THEY ARE
Accoudés sur le haut balcon, ils observent les autres. Dans les crissements de l'acier qui s'entrechoque, ils peineraient presque à s'entendre. Loki fixe, avec une certaine envie au fond des yeux, son frère, qui s'exerce au maniement d'une lance. Lui-même revient tout juste de sa propre leçon privée, mais il voit clairement que son frère est plus à l'aise que lui avec l'arme. Pour ne pas changer.
— Tu te sens prête ?
Sif se mord les lèvres, effrayée par la question. Quand ils étaient encore enfants, Loki a tout de suite deviné son désir de devenir une combattante, elle aussi. Même si l'armée asgardienne n'est réservée qu'aux hommes, même s'il était pleinement conscient du risque, il lui a proposé de l'entraîner. Et aujourd'hui, ils ont convenu qu'elle irait là, en bas, dans l'arène, et défierait quiconque voulant bien s'opposer à elle pour prouver qu'elle est capable d'être une guerrière. Comme eux.
Elle s'entraîne depuis vingt ans. Elle ne doute pas de ses capacités. Mais, maintenant que le moment est venu, elle ne peut s'empêcher de se sentir nerveuse. Et incertaine. L'angoisse qui l'a prise à la gorge lui donne l'impression que ses tripes se sont liquéfiées dans son ventre. Elle est au pied du mur, et elle voudrait fuir. Elle voudrait combattre, faire face à ces regards narquois qui vont l'accueillir, mais elle voudrait aussi tourner les talons et disparaître à jamais.
La main qui attrape fermement la sienne l'en empêche.
— Hé. Tu vas y arriver. Crois-moi.
Dans ses yeux bleu-vert, elle croît brièvement se noyer, et l'air semble lui manquer. Ce n'est qu'un souffle qui franchit ses lèvres.
— Tu es sûr ? Ils sont…
— Ils. Ils sont eux. Des brutes arrogantes et écervelées. Et toi, tu es ?
Elle prend une profonde inspiration, sachant parfaitement ce qu'il veut l'entendre dire.
— La meilleure guerrière qu'ils aient jamais vue.
— Exactement. Ce qu'ils sont, eux, n'est pas important. C'est toi qui importes.
La confiance absolue, dans la voix, lui donne l'impression qu'elle va fondre. Elle doit lutter pour garder une façade neutre. Mais elle n'a aucune chance de la conserver, elle le sait très bien. Surtout lorsque, pour la première fois, elle sent ses lèvres se poser sur les siennes.
† † †
La lame siffle. Dangereuse, meurtrière. Thor est furieux qu'une femme ait mis à mal son honneur, furieux de voir le soutien sans précédent qu'apporte Loki à celle qui se prétend être une guerrière digne de rejoindre les rangs de l'armée. Il est prêt à tout pour laver la blessure qu'elle lui a infligée en affirmant qu'il avait peur de la combattre sous les yeux des autres. Même si le sang coule, il sait qu'il veut vaincre.
Sif, elle, virevolte souplement. Elle a beau ne pas être aussi forte, elle a un avantage que la brute en face d'elle n'a pas : elle est bien plus petite, plus agile. Et, s'il y a bien une chose que Loki lui a apprise, c'est de jouer sur ses avantages. D'un coup sec du bouclier, elle éloigne le fer de lance qui la menaçait, s'offre une ouverture. Et bondit sans hésiter. Le temps que Thor la voie arriver, elle a saisi la hampe de sa lance, la sectionne d'un violent coup d'épée. Dès que le métal de son adversaire touche le sol de sable, elle sait qu'elle a gagné.
Elle détache rapidement son bouclier, se jette au corps à corps, toujours armée. Thor n'a plus qu'un bâton pour se défendre. Face à la furie qui lui tombe dessus, il ne fait pas le poids. Il est trop lent, trop massif. Et elle en profite, s'en amuse, quelques secondes seulement, avant de porter le coup de grâce, et de lui coller sa lame sur la jugulaire.
Le silence qui suit lui donne l'impression que ses oreilles bourdonnent. Elle tremble. Mais elle a gagné. Et, lorsque les premiers applaudissements – ceux de Loki – annoncent officiellement sa victoire, elle ne peut s'empêcher de pousser un soupir rassuré.
† † †
Avec une victoire éclatante comme celle-ci, elle a été admise les yeux fermés. Personne ne voudrait laisser une guerrière bien trop douée se promener dans les rues d'Asgard, et ne pas participer à la défense de la ville lorsque c'est nécessaire. Sif a l'impression que tout autour d'elle, la cité brille d'un éclat nouveau, scintille de mille et une lumières. Mais il reste une petite ombre. Minuscule, mais importante.
— Pourquoi ?
Loki, à côté d'elle, devine sans mal à quoi elle fait allusion. Il sourit.
— Parce que tu ne combats jamais aussi bien que quand tu veux oublier quelque chose.
Silence. Elle se sent blessée. Trahie, qu'il utilise ses sentiments contre elle. À son avantage, certes, mais il n'empêche qu'elle le ressent comme un coup de poignard dans le dos.
— Et peut-être aussi parce que j'ai maintenant envie de recommencer.
