Jasper qui se rapproche de lui et remarque enfin ses yeux qui le fixent. Jasper a l'impression d'avoir perdu pied, comme s'il était au volant d'une voiture et que les freins avaient lâché, plus de contrôle, plus rien. Il fonce droit dans le mur. Et le mur c'est Monty, juste là, devant lui. Jasper est si prêt que Monty voit son grain de beauté sur son sourcil, et tous les autres sur ses joues, et il a encore un bout de chewing-gum à côté de la lèvre, et Monty inspire un bon coup parce qu'il se rend compte qu'il a arrêté de respirer. Jasper finit par réagir, il attrape une fraise tagada dans le paquet et la pose sur la bouche de Monty, puis il se recule et retient un frisson quand il sent les lèvres de Monty ouverte contre ses doigts. Jasper veut dire quelque chose, n'importe quoi, un truc qui pourrait alléger l'atmosphère, mais il n'en a pas le temps parce qu'une voix résonne au-dessus d'eux :
- Vous étiez là !
Jasper retire ses doigts de la bouche de Monty et lève la tête vers Maya.
- Je vous ai cherché partout !
- Ah, fait Jasper très intelligemment. On était là, on mangeait des bonbons.
- Tu aurais pu me le dire non ? Je vous attendais comme une idiote dans la cuisine.
- J'ai pas pensé…
- Ça ne se fait pas de disparaître en douce comme ça.
Monty se lève et frotte ses mains pleines de sucre sur son pantalon :
- Je vais vous laisser vous engueuler hein.
Puis il s'éloigne.
- Attends Monty, essaye de le retenir Jasper mais Maya se met devant lui.
- Jasper…
- Écoute Maya, on se voit toute l'année, on est tout le temps ensemble, on va se marier et on sera pour toujours l'un avec l'autre. Alors tout ce que je veux, c'est pouvoir passer un moment seul avec Monty, tu comprends ?
Elle prend ses mains et les embrasse et tout à coup Jasper comprend ce que ressent Monty en les voyant. Ils sont toujours en train de faire ça, exposer au monde entier combien ils s'aiment à coup de petits bisous par ci, par là. Il retire ses mains :
- Maya, tu comprends ? Insiste-t-il.
- Oui, dit-elle en minaudant, oui je comprends. Vous avez eu votre moment seul, rentrons.
Elle attrape à nouveau sa main, enroule leurs doigts, et l'emmène avec elle. Ils marchent derrière Monty qui a l'air incroyablement seul devant. Jasper lâche la main de Maya, et court pour se mettre à la hauteur de son meilleur pote.
- Désolé pour ça, souffle-t-il.
Monty lui fait un petit sourire et tend la main :
- Va falloir que tu me donnes d'autres bonbons pour que je te pardonne.
Jasper rit doucement et lui donne le paquet de bonbons. Maya les rejoint et ils rentrent tous les trois chez Jasper.
Le samedi, Harper ne travaille pas, et ils passent la journée tous les quatre, ensemble. Ce qui provoquent quelques tensions, particulièrement entre Jasper et Harper qui se lancent des piques de temps à autre. Ils sortent en ville, vont faire quelques boutiques. Maya achète un chemisier rose et Jasper lui dit qu'elle est jolie. Avec Monty, ils s'offrent des tee-shirts avec des inscriptions débiles, et Harper les traite de gamins.
- C'est pas ta faute si t'es déjà vieille Harper, lui retourne Jasper.
Ils vont dans un bar, boire un café. Et pendant un moment, ils mettent leurs différents de côté. Monty et Jasper racontent des anecdotes de leur enfance, Harper parle de la fois où Jasper lui a coupé les cheveux et comment elle a failli le massacrer, Maya rit beaucoup.
- Je regrette de ne pas vous avoir connu au lycée, dit-elle.
- Crois-moi, Jasper ado, ce serait pas un cadeau, il avait pleins de boutons partout, lâche Harper.
Jasper frissonne :
- Quel affreux souvenir.
Il pose une main sur son torse et s'exclame :
- Et dire que je suis devenu ce beau gosse, un papillon sorti de sa chrysalide.
Maya embrasse sa joue et dit :
- Je suis sûr que pour moi tu aurais toujours été beau.
Monty lève les yeux au ciel.
- Harper avait une ligne de chemin de fer dans sa bouche, raconte Jasper.
