XII
L'énorme avion cargo se posa au sol presque six heures après son décollage, à l'autre bout du continent américain, sur une grande piste privée louée pour l'occasion, hors des radars du S.H.I.E.L.D. Depuis ses affres avec les Avengers, et depuis l'échec du premier plan d'invasion – qui n'était de toute façon pas le sien – Loki misait plutôt sur la discrétion. Il n'avait jamais réellement sous-estimé les humains. En revanche, il s'était toujours cru naturellement supérieur à eux. Ce qui était toujours véridique, selon lui. Mais il jouait en faisant preuve de plus de prudence, en soignant les détails de son plan.
L'agent 43, qui les attendait sur le bitume, ne perdit pas de temps. Seul homme non casqué parmi le groupe de soldats, il se détacha de ses pairs pour aller saluer le dieu.
— Votre Altesse, fit-il, mettant un genou en terre.
Contrairement à son frère, Loki n'était plus vraiment pointilleux sur sa dénomination. Qu'il soit pour les humains – et les Phalanx – un dieu, un maître ou un empereur, ce n'était plus sa tasse de thé. En revanche, qu'ils le reconnaissent comme leur supérieur, ça, c'était essentiel. Aussi, lorsque le nouvellement transformé Phalanx s'agenouilla devant lui, il esquissa un sourire satisfait.
— Des nouvelles ?
— Harleen Quinzel détient maintenant l'oreillette. Et le prisonnier Ledger est en cours de transformation.
Eloïse, qui descendait le long de la rampe, mains liées dans le dos et sac de toile sur la tête, poussa un gémissement étouffé. Loki acquiesça tranquillement, sans prêter attention à la jeune psychiatre.
— Et les ogives ?
— Les scientifiques travaillent sur le virus dispersif. Selon eux, il sera prêt en fin de semaine. Et nous aurons les codes dès demain aussi.
— Parfait. Je veux que tout soit lancé dès que possible. Et elle, emmène-la au Manoir. Harley risque de s'ennuyer sans sa meilleure amie…
L'agent 43 hocha la tête. Sans échanger un geste ou un regard, les quinze soldats de son groupe – tous des Phalanx – se mirent en mouvement. Trois récupérèrent Eloïse, la conduisirent jusqu'à une voiture, et s'en allèrent sans mot dire. Onze se dirigèrent vers le cargo, commencèrent à décharger tout ce qui avait été transporté. Un fit un signe aux soldats encore humains, qui le suivirent vers un fourgon militaire. Et le dernier, ainsi que 43, accompagnèrent Loki jusqu'à une Chrysler noire
Le dieu s'affala sur la banquette arrière, se repassant les évènements des deux dernières semaines. Durant son sommeil, l'agent 54 avait énormément déblayé le terrain. Elle avait géré toute la partie administrative, fait une liste de personnes à transformer en premier – des scientifiques et des politiciens, en grande majorité – accueilli le premier Phalanx sur Terre. C'était elle qui avait réellement lancé l'invasion, trois mois avant le réveil de Loki. Quand celui-ci avait repris connaissance, les cerveaux les plus brillants et les plus puissants de la planète étaient déjà sous son contrôle. Les plus grandes armées mondiales avait très vite suivi, puisque les infectés devenaient eux-mêmes contagieux trois heures après avoir contracté le virus. Il ne restait plus qu'à contaminer les masses, et Loki avait pour cela la solution idéale : des ogives nucléaires modifiées, qui au lieu de disperser des particules radioactives enverraient dans l'air le virus techno-organique.
Déjà, Loki savait que la partie était presque gagnée. Il suffisait juste de ne plus faire d'erreurs.
†††
Lorsque Aaron rouvrit les yeux, il n'était plus Aaron Ledger. Il était un Phalanx, qui gardait par confort l'apparence de l'être humain qu'il avait été auparavant, mais il n'était plus cet humain. Il n'était qu'un esprit, parmi tant d'autres, dans la Communauté. Cette communauté qui l'avait accueilli avec plaisir, qui lui avait mentalement souhaité la bienvenue. Qui lui avait immédiatement laissé accéder à toutes les informations nécessaires à sa compréhension.
Aaron perçut intuitivement le scientifique qui venait vers lui avant même de le voir apparaître dans son champ de vision. Immédiatement, le chercheur aux allures d'Einstein lui ouvrit la porte de sa cellule, le laissa sortir.
— Navré. Mais c'était nécessaire.
— Je sais.
Et Aaron savait. Savait que, s'il n'avait pas été contenu, il aurait probablement essayé de refuser la transformation. Idiot humain qu'il avait été. Mais il ne l'était plus. Ses souvenirs, ses expériences, tout venait s'ajouter à la base de données communes. Tout le monde savait ce qu'il avait vécu, et personne ne jugeait. Ils savaient tous que ce qui appartenait à leur passé d'humains n'était plus d'actualité, sauf lorsque cela pouvait servir.
Instinctivement, Aaron savait aussi pourquoi il avait été transformé. Pourquoi lui plutôt qu'un autre. Il devina sa mission, ses objectifs, se contenta d'un hochement de tête de remerciement envers son pair, et se mit en route sans un mot. Il savait ce qui l'attendait.
Il revint au S.H.I.E.L.D. trois jours plus tard, demanda à reprendre son service. Personne ne le lui refusa. On l'informa que les recherches de sa sœur se poursuivaient activement, et il affecta un désespoir contenu quant à sa disparition. On l'affecta à un poste de bureau, puisque son moignon de main de tir l'empêchait maintenant d'être un agent de terrain. Il accepta tout sans sourciller, infecta discrètement la moitié de ses anciens collègues en serrant des mains. Il fut efficace. Discret. Indétectable.
Et la chance lui sourit totalement lorsque, au détour d'un couloir, il eut l'occasion de croiser une femme aux cheveux flamme que tout le monde au S.H.I.E.L.D. connaissait. Natasha Romanoff, la Veuve Noire.
Dans son esprit, des milliers de Phalanx se focalisèrent soudain sur lui.
— Agent Romanoff ? fit-il, alors que ses pairs lui soufflaient des bouts de phrase et des idées.
La femme se retourna, lui fit face.
— Vous êtes ?
— Agent Ledger, niveau cinq.
— J'aurais voulu… vous demander un service. Ma sœur, Eloïse, était psychiatre affectée à l'agent Quinzel. Celle qui portait l'anneau de Loki.
La femme devant lui se crispa légèrement à la mention du nom, maintenant totalement à l'écoute du jeune homme, qui poursuivit :
— Je suis quasiment certain qu'elle a été kidnappée. Est-ce que vous pourriez…?
— Je ferai ce que je peux. Vous êtes…?
— Ledger.
Avisant le petit morceau de chair à découvert dans les mitaines de combat de la femme, il tendit sa main valide. Elle serra spontanément, ne se doutant pas que des milliards de particules virales venaient se déposer sur sa peau, s'infiltraient dans ses cellules en un seul et bref contact.
— Je vais faire de mon mieux, assura-t-elle.
Un tonnerre de félicitations déferla dans l'esprit d'Aaron alors qu'il regardait la femme s'éloigner. Il venait de porter un coup fatal au S.H.I.E.L.D. Aux Avengers. À l'humanité toute entière.
