I

Eloïse fit un pas en avant, pour faire face à l'hologramme androgyne qui remplaçait actuellement le directeur du S.H.I.E.L.D. Elle n'avait pas l'accréditation nécessaire pour voir son visage. Elle n'avait pas l'autorité pour réclamer ce qu'elle voulait. Mais elle se devait d'essayer. Encore une fois, encore mille. Parce qu'il s'agissait de sa meilleure amie.

— Monsieur.

— Ou Madame, fit la voix artificiellement modifiée. Vous ne savez pas.

— C'est vrai.

Dans son dos, elle serra les poings. On lui rappelait à quel point elle était dispensable, ici. Elle n'avait pas le titre. Pas l'accréditation. Rien. Elle n'était qu'une psychiatre comme une autre, qui n'avait aucun droit, a priori, pour venir râler.

— J'ai reçu votre plainte, poursuivit la voix.

Eloïse attendit. Il – ou elle, peu importait – ne lui avait pas demandé de s'exprimer. Et elle savait qu'elle avait tout intérêt à ne parler que quand on le lui demandait, si elle voulait qu'on donne suite à sa requête. Déjà que les chances étaient minces…

— Et je ne vois absolument pas pourquoi nous devrions modifier les conditions de vie de l'agent Quinzel.

— Monsieur, avec tout le respect que je vous dois, elle n'est en rien coupable. Elle a été kidnappée, et maintenant, c'est ceux pour qui elle travaillait qui la retiennent captive.

— Parce qu'elle est dangereuse.

— Elle ne l'est que parce que vous le lui faites croire.

— Elle est contrôlée par Loki.

Eloïse grinça des dents en silence. Il avait raison là-dessus. Enfin, pas totalement, puisque Harleen n'avait officiellement jamais rien fait qui puisse laisser supposer qu'elle était véritablement contrôlée, mais elle ne pouvait pas non plus le démentir.

— Nous n'avons aucune idée de comment fonctionne cet anneau, monsieur.

— Justement ! Elle peut être une espionne. Contre son gré, peut-être, mais elle peut l'être. Nous ne pouvons pas nous permettre qu'elle vadrouille librement dans nos couloirs et transmette nos secrets par l'intermédiaire d'une technologie dont nous n'avons pas encore connaissance.

— Ce qui n'empêche pas qu'elle reste un être humain, et qu'elle peut être traitée avec respect. Pas comme un rat de laboratoire.

Elle aurait voulu ravaler ces mots. C'était une critique directe, sortie spontanément, provenant droit du cœur. Mais elle ne pouvait plus. Elle se contenta de fermer brièvement les yeux pour se donner le courage d'assumer, et fixa l'hologramme. Qui, contrairement à un humain, n'affichait pas d'émotions, malheureusement. Elle n'avait donc aucune idée si elle allait être dégradée dans les secondes qui suivraient pour avoir ouvertement protesté, ou s'il allait laisser passer pour cette fois.

— Supposons que j'accède à certaines de vos requêtes. Supposons. Qu'est-ce que vous modifieriez ?

Elle inspira profondément, passa une main dans ses cheveux. Il y avait un espoir. Mince. Mais il y en avait un.

— Aménager sa cellule de confinement. Lui demander ce qu'elle voudrait comme meubles ou décorations. Lui fournir des distractions… comme des livres par exemple. La laisser peut-être sortir à l'air libre de temps à autre. Surveillée, évidemment, mais une heure par semaine pourrait être déjà un progrès. Ça la motivera à être plus calme…

— Et vous pensez pouvoir la canaliser ?

— Je ne peux pas m'en porter garante, monsieur, mais je ferai tout ce que je peux.

— Très bien. Vous avez le champ libre pour apporter les changements que vous estimez nécessaires, même si vous en réfèrerez à votre officier supérieur. Mais je veux qu'elle soit calmée d'ici trois semaines.

— Calmée ? releva Eloïse, surprise. Comment ça ?

— Vous pouvez disposer.

L'hologramme disparut, en même temps que la communication se coupait. Eloïse resta un moment immobile, stupéfaite par la tournure de la discussion. Elle pouvait… elle pouvait aller voir Harleen. Pour la première fois en… près de dix ans. Elle se pinça la paume de la main pour vérifier qu'elle était bien éveillée, puis tourna les talons.

À sa sortie de la salle de visioconférence l'attendait Aaron, son frère, et accessoirement le meilleur ami de Harleen. Enfin, meilleur ami… son plus proche confident, à l'époque où elle n'était pas encore enfermée. Depuis l'affaire « kidnapping par Loki », bien des choses avaient changé. La jeune agente avait été placée en cellule de confinement hautement sécurisée, sans qu'Aaron ne puisse l'approcher. En désespoir de cause, il avait fini par en parler à sa sœur. Bien évidemment, il avait d'abord dû lui expliquer qu'il travaillait au S.H.I.E.L.D., ce qu'elle ne savait pas à l'époque.

— Alors ?

Eloïse avait rejoint le S.H.I.E.L.D. sur un coup de tête. Après que son frère lui ait parlé de tout ça – justifiant dans la foulée des coups de soleil monstrueux et un état de déshydratation intense qui lui avaient valu deux semaines à l'hôpital, après que l'organisation l'ait retrouvé en caleçon au beau milieu du désert du Nouveau Mexique – elle avait terminé sa thèse de psychiatrie, sur laquelle elle travaillait depuis trois ans, et avait contacté l'agence par des voies officieuses fournies par son frère. Qui lui avait déblayé le terrain avant.

Maintenant, elle était enfin là, elle pouvait enfin faire ce pour quoi elle était venue.

— Ils ont accepté, souffla-t-elle, encore sous le choc. Mais…

— Mais ?

— Mais il a dit qu'il voulait que je la… calme… J'ai peur de ce que ça veut dire.

Le front d'Aaron se plissa de mécontentement.

— J'ai essayé de me renseigner, mais tout ce qui touche à l'affaire Quinzel est classifié Sept ou plus… Quand est-ce que tu comptes y aller ?

Eloïse carra les épaules, inspira profondément.

— Tout de suite.