- Mauvais souvenir d'un appareil dentaire, marmonne Harper.
Maya sourit :
- J'avais des boutons aussi, dit-elle. L'adolescence est un âge ingrat.
Jasper ajoute :
- Sauf pour Monty, il a toujours été parfait ! Une peau douce comme celle d'un bébé et des dents droites, un sourire à se damner.
Harper acquiesce :
- Je confirme.
Maya demande :
- Vous deux, Harper et Monty, comment ça a marché ?
Harper rit :
- Je lui ai couru après toutes nos années lycée, et je n'étais pas discrète du tout.
Monty sourit :
- Pas du tout discrète, ses intentions étaient très claires. Pendant le bal de fin d'année, elle vient vers moi, me regarde de haut en bas et de bas en haut, et puis elle me sort « hmm j'en prendrais bien un bout ».
Harper rougit et pose ses mains sur son visage :
- Arrête j'ai super honte, j'étais complètement folle.
Monty se marre :
- J'avais super peur de me retrouver seul avec toi, je me disais que tu allais me sauter dessus.
Maya demande :
- Et qu'est-ce qui vous as rapproché ?
Monty hausse les épaules :
- Un soir je l'ai invité à boire un verre, on s'était pas vu depuis la fin du lycée, je me disais que ce serait sympa.
- Tu n'avais plus peur ?
- Je ne sais pas, peut-être que finalement j'avais envie qu'elle me saute dessus.
- Et qu'est-ce qu'il s'est passé ?
- C'est ce qu'elle a fait. Elle m'a sauté dessus. Et j'ai pas dis non. Et je ne regrette pas.
Jasper reste silencieux et mange le petit gâteau offert avec le café. Harper embrasse le cou de Monty et laisse sa main glisser sur sa jambe.
- Je ne regrette pas non plus, souffle-t-elle.
Maya s'extasie :
- Vous êtes vraiment mignon.
- Merci, dit Harper, vous êtes pas mal non plus toi et Jasper.
La brune a l'air absolument ravie. Monty boit son café. Sous la table, ses pieds touchent ceux de Jasper et sa cuisse celle de Harper. Et ses yeux font le tour, passant de sa petite-amie à Maya, pour s'arrêter sur Jasper. Juste un peu trop longtemps.
Le soir, les parents ont préparé une petite surprise à leur fils. Ils ont organisé une petite fête avec des anciens amis du lycée (ceux qui ont pu venir), avec un peu d'alcool et un buffet. Jasper est super content, il parle à tout le monde, fait l'idiot comme il le faisait au lycée, raconte des blagues hyper nulles. Maya le suit partout et il la présente comme étant sa future femme aux quatre amis qui ont pu venir. On le félicite. Monty l'observe de loin, le laisse profiter. Harper leur ramène une bière, Monty pose la sienne sur une table sans y toucher.
- Qu'est-ce qu'il se passe ? Demande Harper, t'as pas soif ?
Monty se passe une main dans les cheveux :
- Je me disais que le lycée me manquait, explique-t-il.
- Ah bon ?
- Ouais, tout avait l'air plus facile tu vois. On n'avait pas besoin de se poser de questions, pas de factures à payer, on rigolait bien…
- Et des dissert' à rendre, des profs qui saoulent, des heures à rester assis devant un tableau.
Monty rit.
- Ouais, ça aussi.
Harper boit une gorgée de sa bière et croise les bras :
- Moi le lycée ça me manque pas du tout.
- Pourquoi ?
- Parce que tu ne me regardais jamais. J'étais peut-être ridicule, mais je faisais plein d'efforts pour que tu me remarques. Par exemple quand au sport on faisait piscine, j'avais choisi mon maillot de bain le plus sexy, et pas mal de garçons m'avaient sifflé. Mais toi t'étais resté totalement de marbre, c'est à peine si tu avais posé tes yeux sur moi.
- Je devais être trop occupé à nager, lâche Monty. Tu sais, pour pas me noyer.
- Ça doit être ça.
- Ça n'a plus d'importance maintenant, dit-il en se tournant vers elle et en posant ses mains sur ses hanches pour la rapprocher de lui, on est ensemble.
- Oui, sourit-elle en l'embrassant.
Jasper les regarde faire de loin et tandis que Maya tient son bras, il s'échappe de l'étreinte.
- Faut que j'aille pisser, dit-il.
