XVI
Harley s'était sentie étrangement nostalgique, ces quelques derniers jours. Sachant pertinemment qu'elle n'avait aucune raison de l'être, elle avait fini par conclure que c'étaient les sentiments de Loki qui se réverbéraient sur elle. En fait, à part faire des affichettes qui promouvaient la possibilité d'emménager dans le royaume céleste, et organiser les déplacements de ceux qui répondaient positivement à l'opportunité – et ils étaient relativement nombreux – elle n'avait rien fait.
Si. Elle avait parlé avec Eloïse. Beaucoup. Elle s'était rapprochée de son ancienne meilleure amie, plus qu'elle n'aurait cru en être capable. Elle avait trouvé en elle une oreille attentive. Pas toujours volontairement attentive, mais attentive malgré tout. Elles avaient parlé. Harley lui avait dit la vérité sur le sort d'Aaron, et Eloïse avait pleuré. Harley l'avait regardée. Sans méchanceté, sans tristesse. Elle se sentait incapable de compatir. C'était d'ailleurs ce qu'elle avait dit.
— Je suis désolée.
Eloïse l'avait regardée de travers, et Harley avait précisé :
— De ne pas l'être. Je n'y arrive pas. Je voudrais bien, mais je n'y arrive pas.
— Je sais… avait murmuré Eloïse.
Elle s'était murée dans le silence pour les heures qui avaient suivi. Harley l'avait laissée faire son deuil en paix. Quand elle était revenue, Eloïse était plus ou moins apaisée. Elle n'avait pas hurlé, n'avait pas sauté à la gorge de la jeune blonde. Elles avaient joué quelques parties de cartes, et ainsi s'était terminée leur soirée entre filles.
Le matin du jour J, ce fut Harley qui supervisa le départ des quelques milliers de terriens qui voulaient quitter leur planète. Ils avaient été nombreux à répondre à l'appel, plus que prévu. Les amener au point de rendez-vous avait été une affaire compliquée. Mais, avec la majorité des organisations secrètes et des gouvernements à son service, Harley s'était débrouillée. En revanche, elle avait été surprise de voir combien étaient prêts à abandonner leur vie actuelle pour une promesse dans le vide. Elle vit beaucoup de jeunes adultes, qui avaient grandi avec les Avengers pour héros contemporains. Un peu moins de quarantenaires et plus vieux, mais quelques uns malgré tout, surtout des couples. Quelques vieillards, aussi, et de jeunes enfants. Adolescents en fuite, orphelins ou abandonnés, ils étaient là. Ils savaient tous que c'était un voyage sans retour. Et pourtant, ils étaient là.
Harley inspira profondément. Elle avait son oreillette, elle entendait la Ruche. Le bruissement, familier et rassurant, de milliers d'autres âmes, qui ne voulaient que la réussite des plans. Quelques instants seulement les séparaient de cette réussite.
Pour l'occasion, ils avaient réuni tous les voyageurs dans le grand manoir qui avait servi de Q.G. à Loki. Ils avaient payé le voyage. En sachant que les pertes économiques ne seraient plus importantes, dans les heures qui suivraient. Harley trouvait poétique le fait que le départ des terriens qui survivraient se fasse depuis le lieu d'où serait lancée la grande offensive qui aurait pour but d'anéantir le reste de la population d'origine de la planète.
Le ciel parut s'ouvrir en deux. Le faisceau doré du Bifröst, cinq fois plus grand qu'à l'accoutumée, fit trembler le sol. Mais, au lieu de ne frapper le sol que quelques secondes, il demeura ouvert. Ce fut Thor qui en descendit, et fit un signe de tête à tous ceux qui voulaient y aller.
Harley resta debout, au sommet du manoir, observant tout. Les premiers mirent du temps à s'avancer. Soudain hésitants, leurs valises en main, ils semblaient reconsidérer cette opportunité. Aucun ne savait ce qui allait se passer ensuite. C'était le doute de ce qu'il y avait au-delà de ce rayon de lumière qui les faisait piétiner.
Puis, enfin, un premier garçon, d'une quinzaine d'années, franchit le pas. Il s'élança, sauta, et fut aspiré vers le haut par le pont arc-en-ciel. Suivant son exemple, une petite dizaine de jeunes se rua à sa suite. Les autres s'engagèrent par petits groupes. Par familles, par connaissances. Sacs à dos, malles, bagages en tous genres, ils paraissaient partis pour un grand déménagement.
Certains reculèrent. Tergiversèrent longtemps, finirent par s'éloigner de la grande assemblée. Bientôt, ils formèrent un petit groupe solide, qui n'allait pas partir, comme le comprit Harley. Ils avaient changé d'avis à la dernière seconde.
Lorsque, enfin, le dernier voyageur volontaire s'engouffra dans le passage, ne resta que Thor et les réfractaires. Depuis son poste d'observation, Harley vit le dieu de la foudre se tourner ver elle, devina presque son haussement de sourcils. Lentement, elle tourna la tête de gauche à droite. Thor acquiesça à son tour, sauta dans le rayon, se laissa emporter sans un regard en arrière. Alors que le pont entre les mondes se refermait, Harley souffla profondément, secouée, sans trop savoir pourquoi.
On peut y aller, souffla-t-elle mentalement.
