IV
Harleen avait demandé à Eloïse de la rejoindre pour la journée avec des jeux de société. Elle avait justifié sa demande par une crise presque enfantine, entremêlant sans difficulté suppliques et larmes lorsque, au début, la psychiatre avait refusé. Au bout de deux heures de plaintes lugubres, elle avait eu ce qu'elle voulait. Monopoly, Trivial Pursuit, Cluedo, même Risk… Tous les grands classiques y étaient. Tout cela dans le but d'occuper son « amie » le plus longtemps possible.
Au fond, Harleen aimait bien Eloïse. Elle n'était juste pas certaine de pouvoir lui faire confiance. Eloïse prétendait n'être venue que pour elle. Elle agissait toujours de manière à faire plaisir à Harleen. Mais… il y avait quelque chose. Comme un non-dit, entre elles. Une fine barrière, qui empêchait la jeune femme de s'amuser comme elle l'aurait voulu.
Mais, maintenant qu'il lui avait fait signe, elle s'était mise à guetter. Discrètement, entre deux instants de réflexion sur comment tricher discrètement pour gagner sa partie, lorsqu'elle ne se sentait pas surveillée, elle observait les rondes des gardes. Vérifiait qu'elles n'avaient pas changé depuis dix ans. Ce qui n'était pas le cas, Loki en soit remercié.
La partie de Monopoly durait depuis une bonne heure, et Harleen commençait à trépigner intérieurement. Elle voulait sortir. Ça commençait à la démanger.
— Il y a quelque chose qui te tracasse, Harleen ?
— Euh… oui… je me rends compte que je tuerais pour un verre de jus de fruit… minauda la blonde.
L'alcool lui était interdit. Évidemment. Bien que cela n'aurait pas changé grand-chose à sa condition, de toute façon.
— Tu veux que j'aille t'en chercher un ?
— Non, reste jouer… S'il te plaît…
Silence. Puis, Eloïse se leva. Harleen battit des cils, ses yeux s'humidifiant presque instantanément. Comédienne jusqu'au bout. Elle se souvenait encore de l'époque où elle ne savait pas mentir… et elle avait du mal à croire qu'elle ait un jour pu être aussi idiote.
Eloïse lui fit un sourire rassurant, sortit un bref instant pour parler au garde posté devant la cellule, puis revint. Par la petite vitre, Harleen avisa le garde qui s'éloignait. Et elle sentait son anneau qui chauffait, de plus en plus fort, jusqu'à presque la brûler. Ce qui ne la dérangeait pas, puisque c'était un signe que Loki se rapprochait.
— Merci… souffla-t-elle, laissant couler une larme juste pour la scène.
Elle passa une main dans ses cheveux détachés, ramenant une pointe rose, teinte depuis la veille, devant ses yeux. Et fit semblant de se concentrer à nouveau sur le jeu. Mais elle sentait ses battements de cœur s'accélérer violemment alors qu'elle espérait, à chaque instant, voir apparaître le visage désormais familier.
Elle avait rêvé de lui. Chaque nuit, ou presque, depuis dix ans. Les intonations de son rire étaient à jamais gravées dans sa mémoire. Elles l'accompagnaient partout.
Mais, lorsque la porte s'ouvrit, ce fut le garde qui entra. Il déposa le verre rempli d'un liquide orange sur la table de chevet, juste à côté des deux joueuses. Harleen sentit la déception l'envahir.
†††
Loki se contenait tout juste pour ne pas éclater de rire, voyant à quel point la jeune femme avait changé. Son visage était tordu par l'attente, rongé par l'expectative. Ses yeux brillaient d'une douce lueur de folie qui n'attendait que de pouvoir s'exprimer librement. Ses cheveux étaient teints de couleurs criardes, bleus d'un côté, roses de l'autre.
Il se posta derrière la psychiatre qui jouait avec Harleen, toujours sous l'apparence du jeune garde qu'il avait assommé peu auparavant. Sourit et, frôlant du bout des doigts son anneau, il souffla à voix basse :
— Tu peux voir au-delà de mon illusion.
Harleen cilla, alors que le voile sur ses sens s'étiolait, s'effritait. Fronça les sourcils, puis, lentement, leva les yeux. Un large sourire de bonheur pur s'étira sur ses lèvres, son expression se transforma en joie absolue. Folle, déjantée. Avec un petit sourire à son intention, le dieu songea qu'elle était décidément bien mieux ainsi que geignarde et plaintive comme elle l'avait été auparavant.
Au même moment, une violente explosion ébranla le bâtiment.
Eloïse fut sur ses pieds dans la seconde. Même si elle n'était pas une agente à proprement parler, elle avait reçu l'entraînement classique du S.H.I.E.L.D. Et les réflexes commençaient doucement à rentrer. Mais, si elle était rapide, Loki l'était clairement plus. Il l'attrapa par la gorge, la projeta contre le mur le plus proche avec violence. Le crâne de la jeune femme cogna violemment contre le plastique dur qui recouvrait une épaisse couche de métal. Elle s'effondra, inconsciente.
Harleen se redressa à son tour. Plus mesurée. Mais seulement dans la forme. Dans le fond, elle bouillonnait intérieurement.
— Alors, princesse ?
Sa voix était identique à ses souvenirs, jusqu'à la plus minime intonation. Elle provoqua un frisson le long de la colonne vertébrale de la jeune femme, qui ne put s'empêcher de sourire.
— Tu as pris ton temps…
Il lui adressa un mince sourire faussement contrit.
— Je devais préparer deux ou trois choses… mais tu as attendu une décennie, tu pouvais bien attendre encore quelques semaines.
— J'aurais attendu autant qu'il l'aurait fallu.
Il n'y avait aucune hésitation dans sa voix. Elle fit quelques pas en avant, pour se retrouver nez à nez avec lui. Elle était bien plus petite, et il devait baisser les yeux pour la regarder. Ce qui ne dérangeait aucun des deux. Ils se fixèrent un bref instant.
Harleen se sentit immédiatement prise au piège dans ces yeux bleu-vert, profonds, hypnotiques, qui ressemblaient à deux grands lacs de haute montagne. Elle s'y serait noyée volontairement. Comme somnambule, elle s'approcha encore. Posa les mains sur ses épaules. Loki se contenta de sourire, sans se dérober, alors qu'elle se hissait sur la pointe des pieds. Et, délicatement, posait ses lèvres sur les siennes.