Et il va s'enfermer dans la salle de bain.
Quand Monty relâche Harper, il tourne de nouveau les yeux en direction de Jasper. Maya est seule, entourée par des personnes qu'elle ne connaît pas. Pourtant elle sourit et discute, comme s'ils avaient toujours été ses amis, aussi bien à elle qu'à Jasper.
- Elle s'en sort bien, commente Harper.
- Oui.
- Jasper l'a bien choisi, ils vont bien ensemble.
- C'est vrai.
Monty prend finalement la bière que Harper lui a emmenée et en boit une longue, longue gorgée. Les bulles lui brûlent la gorge, et l'alcool lui monte vite à la tête. Il baisse la bouteille, la repose.
- Je vais aux toilettes, je reviens.
Il ouvre la porte de la salle de bain et y trouve Jasper en train de se laver les mains. Monty lève un sourcil et Jasper se marre :
- J'ai oublié de fermer le verrou.
Monty entre et ferme le verrou derrière lui.
- Voilà, c'est fait.
- T'es con, rit Jasper.
Monty lui sourit, et se diriger vers les toilettes pour se soulager. Jasper regarde ailleurs, mais ne sort pas de la salle de bain.
- Tes parents sont vraiment cool, dit Monty.
- Je sais. Je suis content de revoir tout le monde.
- Pas tout le monde, fait Monty, y a que Clarke, Lexa, Raven et Finn qui sont venus.
- C'est presque tout le monde, s'amuse Jasper.
Monty s'approche du lavabo pour se laver les mains et Jasper pose son dos contre le mur. Monty se savonne, puis regarde Jasper un instant, avant de lui trisser de l'eau. Jasper s'éloigne et Monty rigole.
- Tu vas voir, petit Monty !
Jasper se rapproche pour le chatouiller, et Monty lui échappe. Ils se courent après dans la salle de bain, se taquinant en même temps, se touchant le ventre et les côtes avec les doigts en guise de chatouille. Monty attrape finalement les bras de Jasper, pour l'empêcher de le toucher, et ils tournent comme des idiots, mort de rire. Monty finit par glisser sur le tapis de la salle de bain, part en arrière et atterrit le cul dans la baignoire, entraînant Jasper avec lui, qui tombe à côté de lui dans la même position.
Ils sont sonnés deux secondes, avant d'éclater de rire au point d'en pleurer.
- T'es complètement bourré, fait Monty.
- Non, pas du tout, j'ai pas bu un goutte, je me souviens de quand tu m'as traité d'alcoolique.
Monty se calme un peu, a l'air gêné :
- Ouais je me souviens. Désolé pour ça, je le pensais pas vraiment.
- Non t'avais raison, j'abusais un peu.
Jasper recommence à rire doucement. Puis il sort de la baignoire et tend la main à son meilleur ami pour l'aider. Monty la prend et Jasper le tire tellement fort que Monty lui tombe dans les bras. Leurs visages à quelques centimètres l'un de l'autre. La terre s'arrête de tourner. Le temps arrête de s'écouler. Jasper a passé son bras autour de Monty par réflexe. Il le maintien contre lui. Ils se regardent, ne se quittent pas des yeux, ils entendent la musique au loin, mais ils ne sont plus là. Jasper arrête de respirer, Monty respire trop vite, ou l'inverse. L'asiatique lâche la main de Jasper pour pouvoir poser la sienne sur sa nuque, pour pouvoir la perdre dans ses cheveux. Il entrouvre les lèvres essaie d'avaler l'air de Jasper, leurs nez se frôlent, se touchent, leurs visages bougent, se suivent, ils ne savent plus s'il faut aller à gauche ou à droite. Jasper pose finalement sa main sur la joue de Monty, caressante :
- Monty… Murmure-t-il quasiment à bout de souffle.
Monty ne répond plus de rien. Il fait trop chaud, trop électrique, trop… Juste trop. Il caresse la nuque de Jasper, tremble. Son cœur bat des records de vitesse. Ça doit être parce qu'il a un peu bu. Ça doit être parce la main de Jasper est si chaude. La main de Jasper, celle où il porte une bague à l'annulaire. Monty se recule brusquement. Jasper a l'impression de ressentir comme une déchirure, il se rapproche malgré lui, s'agrippe à Monty. Et il faut vraiment toute la force de son esprit à Monty pour réussir à se détacher de l'étreinte, pour repousser Jasper, pour mettre de la distance entre eux.
