IX

Sourires éclatants, derrière les illusions, qu'ils étaient les seuls à voir. Avec ses pouvoirs revenus, Loki était heureux de pouvoir manipuler les sens de tout le monde autour de lui. Il accordait une petite exception à Harley, à la fois pour garder son entière confiance et admiration – même si son anneau, qu'elle portait toujours, lui assurait presque cela de toute façon – mais aussi parce qu'il trouvait cela particulièrement amusant. Accorder une fausse confiance à quelqu'un. Voir que, même en sachant parfaitement qu'il ne lui disait pas tout, la jeune femme était prête à se jeter du haut d'un pont pour lui. Littéralement.

Il se pencha vers elle.

— Que serais-tu prête à faire pour moi ?

Elle ne cilla pas en répondant.

— Tout.

— Et désobéirais-tu à un de mes ordres ?

Contrairement à beaucoup, elle s'accorda un bref instant de réflexion.

— Non. Sauf si c'est pour te sauver.

Il sourit.

— Parfait.

Il fit un signe à l'un de ses hommes. Qui abaissa une série de leviers. La rampe d'accès de l'avion cargo dans lequel ils étaient s'ouvrit lentement. L'air glacé s'engouffra en sifflant à l'intérieur, arrachant un cri de surprise à Eloïse, menottée en face du couple. Harley, devinant les intentions de Loki, détacha sa ceinture de sécurité. Campée sur ses talons, elle s'approcha précautionneusement du bord. Jeta un coup d'œil derrière elle. Croisa le regard bleu-vert, qui attendait patiemment qu'elle fasse ce qu'il voulait d'elle. Elle s'approcha encore un peu du bord, se mit dos au vide. Et bascula.

Eloïse poussa un cri déchirant. Surtout lorsque Loki fit signe de remonter la rampe. Puis, il détacha sa ceinture à son tour, s'approcha de la psychiatre. Lui tendit un petit boîtier, avec un unique bouton rouge au centre. Et, pendant qu'elle l'observait sans comprendre, il fit afficher sur son téléphone une interface qui paraissait évoluer constamment. Eloïse jeta un coup d'œil aux nombres, et aux annotations. L'un des nombres était l'altitude. Et il décroissait de façon exponentielle. L'autre était la vitesse. Qui augmentait un peu plus à chaque seconde. La psychiatre n'eut pas besoin d'explications pour comprendre qu'il s'agissait des données de la chute libre – et actuelle – de Harleen.

— Maintenant. Vous appuyez là-dessus, le mécanisme de verrouillage qui empêche son parachute de s'ouvrir sera désactivé, lui expliqua-t-il. Mais elle va atterrir sur une aire désaffectée du S.H.I.E.L.D., où votre frère l'attend. En la sauvant, vous sacrifiez potentiellement sa carrière à lui. Je vous conseille de vous dépêcher de choisir.

— Vous ne ferez pas ça. Vous n'allez pas juste la laisser tomber comme ça. Elle vous fait confiance.

Il esquissa une ombre de sourire, qui fit frémir la psychiatre.

— Justement. Elle est prête à tout. Même à mourir pour moi. Mais seriez-vous prête à mettre sa vie en danger pour me prouver que je me préoccupe assez d'elle pour la sauver malgré tout ?

Eloïse croisa son regard. N'y lut aucune hésitation. Il était prêt à sacrifier Harleen si cela était nécessaire. Cela ne le dérangeait même pas vraiment. Mais il attendait son choix. Il voulait savoir jusqu'où elle était prête à aller, elle.

— Tic tac, fit-il, avant de se diriger vers la cabine de pilotage.

Paralysée, Eloïse ne pouvait rien faire. Elle ne faisait que regarder, sans vraiment les voir, les chiffres, qui défilaient à toute allure. Paraissaient même accélérer. Ce qui était probable. Ils avaient larguée Harleen à sept kilomètres du sol. En combinaison thermique. Mais même. Elle filait, telle une comète, droit vers sa mort. Et c'était à Eloïse de décider si elle vivrait ou non.

Tic tac.

Quatre mille mètres. La jeune femme se mordit l'intérieur des joues. Son frère ou sa meilleure amie. Le risque ou la mort certaine. L'inconnu ou l'impact. C'était l'un de ces choix supposés qu'elle donnait en général à ses patients. Sauf que là, c'était réel. En attestaient ses paumes moites, son rythme cardiaque erratique, sa respiration hachée, ses pensées plus que troubles.

Aaron… que lui était-il arrivé ? Avec qui était-il ? Elle n'en avait aucune idée. Mais pour le moment, il survivait.

Tic tac.

Trois mille mètres. La vitesse de chute dépassa encore un nouveau seuil. Eloïse se mordit les lèvres. La pulpe de son pouce effleura le haut du bouton.

Vie ou mort.

Frère ou amie.

Elle pressa. Bien trop fort. Ferma les yeux. Laissa aller sa tête contre la cloison métallique.

Tic tac.