III

Une étrange routine s'était installée. Eloïse allait voir Harleen quotidiennement. Même si leurs discussions n'étaient parfois pas exactement… consistantes. Ni logiques. En fonction de ses phases, Harleen pouvait être parfaitement lucide, comme totalement déjantée. Dans ces cas-là, elle se mettait à sourire comme une démente, et se lançait dans de longs monologues aux sujets plus que saugrenus, le dernier en date étant « comment correctement éviscérer une personne en la gardant à l'agonie le plus longtemps possible ». Ce qui avait le don de mettre Eloïse dans un état plus que nerveux. En plus, si elle faisait mine de quitter la pièce, la jeune blonde fondait en larmes, geignant et chouinant que sa prétendue meilleure amie l'abandonnait.

D'ailleurs, ses souvenirs d'Eloïse étaient eux aussi vagues, et variaient d'un jour à l'autre. Elle pouvait lui réciter de mémoire une discussion qu'elles avaient eue quinze années plus tôt, mais ne pouvait se souvenir de leur dernier dialogue, qui remontait à la veille.

Face à cette personnalité psychotique, enfermée dans le corps de sa meilleure amie, Eloïse hésitait souvent sur la conduite à adopter. La rassurer ? L'envoyer bouler ? Faire semblant de l'écouter ? La réconforter ?

L'une des choses qu'elle avait néanmoins apprises – à ses dépens, au cours d'une crise de nerfs mémorable – était de ne jamais mentionner Aaron. Jamais. Cela mettait Harleen dans un tel état de rage qu'elle était capable de se jeter contre les murs pour s'assommer, juste pour manifester son désaccord. Ou de griffer tout ce qui passait à sa portée, y compris les bras et le visage de sa meilleure amie.

Aujourd'hui paraissait être l'un de ces jours calmes. Et même si la possibilité d'un revirement de situation n'était jamais à négliger, Eloïse fut plutôt rassurée en voyant le sourire avenant de la blonde lorsqu'elle entra dans sa cellule. Elle le lui rendit, alla s'asseoir à ses côtés, déposant au passage sa tablette sur la table.

— Je t'ai ramené tes teintures…

Harleen lui sauta au cou, la serra dans ses bras. Elle est dans cette phase de bonne humeur presque trop intense, songea la psychiatre, partagée entre soulagement et inquiétude. Ses changements d'humeur étaient aussi soudains qu'imprévisibles. Et elle vivait tout à l'extrême. Joies comme peines, colères comme bonheurs.

— Tu voudrais t'en occuper ? J'ai peur de me rater…

Eloïse savait que cela ne faisait pas partie de son travail que de jouer à la coiffeuse. Mais Harleen était dans cette bonne phase depuis quelques jours, et le directeur du S.H.I.E.L.D. en paraissait plus qu'heureux. Elle se dit qu'elle pouvait donc se permettre un petit écart pour une fois. Même si cela rognait sur ses horaires de travail déjà bien tardifs.

— Bien sûr ! fit-elle, enjouée.

Et puis, depuis combien de temps n'avait-elle pas eu une soirée pyjama, ou une soirée juste entre filles, avec Harleen ?

La réponse était simple.

Dix ans.

†††

Loki lança un bref regard à l'agent 54, qui était tranquillement accoudée contre son comptoir. Il était toujours au motel. Depuis trois semaines. Et l'enfermement commençait à lui peser. Il avait passé une décennie à dormir, il avait envie de bouger. D'agir.

Mais il devait admettre que 54 s'était plus que bien occupée de tous les préparatifs. Elle l'avait écouté à la lettre. Ce qui n'était pas surprenant, dans la mesure où elle était, encore et toujours, sous l'influence du sceptre. Mais que ce soit selon les critères humains ou ses exigences divines à lui, son travail en amont du retour du dieu avait été exemplaire.

L'ancienne agente d'H.Y.D.R.A. se détourna un bref moment pour fouiller dans une commode, et en sortir une liasse d'épaisses enveloppes.

— Je vous ai préparé une série de fausses identités. Vous avez tout, là-dedans. Actes de naissance, passeports, cartes d'identité, attestations de domicile, relevés de compte… tout.

Elle lui tendit la pile sans cérémonie. Loki la rangea immédiatement dans une petite sacoche qu'elle lui avait fournie juste avant, ficha son regard sur l'horloge murale suspendue au-dessus du comptoir. Il était dix-neuf heures dans huit secondes. Sept. Six.

— Monsieur.

L'agent 43, un homme haut, taillé comme une armoire à glace, se présenta devant le dieu cinq secondes avant l'heure convenue. Timing parfait, en somme.

— Tout est prêt ?

— Oui, monsieur.

Princesse, j'espère que tu es prête.

†††

Harleen observait sa chambre avec toujours le même ravissement. Depuis qu'il y avait des fleurs sur sa table de nuit, des draps colorés et non blancs sur son lit, et même une barre de fer installée à l'horizontale, haut au-dessus de sa tête, sur laquelle elle pouvait faire de la gymnastique, elle se plaisait bien plus ici. Bien sûr, cela dépendait de son humeur. Mais aujourd'hui, le rire l'avait réveillée. Agréablement doux. Comme tous les jours depuis trois semaines.

Eloïse s'occupant de lui teindre les pointes, la jeune blonde s'était abandonnée aux mains presque expertes de sa « meilleure amie ». Elle se souvenait d'elle, certes. Parfaitement, même. Mais leur vie d'avant lui paraissait pâle. Fade. Sans saveur.

— Pourquoi tu veux te teindre les cheveux, d'ailleurs ? s'enquit la psychiatre, comme si elle suivait le fil des pensées de la prisonnière.

— Je n'aime pas l'autre.

— L'autre quoi ?

Elle pouvait presque entendre le froncement de sourcils.

— L'autre moi. L'ancienne.

Les mains d'Eloïse s'immobilisèrent un bref instant, marquant sa surprise, mais se remirent au travail très vite. Harleen sourit en devinant qu'elle avait réussi à perturber sa psychiatre. C'était d'autant plus simple qu'elle la connaissait. Elle connaissait ses points faibles. Son attachement à elle. C'était autant de choses qu'elle pourrait un jour exploiter, si elle jouait bien avec pour le moment.

Elle ferma les yeux.

Depuis une dizaine de jours, elle jouait. Elle changeait d'humeur, pas parce qu'elle avait vraiment des phases, mais pour donner le change. En vérité, elle ne s'était jamais aussi bien sentie que depuis trois semaines. Parce qu'elle devinait que l'heure approchait. Il s'était réveillé. Et, s'il n'était pas encore venu, c'était qu'il avait une bonne raison. Elle avait totalement confiance en lui.

En écho à ses pensées, son anneau se mit soudain à chauffer, au bout de son doigt. C'était discret, à peine perceptible. Tout comme l'étaient le doux sourire flottant au coin des lèvres de Harleen, et l'accélération ténue de ses battements de cœur.