- Maya et Harper doivent nous attendre, dit-il.
Douche froide. C'est vrai. Maya et Harper doivent les attendre.
- Ouais, dit brutalement Jasper. Bien sûr.
Il fait tourner le verrou et ils sortent de la salle de bain pour rejoindre leur copine respective. C'est après ça que les choses dérapent.
Jasper décide que finalement une bière c'est rien du tout. Et puis, Harper l'énerve, parce qu'elle est énervante et qu'il ne la supporte pas. Elle est là, sans arrêt, à faire comme si Monty était sa chose et à le toucher comme si elle voulait le déshabiller sur place.
- Trouvez-vous une chambre, ronchonne-t-il en passant à côté d'eux alors qu'ils sont en train de se rouler une pelle.
Monty tourne les yeux vers lui. Il se sent énervé, fébrile. Toute la tension accumulée dans la salle de bain, et même avant, ne demande qu'à exploser.
- Disait le roi de la léchouille, balance Monty.
- Moi au moins, je me tape pas une garce.
Harper tente d'intervenir, mais Monty s'approche de Jasper, lève le menton, se colle quasiment à lui :
- Qu'est-ce que t'as dit là ?
- J'ai juste dit la vérité. Elle court après ton cul, elle s'intéresse pas à grand-chose d'autre.
- Retire ça !
- Oh je vois, tu es vexé. Tu ne sais donc pas qu'elle nous pompe l'air, parce que toi elle te pompe autre chose.
Monty pousse Jasper de ses deux mains, mais Jasper revient aussi sec, il colle presque sa bouche à l'oreille de Monty :
- Mais t'aime ça hein, être son gentil objet sexuel.
Jasper se reçoit un coup de boule dans la tête de la part de son meilleur ami. Monty l'agrippe ensuite par le col :
- Tu peux parler hein, qui est-ce qui va se marier avec une fille juste pour soigner son égo ? C'est toi mon pote.
- Pardon ?
- Mais oui, tu sais l'espèce de niaise qui rit à toutes tes blagues, minaude sans arrêt et t'infantilise en t'appelant bêtement « mon bébé ». Tu vois de qui je parle ? L'idiote qui te colle comme ton ombre et peut pas te laisser respirer deux secondes sans te lécher le visage !
Monty colle à son tour sa bouche près de l'oreille de Jasper :
- Mais ça te plaît ça hein, d'être son gentil toutou.
Jasper enfonce son poing dans le nez de Monty. Puis ils se cramponnent tous les deux l'un à l'autre, s'enfonce les ongles dans les bras et essayent de se faire tomber, tournant sur eux-mêmes comme plus tôt dans la salle de bain, sauf que cette fois-ci ce n'est pas pour s'amuser.
- Tu voulais savoir ce que je détestais chez elle, crache Monty, mais je déteste tout chez elle, elle a autant de personnalité qu'un mur d'hôpital, elle est fade, et c'est une vraie sangsue !
Jasper le fait tourner plus vite, et Monty essaye de lui remettre un coup de tête. Les gens autour d'eux essayent de les séparer en vain.
- Tu crois que Harper vaut mieux qu'elle ? C'est une crevarde possessive qui voudrait te foutre sous clé pour te baiser jour et nuit.
- Au moins elle, elle était là quand j'en avais besoin ! Crie Monty.
Jasper le relâche d'un coup. C'est comme s'il venait de se recevoir un coup de massue.
- C'est ce que tu penses ? Dit-il. Que j'étais pas là pour toi ?
Monty craque :
- Non tu n'étais pas là, tu étais à huit cents foutu kilomètre d'ici en train de te créer ton conte de fées avec la fille la plus inintéressante de la planète !
Jasper pourrait lui dire, qu'il voulait rentrer, qu'il voulait tout laisser tomber pour lui et pourquoi il ne l'a pas fait. Mais il est encore trop énervé, en colère, il a envie de blesser Monty, comme Monty le blesse.
- Tu me fais rire à toujours chouiner parce que je suis loin d'ici. Mais je t'ai jamais vu faire le moindre effort pour venir me voir. Pas une seule fois, en trois ans. Jamais. C'est toujours à moi de revenir dans ce patelin paumé pour supporter tes jérémiades parce que je suis parti, mais t'as jamais proposé de faire le trajet jusque là-bas.
