V
Agréablement surpris, Loki ne tarda pas à répondre au baiser. Il passa une main autour de la taille de la jeune femme, l'autre dans ses cheveux, pour l'attirer plus près. Leurs langues s'enroulèrent l'une autour de l'autre, dans une lente valse sensuelle. Il se laissa aller à la douceur de l'étreinte. Depuis combien de temps n'avait-il pas embrassé une femme ? Très longtemps, décidément. Qui était la dernière en date ? Lorelei ? Ou Sif peut-être…? Sif, probablement…
— T'ai-je manqué à ce point ? souffla-t-il à son oreille lorsque leurs lèvres se détachèrent enfin.
— Tu ne peux même pas imaginer…
Il sourit. L'esprit humain avait cette étonnante tendance à idéaliser les vécus passés. Ironiquement, le recul ne lui laissait pas une plus grande clarté dans les souvenirs. Au contraire, le plus souvent, il les ajustait, pour qu'ils correspondent aux ressentis désirés.
Il passa son pouce sur la joue de la jeune femme, descendit pour tracer le contour de ses lèvres. Réalisant qu'elle aussi, d'une certaine manière, lui avait manqué. Pas elle, Harleen Quinzel, mais elle, cette présence féminine à ses côtés. Il en avait besoin. Frigga avait été là pour ça, durant un certain temps, lorsqu'il était petit. Puis, il y avait eu ses conquêtes. Qu'il avait toutes délaissées au bout de quelques semaines, en général. Seule Sif avait tenu plus longtemps que les autres. Ensuite, il y avait eu les affrontements avec Thor, les Avengers… et les femmes avaient disparu de sa vie.
— Prête à y aller ?
Harleen leva les yeux au ciel.
— Quelle question ! Bien sûr !
Eloïse avait douloureusement repris conscience, allongée au sol. Des points noirs dansaient devant ses yeux. Mais elle avait été projetée contre le mur près de la porte. Qui était restée ouverte. Elle pouvait y aller. En plus, Harleen paraissait occupée avec ce garde… Qu'est-ce que… Oh, tant pis !
Elle se redressa péniblement sur ses coudes, voulut ramper vers la sortie.
Une détonation sèche claqua. La balle rasa ses cheveux, dangereusement proche de son crâne, fit exploser des morceaux de plastique en percutant le mur. Elle poussa un petit cri apeuré, tourna brusquement la tête. Le garde avait toujours les yeux fichés dans ceux de Harleen. Mais son arme était pointée droit vers la psychiatre.
À sa manière de se comporter, Eloïse devina que c'était un coup de semonce. Qu'il n'hésiterait pas à la tuer si elle faisait mine de fuir. Aussi demeura-t-elle là où elle était, immobile.
— Mais nous devons d'abord résoudre un petit souci… fit l'homme à l'intention de la prisonnière.
Harleen tourna la tête vers sa meilleure amie. Qui, sous le faisceau glacial de ses yeux gris, cruellement amusés, gémit de terreur. Ce n'était plus sa meilleure amie. C'était cette « autre », que Harleen avait déclaré préférer la veille.
À pas lents, la blonde s'approcha de la brune. S'accroupit doucement, pour se mettre à sa hauteur, prit son menton entre ses doigts froids. Eloïse eut bien du mal à réprimer un frisson de terreur lorsque les ongles longs effleurèrent sa peau en un semblant de caresse perverse. Le soldat resta à distance. Mais il observait, avec un intérêt non feint, la scène qui se déroulait devant lui.
— Qu'est-ce que je devrais lui faire, à ton avis ?
— Tout dépend de toi, princesse…
Un sourire cruel affleura aux lèvres de Harleen. Elle tendit la main en arrière. Comprenant la demande implicite, l'homme s'approcha, pour y déposer son calibre. Le cœur d'Eloïse rata un battement, se mit à pulser par à-coups, à une vitesse effrénée.
— Harleen… Harleen, je t'en supplie… je suis venue pour toi…
Harleen se contenta d'un rictus diabolique.
— Tu… tu peux vérifier… j'ai fait plusieurs demandes pour qu'on améliore tes conditions de vie… je voulais vraiment t'aider…
— Vraiment ? fit-elle d'une voix doucereuse. Et qu'est-ce que ça change ?
— Je… je ne veux pas mourir…
Court silence.
— Pitié, Harleen…
— C'est Harley, à partir de maintenant. Harley Quinn.
Eloïse avala difficilement sa salive. Harley Quinn. L'arlequin. Une blague d'enfance. Un éternel sujet de moqueries pour les autres élèves, quand ils étaient dans la classe de Harleen. Ils se fichaient ouvertement d'elle. La reléguaient au rang de solitaire, malgré son intelligence, malgré sa gentillesse. Eloïse avait été l'une des rares à pouvoir dépasser cette barrière de solitude que Harleen avait, à force, pris l'habitude d'ériger autour d'elle, pour ne pas être blessée.
— Harley. Je te…
Bruits de pas dans le couloir. Eloïse s'interrompit. Mais ne cria pas. La menace de l'arme soudain bien trop proche de son front l'en empêchait. Elle se contenta d'attendre. Ne vit même pas le soldat bouger.
Lorsqu'elle vit Aaron apparaître dans son champ de vision, elle eut un bref espoir. Qui disparut à l'instant où le coup partait depuis la main de Harleen, tout près des oreilles d'Eloïse. Elle tressaillit lorsqu'elle entendit son frère hurler de douleur. Même si, une infime partie rationnelle de son esprit, pas encore colonisée par la terreur, lui disait que s'il criait, il était encore vivant.
Le jeune homme se plia en deux, apparemment touché au ventre. S'effondra. Harleen tira une seconde fois, sans même une hésitation, lui explosant la main droite. Main de tir. Il se replia en position fœtale en braillant tandis que l'ancienne prisonnière se redressait brusquement, le visage déformé par une expression de colère destructrice. Elle attrapa Eloïse par le bras, l'obligea à se relever, canon encore fumant pointé à l'arrière de son crâne. La força à passer sans s'arrêter devant son frère.
Aaron leva un regard embué de larmes de souffrance vers le plafond, maintenant son moignon de main près de son corps, serrant les dents, gémissant doucement. Mais déjà, Harleen et sa nouvelle otage étaient loin. Et le soldat qui passa près de lui ne lui accorda pas l'ombre d'un coup d'œil. Il se contenta d'un bref sourire narquois, que le jeune agent du S.H.I.E.L.D. crut longtemps avoir imaginé.
