XIII

Harley était elle aussi sortie de la base scientifique des Phalanx, mais elle était partie dans la direction opposée à Aaron. Elle fut à San Francisco en une petite dizaine d'heures, avec la moto mise à sa disposition. Et, dès son arrivée, la première chose qu'elle fit fut de se jeter dans les bras de Loki et de l'embrasser. Elle avait abandonné ses derniers regrets loin derrière elle, sur la route. Elle avant abandonné Harleen Quinzel, pour réellement devenir Harley Quinn. Plus de retour en arrière possible. Plus de souvenirs au goût doux-amer. Elle était enfin elle-même.

Et, dans les bras de Loki, avec leurs lèvres unies et leurs souffles mêlés, elle avait enfin l'impression d'être chez elle. Elle se blottit contre lui, cherchant sa tendresse, cherchant son affection.

— Loki ?

— Oui, princesse ?

— Les plans… il y a deux ou trois petites choses avec lesquelles je ne suis pas d'accord.

Elle avait suivi les préparations durant tout le trajet. Elle avait gardé son oreillette tout le long, à la fois pour s'habituer au bruissement constant, à ce flux d'informations perpétuel, et parce qu'elle savait que c'était désormais son devoir. Prise dans ces méandres mentaux, elle avait failli plus d'une fois provoquer un accident, mais était toujours parvenue à s'en sortir.

— Comme par exemple ?

Harley souffla la mèche bleue qui tombait devant son œil, la cala derrière son oreille. Esquissa un sourire timide.

— Une conquête totale, c'est cool. Stratégiquement parlant. Mais si tu n'as plus d'ennemis… avec qui on pourra s'amuser ?

Il fronça d'abord les sourcils puis, devinant où elle voulait en venir, sourit à son tour, mais avec un air bien plus mauvais.

— Tu voudrais en garder combien ?

— Je ne sais pas… mille, deux mille ?

Il hocha la tête sans broncher. Voyant – indirectement, par l'intermédiaire de Harley – son approbation, les Phalanx commencèrent aussitôt à envisager de construire une enceinte de confinement. Une petite ville, pour les heureux élus.

— Et, aussi… sept milliards de Phalanx, ce n'est pas un peu… trop ?

Il éclata de rire, franchement amusé.

— J'aime ta façon de penser… mais non. Avec sept milliards, et la technologie des Phalanx, une coordination totale, nous pourrons conquérir l'univers. Est-ce que ça te plairait ?

Elle lui rendit un sourire étincelant, sautilla un bref instant sur place, trop enthousiaste pour se contenir, puis fila à l'étage avec l'idée de choisir ses heureux « élus ». Et, de fait, trop prise par ses projets, elle ne remarqua pas le rayon blanc aveuglant qui déchirait le ciel, transportant avec lui un Asgardien.

Loki, en revanche, fut dans le jardin dans les secondes qui suivaient. Il s'attendait à une visite de ce genre depuis son réveil. Justement parce qu'il avait pris soin de dissimuler ses projets à la vue de Heimdall, il se doutait que le conseil d'Asgard enverraient un émissaire lui demander ce qu'il faisait. Et cet émissaire fut une jeune femme, brune, aux yeux chocolat, armée de pied en cap, qu'il ne connaissait que trop bien.

— Lady Sif, fit-il avec un sourire moqueur, s'inclinant bien trop bas pour être honnête.

— Loki.

Aucune sympathie dans leurs yeux, que ce soit chez lui ou chez elle. Si elle le fixait sans animosité, lui la regardait avec cette étincelle de malice au fond des yeux, cette étincelle qu'elle ne connaissait que trop bien.

— Comment vas-tu ? Et comment va mon frère ?

C'était une pure politesse que de demander, puisque Loki s'en fichait comme jamais auparavant, mais il souhaitait faire tourner la conversation. La mener là où il voulait, ne pas la laisser prendre l'avantage.

— Thor va bien, répondit-elle sans préciser, omettant volontairement la partie qui la concernait.

Ils se fixaient en chiens de faïence, tous deux armés. Tous deux se rappelaient trop bien de leur dernière rencontre, tous deux savaient qu'ils pensaient aux mêmes souvenirs. Leurs années ensemble. Un millénaire de tranquillité, à peine entrecoupé de petites disputes une fois tous les cinquante ou cent ans. Ils auraient pu être solides, ils auraient pu rester ensemble pour l'éternité. Ils auraient formé le couple le plus majestueux d'Asgard, Frigga et Odin peut-être exceptés. Ils auraient pu.

Puis était venue la rupture. Cette faille béante, provoquée par une simple vérité, et une seule décision. Un petit pas en arrière, qui avait ruiné mille ans de confiance mutuelle idéale. Une faille béante, qui faisait toujours souffrir Sif. Et Loki le savait. Il le voyait, qu'elle n'avait pas cessé de pleurer. Pas cessé de regretter.

— Et la mortelle que tu tortures ? finit par demander la guerrière. Comment va-t-elle ?

— Que je torture ? s'offusqua théâtralement Loki. Elle m'aime. Comme toi tu m'as aimé. Sauf que son amour à elle est plus durable.

Il vit le coup porter. Vit les larmes affluer dans les yeux sombres, vit la douleur qu'elle portait. Et faillit le regretter, un bref instant. Faillit, seulement.

— Retourne sur Asgard. Ce sera fini dans trois jours, et il n'y a rien que vous puissiez faire. À moins d'exterminer la race humaine entière, mais je crois que ce n'est pas ce que mon frère aimerait. Restez loin de moi, et je resterai loin de vous.

Elle le vit. Elle vit le roi, juste et digne, qu'il aurait pu être si on lui en avait offert la chance. Elle vit les grandes choses qu'il aurait pu accomplir, la paix qu'il aurait pu instaurer. Il était plus royal dans son attitude que Thor ne le serait jamais, même si, ces dix dernières années, il avait mûri et pris son rôle à cœur.

Elle vit aussi toute cette énergie perdue, gâchée. Ces espoirs détruits. Elle vit qu'il cherchait encore son but, qu'il n'arrivait pas totalement à se définir sans sa famille. Mais surtout, elle vit qu'il avait tiré un trait définitif sur son passé. Il était trop tard.

Aussi, elle leva la tête, larmes perlant au coin de ses joues. Se laissa emporter par le rayon, qui descendit du ciel dès qu'elle souffla le nom du gardien du Bifröst. Ne laissa derrière elle qu'un murmure. Un dernier adieu.

— Je suis désolée.