Monty ne lui dit pas que c'est parce qu'il avait peur d'être mis de côté une fois là-bas, de découvrir que Jasper avait une autre vie et qu'il n'en faisait pas partie.
- Ouais ben à partir de maintenant c'est plus la peine de revenir supporter mes jérémiades, balance-t-il.
Puis il se tourne vers Harper et prend sa main :
- Viens ! On se tire.
Jasper leur crie après :
- C'est ça tire-toi ! Tirez-vous !
- C'est ce qu'on fait, abruti !
Puis Monty claque la porte de l'entrée et un silence de plomb s'installe dans la pièce. Les amis de Jasper, ses parents, Maya, personne ne sait quoi dire. Jasper les regarde à peine, il monte les escaliers et va s'enfermer dans sa chambre.
Monty conduit en silence, Harper essaie de lui parler mais il allume la radio et met le son à fond. Une fois à l'appartement, il enlève ses chaussures, balance son manteau, entre dans la chambre et claque la porte, plantant la blonde au milieu du couloir. Dix secondes plus tard, il ressort, attrape son portefeuille, en sort un billet de dix euros et le pose sur la table à côté de Harper.
- Félicitation, tu as gagné.
Puis il retourne s'enfermer. Au bout d'un long moment, la porte de la chambre s'ouvre, et Harper apparaît, elle vient se coller contre lui sur le lit et Monty ne la repousse pas.
- Tu sais, c'est ton meilleur ami mais des fois, l'amitié ne fonctionne plus, chuchote-t-elle.
Monty ne veut pas entendre ça, et il lui tourne le dos.
- Je sais que Jasper est précieux pour toi mais…
- Je ne veux pas entendre ça, crie-t-il. Okay ? Je ne veux pas.
- Bien, murmure Harper, alors qu'est-ce que tu veux ?
Monty se tourne vers elle et pose presque violemment sa bouche sur la sienne. Il la pousse sur le lit, grimpe sur elle et commence à se déshabiller. Harper ne le repousse pas, bien au contraire, elle participe. Monty couche avec elle et ne se sent pas rassasié ensuite, alors il réclame une deuxième fois et elle ne dit pas non pour un deuxième round. Puis un troisième. Ils finissent par tomber l'un à côté de l'autre, plein de sueur, haletant. Harper se sent bien, elle a presque envie de rire. Monty se tourne sur le côté et elle passe son bras autour de lui :
- Wouaouh, s'exclame-t-elle.
Monty repousse doucement son bras et sort du lit :
- Je vais prendre une douche, dit-il.
Il va s'enfermer dans la salle de bain, se laisse glisser contre la porte, et pose sa tête dans ses mains. Il ne se sent pas mieux. Pas du tout.
Jasper tourne dans sa chambre comme un fauve en cage. Puis il finit par attraper une des photos de lui et Monty punaisée sur son mur. D'un coup de colère il la déchire et la jette sur le sol. Puis il la piétine. Puis il la ramasse et la jette à nouveau. Il saute dessus à pied joint. Il insulte la photo. Et il la jette encore une fois. Ce qui ne lui fait aucun bien. Il finit par s'asseoir sur son lit, et boude comme un gosse de cinq ans après un caprice qui n'a pas abouti. Il fixe les morceaux de photos éparpillés par terre, puis finit par se relever et les ramasser. Il regarde le visage de Monty, tout froissé maintenant, et des larmes coulent de ses yeux. Il se met à chouiner, renifle, et essaye d'aplatir du mieux qu'il peut les bouts de photos avant de tenter de les scotcher ensemble.
- Je te déteste abruti, gémit-il.
Jasper s'assoit à son bureau, la photo entre ses doigts et essuie ses larmes sur son bras.
- J'ai pas besoin d'un meilleur ami comme toi !
Jasper pose sa tête sur le bureau et soupire. Il ferme les yeux. Il ne devrait pas. Les souvenirs refont surface. Il revoit Monty rentrer dans sa chambre avec un énorme sac :
- Ta mère m'a dit que t'avais une grippe carabinée et que tu pouvais pas quitter ton lit.
- J'ai menti.
- Et comment tu as fait pour simuler la fièvre ?
- J'ai foutu le thermomètre sur ma lampe. Y a quoi dans ton sac ?
