II

Eloïse prit une profonde inspiration, fit face à la porte.

— Tu te sens prête ?

— Absolument pas, mais ce n'est pas grave.

Aaron esquissa l'ombre d'un mince sourire. C'était Harleen qui répondait ainsi, d'habitude. C'était avec Harleen qu'Eloïse avait pris cette habitude. Il posa une main sur l'épaule de sa sœur, lui fit un clin d'œil rassurant.

— Allez, courage. Elle ne peut pas avoir tant changé. Tu me diras ensuite comment ça s'est passé.

Eloïse lui retourna un regard blasé, comme pour lui rappeler que tout ce qui touchait à l'agente Quinzel était classifié. Et il n'avait clairement pas l'accréditation nécessaire. Il roula des yeux, lui fit un clin d'œil, puis, après un dernier sourire, s'en alla, laissant la jeune femme seule. Elle ferma brièvement les yeux, inspira encore une fois, et passa sa carte d'agente devant le lecteur. Le voyant vira au vert, et le battant coulissa en silence, dévoilant un sas de transition. Eloïse y entra, attendit que la porte derrière elle se referme pour que l'autre, devant elle, s'ouvre. Les deux ne pouvaient jamais s'ouvrir en même temps, par précaution. Tout ça pour rajouter une difficulté supplémentaire aux éventuelles évasions.

Lorsque, enfin, elle put pénétrer dans la cellule, elle fut immédiatement frappée par la couleur. Tout était blanc. Sol, plafond, murs, draps, meubles… tout. Aucune autre teinte ne semblait avoir été permise. Elle tapa immédiatement Couleurs sur sa tablette, chercha des yeux la résidente.

Dans tout ce blanc, les cheveux blonds pâles de Harleen passaient presque inaperçus, sur le mince coussin. Elle était allongée face au mur, donc dos à Eloïse, la couverture ramenée jusqu'à ses oreilles malgré la température plus qu'agréable de la pièce.

— Harleen ?

La voix d'Eloïse en aurait presque tremblé d'émotion contenue.

— Dégagez. J'ai dit que je ne voulais voir personne.

Eloïse faillit ne pas reconnaître ce ton rauque, cette voix brisée. Il n'y avait rien, dedans, qui puisse dire que c'était Harleen qui parlait. Même les intonations étaient différentes. Elle dut se faire violence pour ne pas s'approcher, rester là où elle était. Ne pas la brusquer.

— Harleen, c'est moi. Eloïse.

Aucune réponse. Une bonne minute s'écoula ainsi en silence. Eloïse ne bougeait pas, et Harleen ne semblait pas décidée à lui accorder ne serait-ce qu'un regard. Enfin, alors que la psychiatre pensait qu'elle pouvait tourner les talons et revenir plus tard, la jeune femme sur la couchette se retourna d'un seul mouvement brusque. Noisette lumineux contre gris troubles, les iris s'affrontèrent un bref instant. Puis, Harleen se redressa en position assise.

— Qui ça ?

Coup au cœur. Eloïse avait l'impression de s'être pris un poignard dans la poitrine. Sa meilleure amie ne la reconnaissait pas. Elle se mordit les lèvres.

— Eloïse. Ta meilleure amie. Sœur d'Aaron.

Le nom de son frère sembla éveiller quelque chose chez la patiente. Mais pas ce qu'Eloïse aurait escompté. À la mention de son ancien ami, le visage de Harleen se tordit, défiguré par une expression de haine aussi fugace que violente. Puis, ses traits se détendirent. Eloïse fronça les sourcils, perturbée par ces brusques changements d'humeur.

— Alors ? Tu ne vas pas me demander comment je vais ? Si j'ai essayé d'enlever l'anneau ? Si je suis en contact avec lui ?

Elle dit « lui », nota la psychiatre dans un coin de sa tête. Elle ne l'appelle pas par son nom. Elle rangea cette information dans un coin, attendant de la ressortir plus tard. Cela pouvait toujours servir. Mais pour le moment, elle n'était pas là pour analyser une patiente. Elle était là en tant qu'amie.

— Non. En fait, je suis venue te demander si tu voulais des changements dans ta cellule. Un cadre, un paysage, des photos… des fleurs ? Des draps différents ?

Peinée, Eloïse vit à quel point Harleen était surprise par cette offre. Elle avait perdu l'habitude des gens sympathiques avec elle. Perdu l'habitude qu'on lui demande son avis. Elle grinça silencieusement des dents.

— Euh… des fleurs, peut-être… des draps bleus… Et un coussin rose… C'est pas une blague ?

La voix de la jeune blonde tremblait légèrement, comme celle d'une gamine. Et, à ce moment seulement, Eloïse se rendit compte que, malgré les dix années écoulées, Harleen ne semblait pas avoir pris une ride. Comme si le temps s'était arrêté pour elle le jour où Loki l'avait forcée à porter cet anneau. Alors qu'elle, qui pourtant avait le même âge, avait déjà l'impression d'apercevoir les premiers plis de vieillesse sur son front. Ou peut-être était-elle paranoïaque…?

— Non, ce n'est pas une blague, essaya-t-elle de la rassurer.

— Vraiment ?

Eloïse hocha la tête. Soudain, Harleen bondit de son lit, fila vers son amie, si vite que celle-ci eut du mal à réagir, et elle la serra dans ses bras. Tétanisée, Eloïse eut mit du temps à se reprendre. Elle finit néanmoins par lui rendre son étreinte, savourant l'instant présent, la possibilité d'être avec son amie. Il y aurait beaucoup de choses à résoudre. Elle n'était même pas encore certaine que Harleen se souvienne réellement d'elle. Mais il y avait des chances que tout aille mieux à partir de maintenant.

†††

Loki s'éveilla à la sensation de fourmillements dans ses doigts. Il était plongé dans le sommeil depuis longtemps. Bien trop longtemps. Son corps, pris dans une fine gangue de gel, était raidi, frigorifié. Ce qui ne le dérangeait pas tant que ça, au fond. Le froid ne l'avait jamais dérangé, encore moins depuis qu'il connaissait sa nature de géant de Jötunheim.

Il bâilla longuement, s'étira, veillant à ne pas trop forcer dès le début, puis étendit les mains devant lui précautionneusement. De ses doigts s'échappa une fine volute de brume verte, scintillante. Il esquissa un sourire diabolique. Ses pouvoirs étaient revenus.