XI

Pendant qu'une demi-douzaine de scientifiques s'occupait de vérifier l'état d'Aaron, Harleen fut entraînée à part par un autre homme. Petit, trapu, des cheveux blancs en bataille, il avait l'air du parfait sosie d'Einstein. Lorsqu'elle lui en fit la remarque, il se contenta de rire, et sortit de la poche de sa blouse une petite oreillette, qu'il lui tendit avec précaution et révérence.

— Pourquoi vous portez des gants ?

Elle portait bien ses mitaines, mais c'était plus une question d'esthétique que de nécessité. Alors que lui, n'étant pas dans un environnement confiné de laboratoire, elle ne voyait pas l'intérêt du latex qui couvrait sa peau.

— Je préfère minimiser les risques d'accidents… l'Empereur serait furieux si vous étiez transformée.

Harleen fronça les sourcils.

— Transformée ?

— Il ne vous a pas expliqué ?

— Il m'a dit que vous le feriez…

— Oh.

Le visage du scientifique se troubla un instant. Se froissa, se déforma, comme s'il était fait de plâtre mou ou de cire qu'une main enfantine s'amusait à malaxer. Lorsqu'il se stabilisa enfin, l'homme n'avait plus rien d'un Einstein. Il ressemblait plutôt à Franklin Delano Roosevelt, l'ancien président. Et lorsqu'il prit la parole, même sa voix avait changé.

— Je suis un Phalanx, une espèce techno-organique au service de l'Empereur. Nous nous multiplions par transmission d'un virus, qui transforme tout être vivant en l'un des nôtres. Et ce virus se transmet par contact, d'où mes précautions.

Harleen hocha la tête, fascinée. Loki avait orchestré une invasion, encore une fois. Mais cette fois-ci, au lieu de conquérir les humains par la force, il infiltrait son espèce au sein de la population, la laissait se multiplier. Les humains perdraient lentement du terrain, deviendraient un à un des membres de cette espèce alien.

— Et… ça ?

Elle leva la main pour montrer l'oreillette, puis la glissa dans son oreille.

— Nous sommes tous télépathiquement reliés. Une sorte de… ruche. Cette oreillette vous permettra, à vous, de communiquer avec nous tous.

Harleen appuya sur un petit bouton. Et, instantanément, faillit tomber, à la renverse sous le choc, tant l'analogie avec la ruche était troublante. Elle… sentait les milliers d'êtres vivants, tous reliés, communiquant tous à chaque seconde. Ils ne formaient tous qu'un seul et même organisme, à la cohésion inébranlable. Un unique corps, tout entier dévoué au service de Loki. Tout était mis en commun : souvenirs, expériences, compétences. Le concept même de libre-arbitre était à peine une notion abstraite, reléguée au rang d'insanité humaine. Chacun avait accès, à tout instant, aux pensées des autres, ce qui excluait les secrets, les trahisons, la peur de l'autre. Ils ne formaient tous qu'un seul et même tout.

Dès qu'ils perçurent sa présence, les autres Phalanx lui souhaitèrent tous la bienvenue au sein de la Ruche. Elle fut assaillie par des pensées positives, de messages de soutien, assurée que quoi qu'elle demande, ils le feraient.

Noyée dans ce flot d'informations qui la submergeaient, elle fit la seule chose à sa portée. Elle les remercia rapidement, d'une simple pensée, qu'elle devina être transmise dans toute la communauté, éteignit son oreillette, et se laissa aller contre un mur.

— C'est… magique… murmura-t-elle, extatique, une étincelle de folie luisant au fond de ses yeux. Mais flippant…

— Vous êtes humaine, fit le scientifique sans broncher, votre esprit n'est pas calibré pour un tel flux d'information. Ce n'est qu'à utiliser en cas de réelle nécessité. Mais l'Empereur tenait à ce que vous ayez cette oreillette.

Harleen acquiesça, se détourna, considérant l'affaire entendue.

— Ah, et… miss Quinn ?

Agréablement surprise par l'appellation, elle pivota pour faire face au scientifique à nouveau.

— Le sujet de test que vous nous avez amené… on aurait besoin de… comment dire… l'amocher un peu, avant sa transformation. Mais on a besoin de votre autorisation…

Harleen laissa échapper un rire odieux, cruel.

— Si ça ne vous dérange pas, j'aimerais bien m'en occuper moi-même.

†††

Laissé dans une petite cellule vide de deux mètres sur deux, entouré d'épais barreaux de fer, Aaron n'eut d'autre choix que de s'asseoir contre le mur de béton glacial. Il aurait bien pu tourner en rond, mais il n'en avait plus l'énergie. On lui avait fait subir une batterie de tests, tous plus étranges les uns que les autres : prises de sang – plutôt classique – contrôles dentaires et oculaires, course sur tapis, réflexes… Il se sentait vidé. Même si sa vie au S.H.I.E.L.D. lui imposait régulièrement des exercices physiques intenses, n'ayant pas vraiment dormi depuis plus de trente-six heures, il était épuisé.

Il ferma les yeux, se laissa glisser en position allongée. Eloïse… où était-elle ? Que lui avaient-ils imposé ? Et, au fond, qui étaient ces « ils » qui travaillaient avec Harleen ?

L'ancienne agente du S.H.I.E.L.D. n'avait montré aucune peine à leur faire confiance, alors qu'elle était en fuite avec « eux » depuis deux jours seulement. Pire, elle semblait pouvoir les commander, puisque tout ce qu'elle demandait était immédiatement exécuté. Mais elle n'avait eu aucun moyen de communiquer avec l'extérieur pendant dix ans…

En voyant apparaître les collants résilles dans son champ de vision, chaussés dans des bottines stiletto, Aaron espéra qu'il pourrait obtenir quelques réponses. Mais à quel prix ?

Il voulut se lever. Un violent coup de pied dans son visage l'en empêcha. Son crâne cogna contre le mur, il poussa un gémissement. Sa vision se troubla brièvement. Il eut néanmoins le temps de voir Harleen raffermir sa prise sur sa batte de baseball. Il se replia instinctivement en boule, bras en croix pour protéger sa tête. Poussa un gémissement lorsque le premier coup l'atteignit dans les côtes, un autre dans le dos.

— Harleen… murmura-t-il dans un souffle rauque, juste avant que l'air ne soit expulsé de ses poumons.

— C'est Harley Quinn, maintenant. Tu le saurais, si tu étais venu me voir…

Coup de pied dans son moignon de main, coup de batte sur son dos. Elle était déchaînée. Une furie, qui frappait à l'aveuglette, seulement guidée par la rage, la tristesse et la haine.

Pour une fois, Harleen était lucide, consciente du monstre qu'elle était devenue. Elle se voyait, comme dans un miroir, revivait chaque instant d'emprisonnement, chaque faux espoir, chaque heure supplémentaire de solitude. Elle savait qu'il était trop tard pour la sauver. Qu'elle avait coulé à pic dans l'obscurité de la folie il y avait déjà bien longtemps. Mais les larmes qui dévalaient ses joues provenaient d'une autre vie, plus calme, plus normale, celle qu'elle se rappelait avoir désirée. Et perdue.