- Rien qui t'intéresse parce que c'est juste pour les vrais malades.
Jasper avait fait semblant de tousser et Monty s'était assis à côté de lui sur le lit, mais il n'avait pas ouvert le sac.
- Pourquoi t'es pas allé en cours ?
- Pour rien.
- J'ai vu Miller, paraît qu'il voulait te causer.
Jasper s'était planqué sous sa couette et Monty l'avait tiré :
- Pourquoi il veut te frapper ?
- Il a dit causer, pas frapper, avait marmonné Jasper.
- Ouais, bien sûr. Alors ?
- Parce que j'aurais peut-être laissé échapper par inadvertance qu'il sortait avec Bryan devant les autres.
- Tout le monde sait déjà qu'il sort avec Bryan.
- C'est ce que je lui ai dit, mais il m'a menacé et voilà…
Monty s'était allongé à côté de Jasper, le sac dans ses mains :
- Donc tu comptes simuler une grippe jusqu'à quand ?
- La fin du lycée j'espère.
- À mon avis ça ne va pas fonctionner.
- Je trouverai une idée.
- Tu ferais mieux d'aller voir Miller et de t'excuser.
- Je me suis déjà excusé.
- Excuse-toi encore.
- Ça marchera jamais.
Monty avait appuyé ses doigts sur le front de Jasper :
- Ça marchera parce que je serai avec toi, okay ?
- Vraiment ?
- Ouais, tu crois vraiment que je peux abandonner mon meilleur ami dans ce genre de situation ?
Jasper avait secoué la tête et Monty avait fini par ouvrir son sac, vidant sur lit des tonnes de barres de chocolat.
- Tiens mon faux malade, ça te guérira plus vite.
Jasper relève la tête et se frotte les cheveux. Un autre souvenir refait surface. Monty l'aidait à mettre un poster sur le mur mais ils avaient du mal parce qu'ils se chatouillaient en même temps. Ils avaient fini par déchirer le poster avec leur connerie et Jasper avait sauté sur le dos de Monty pour se venger. Une autre fois, ils étaient allongés sur le sol et discutaient de tout et de rien en scrutant le plafond. La mère de Jasper les avait trouvés comme ça et leur avait demandé pourquoi ils ne se mettaient pas sur le lit.
- On fait un concours.
- Quel concours ?
- Celui qui se lève du sol en premier a perdu.
Elle avait roulé des yeux et les avait laissés tranquille.
Jasper voudrait que les souvenirs s'arrêtent, mais plus il essaie de les chasser et plus Monty s'impose à lui, dans son esprit, dans sa chambre, dans sa vie. Ça se stoppe enfin quand Maya frappe à la porte de la chambre :
- Je peux entrer ? Demande-t-elle.
- J'aimerais mieux pas, répond Jasper.
- Tout le monde est parti, dit Maya à travers la porte fermée, et tes parents sont couchés.
- Tu devrais y aller aussi.
- Ça va ? Demande-t-elle.
- Non, répond-il honnêtement.
- Tu sais… Je suis désolé pour… Ce qu'il s'est passé.
- Maya…
- Oui ?
- Va te coucher. Je te rejoins. Plus tard.
- D'accord…
Il l'entend qui s'éloigne et souffle. Finalement il s'allonge sur le lit, sort son portable et appelle Murphy.
- Va crever en enfer, je suis avec Bellamy.
- Murphyyyyyyyyyyyyyyyyy.
- Quoi ?
- Je me suis disputé avec Monty.
- Comme d'hab. Bonne nuit.
- Murphyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyy.
Il entend Murphy soupirer, s'excuser auprès de quelqu'un, Bellamy sans doute, puis quelques secondes plus tard, Murphy est à nouveau au bout du fil.
- Okay. Tu as cinq minutes pas plus pour tout me raconter.
Jasper lui raconte donc tout et Murphy jure dans le combiné, puis se reprends :
- Bien je résume. Tu es jaloux, il est jaloux, vous êtes tellement jaloux que vous vous balancez des saloperies à la gueule. Donc va le voir, embrasse-le, épouse-le, happy end. Ciao.
- Je vais épouser Maya, grogne Jasper. Tu m'aides pas du tout là.
- Ah oui. La dinde. J'ai tendance à l'oublier tellement elle est insignifiante.
Cette fois-ci c'est Jasper qui jure. Puis il se calme.
