VIII
Eloïse se réveilla au bruit distinctif de talons aiguilles claquant régulièrement contre le sol bétonné. Elle poussa un grognement, l'esprit encore embrumé par les somnifères qu'on lui avait administrés, bougea légèrement sur sa couchette dure. Se rendit compte qu'elle était menottée au lit par un poignet. Ferma brièvement les yeux, le temps que les souvenirs remontent à la surface. Qu'elle se rappelle ce qui lui était arrivé.
Le lit de métal grinça. Le matelas ploya sous un nouveau poids. Eloïse rouvrit les paupières, avisa une silhouette familière. Familière, mais pas identique à ses souvenirs. Maquillée, ongles manucurés, cheveux attachés en deux couettes aux couleurs distinctes. L'autre. Harley Quinn, dans toute sa splendeur.
— Harley…
Elle n'hésita même pas sur le nom. Cette fille, en face d'elle, ce n'était pas Harleen. C'était quelqu'un d'autre. Une étrangère, qu'elle ne reconnaissait pas.
— Oui ?
Même la voix était différente. Plus mesurée. Toujours aussi enfantine, mais teintée d'une nuance vicieuse et manipulatrice. Désagréable. Eloïse se redressa en position assise, grimaçante, nauséeuse, avec l'impression que des lutins s'amusaient à taper à coups de pioche sur son crâne.
— Dis-moi que tu as un Paracétamol…
— J'ai l'air de me balader H-24 avec une trousse de secours ?
Eloïse grogna faiblement, tourna légèrement la tête. Vit le garde de la veille, toujours vêtu de l'uniforme du S.H.I.E.L.D., qui se tenait légèrement en retrait. Elle cilla.
— Qui… qui êtes-vous ?
Il avait un visage quelconque, celui d'un type que l'on pouvait croiser dans la rue, sans jamais s'en rappeler. Mais lorsque ses lèvres s'étirèrent en un sourire sarcastique et que ses yeux la transpercèrent, la psychiatre frémit.
— Vous n'avez toujours pas deviné ?
Si. Elle savait qu'il le voyait dans son regard effrayé. Elle l'avait deviné, rien qu'à la manière dont Harley l'observait avec adoration. Elle avait un sourire pendu aux lèvres depuis la veille, depuis qu'elle l'avait vu. Elle devait probablement voir à travers une quelconque illusion qu'il avait utilisée pour se glisser à l'intérieur des bâtiments du S.H.I.E.L.D. incognito.
Loki.
Elle ne le dit pas. Se contenta de formuler le nom sur ses lèvres, sans qu'un souffle ne s'échappe de ses poumons. Il esquissa un sourire diabolique. Et l'illusion tomba. Eloïse aurait voulu bondir en arrière, s'éloigner au plus vite. Mais elle était menottée. Aucune chance de s'échapper, aucun moyen de fuir. Elle dut se contenter de sursauter.
Elle se crispa encore plus lorsque, après avoir sorti un téléphone de sa poche, il fronça les sourcils. Puis lui jeta un coup d'œil, et sourit.
Oh, oh. Mauvaises nouvelles. D'autant plus si elle était en position de faiblesse.
— Ton frère est prêt à échanger les rôles avec toi, lâcha-t-il comme si de rien n'était.
Eloïse se tendit instinctivement.
— Non. Je ne veux pas.
Harley leva un sourcil.
— On t'a demandé ton avis, peut-être ? Moi je veux avoir Aaron sous la main, fit-elle ensuite à l'intention de Loki.
— Bien sûr, princesse.
— Non… Harleen, non. Il ne t'a rien fait, il ne mérite pas…
— Justement ! Justement, il n'a rien fait ! C'était mon meilleur ami, et il m'a laissée pourrir dans une cellule blanche, sans jamais venir me voir !
— Tu sais très bien qu'il ne pouvait rien faire… tu sais comment fonctionne le S.H.I.E.L.D.
— Mais je m'en fiche ! En dix ans, pas une seule fois il n'a pu négocier une visite ? Alors que toi, tu as pu te débrouiller pour intégrer le S.H.I.E.L.D. et devenir ma psy ?
Silence. Eloïse ne pouvait rien contester à cela. Elle avait dû faire des pieds et des mains pour retrouver son amie, mais elle avait agi. Aaron avait toujours prétendu que son rang l'empêchait de faire quoi que ce soit. Et, maintenant que Harleen l'obligeait à voir la vérité en face, Eloïse ne pouvait s'empêcher de douter. Est-ce que Aaron avait vraiment essayé, et s'était fait rembarrer ? Ou est-ce qu'il s'était réellement caché derrière son grade pour ne pas avoir à faire face ? Ne pas avoir à trop culpabiliser ?
†††
— Mais c'est ma sœur !
— Justement. Vous savez pertinemment que nous ne faisons jamais intervenir des agents ayant des relations, de quelque nature que ce soit, avec la victime. Pour éviter des risques inconsidérés. Dois-je vraiment vous le rappeler ?
Aaron baissa la tête.
— Non, monsieur.
— Et, en outre, vous êtes blessé. Restez dans les quartiers de résidence pour vous reposer. Au moins pourrez-vous être sur place pour suivre l'évolution des recherches. Ou rentrez chez vous.
Silence. Grinçant, pour Aaron, qui réfléchissait déjà à ce qu'il pourrait faire. Il finit néanmoins par acquiescer, saluer, et tourner les talons.
Il n'avait pas fait trois pas dehors que son téléphone personnel sonnait. Il fronça les sourcils en voyant le numéro inconnu, puis se rappela le bref échange qu'il avait eu le matin même. Dont il n'avait d'ailleurs pas parlé avec son supérieur. Il s'éloigna immédiatement vers un couloir peu fréquenté, décrocha.
— Aaron Ledger ?
— C'est moi.
— Je transmets des informations de la part de l'arlequin.
Aaron fronça les sourcils, ne saisissant pas la référence.
— Elle refuse votre proposition. Mais en revanche, si vous désirez revoir votre sœur, elle vous propose de coopérer avec elle.
Alors seulement, l'agent comprit qui était le fameux arlequin. Harleen. Mais surtout, il comprit que s'il voulait protéger sa sœur, il allait devoir prendre de gros risques.