- Murphy…
- Quoi ?
- Tu veux bien me raconter ton histoire avec Bellamy ?
- Non.
- Mais pourquoi ?
- Déjà parce qu'il est dans la pièce à côté, et ensuite parce que tu la connais par cœur.
- S'il te plaît.
- Non.
- S'il te plaît.
- Non.
- S'il te…
- La ferme Jasper.
Jasper se tait. Murphy soupire. Puis commence à raconter.
Bellamy était dans un de ses cours et c'était difficile de passer à côté de lui pour deux raisons. Il était super sexy et il avait un harem de filles qui lui collait le train. Murphy n'était bien sûr pas intéressé. Ou peut-être juste un peu parce que c'était dur d'être complètement insensible face à quelqu'un comme Bellamy.
- Mais je faisais pas dans les hétéros, trop compliqué.
Donc Murphy n'avait rien fait, il s'était tenu sage. Enfin, il avait quand même cassé une ou deux de ces filles qui tournaient autour de Bellamy, à coup de sarcasme bien menée. Allez savoir pourquoi, mais ça avait interpellé Bellamy qui avait commencé à lui parler.
- Et t'es tombé amoureux, glousse Jasper.
- Si c'est toi qui racontes, je raccroche.
- Okay je me la ferme, continue.
Et Murphy était tombé amoureux, comme un con. Il avait oublié sa règle de ne pas tomber amoureux d'un hétéro. Pour passer à autre chose, il avait commencé à sortir avec d'autres personnes. Filles, mecs, Murphy s'en fichait, le but étant de cesser de penser à Bellamy. Ce qui n'avait pas du tout fonctionné, d'autant plus que Bellamy commençait à vraiment s'imposer dans sa vie.
- Je me souviens la première fois qu'il a débarqué à l'appart', la tête que t'a tiré, on aurait dit que t'avais avalé de travers, mais en même temps tu souriais bêtement.
- Jasper…
- Oui oui, je me tais.
Bellamy s'est donc incrusté, genre vraiment beaucoup. Il l'appelait souvent, s'incrustait dans l'appart, l'invitait chez lui. Murphy avait fini par se dire qu'il devait agir. Deux choix s'imposaient donc à lui. Soit il pouvait continuer à nier, coucher à droite à gauche et attendre que la tornade passe. Soit… Il pouvait tenter le tout pour le tout et advienne que pourra.
- J'avais pas envie d'avoir de regrets alors…
Alors il avait clairement fait comprendre à Bellamy qu'il était intéressé par lui, et pas seulement en amitié. Bellamy n'avait pas pris la fuite. Il n'avait pas été en colère. Il ne s'était pas écrié « mais quelle horreur, je suis hétéro ». Il avait juste souri et dit « eh ben, enfin », puis l'avait embrassé.
- Tu n'as pas de regret, conclue Jasper.
- Non. Aucun.
Jasper se tait. Murphy lui dit :
- Ta dispute avec Monty, c'est pas grave.
- C'est toi qui le dis.
- C'est juste une dispute, tu vas le voir, tu vas t'excuser, tout va rentrer dans l'ordre. Tout rentre toujours dans l'ordre.
- C'est vrai.
- Je raccroche maintenant.
- Oui. D'accord. Amuse-toi bien avec Bellamy.
- Sans problème.
Jasper s'apprête à raccrocher quand il entend Murphy l'appeler :
- Jasper…
- Hm ?
- Je me fiche de qui tu es amoureux. Juste, réfléchis à une chose.
- Laquelle ?
- Pourquoi tu m'appelles si tard pour me parler de Monty ? Pauvre abruti !
Et sur ces mots Murphy raccroche.
Jasper pose son portable à côté de lui et regarde la photo qu'il a gardé dans ses mains. Il donne une pichenette sur le visage de Monty, puis se met ensuite à toucher la photo avec son doigt.
- Je te déteste pas en fait, dit-il.
Il soupire, pose la photo sur son ventre, puis ferme les yeux.
Sa conversation avec Murphy l'a un peu apaisé.
« N'ais pas de regret ».
« Pourquoi tu m'appelles si tard pour me parler de Monty ? ».
« Tu es jaloux, il est jaloux… »
Il s'endort.
À suivre.
L'autatrice : voilà enfin un nouveau chapitre, un peu plus intense que les précédents.
