Mes vieux souvenirs enfumés nous propulsent, le docteur Wess et moi-même à Londres. Je me rappelle très bien de cette journée. C'était la rentrée de ma sixième année à Poudlard. Il devait faire douze mille degrés. En tout cas, c'est l'impression que ça me donnait. Il faisait beaucoup trop chaud pour un début de septembre. J'avais toujours associé le mois de septembre au début de l'automne, et donc, aux premières pluies, premiers vents, premières écharpes etc. De manière générale, le mois de septembre était synonyme de premières fois avec moi. Cette année là n'avait pas échappé à la règle.

— Albus, pousse-toi !

Je poussais sans ménagement mon cousin sur le trottoir, pressée de traverser la route pour retrouver un semblant de fraîcheur à l'abri de la Gare King's Cross.

Ma mère me réprimanda « Rose ! » je l'ignorais. J'ignorais souvent ma mère : elle m'agaçait à toujours tout vouloir contrôler. C'était oppressant.

Tout se passa extrêmement vite. Je posais un pied sur la route pour traverser, pressée par la chaleur quand soudain une main impérieuse me bloqua le passage d'un geste vif, frappant mon plexus, me coupant le souffle dans une douleur sourde. Une voiture avait déboulé de nulle part et avait roulé à toute vitesse à l'endroit où je me tenais une seconde plus tôt, avant que Malefoy ne m'ait violemment repoussée sur le trottoir. Je venais littéralement de frôler la mort, si ce n'était bien pire. Je me tournais vers le propriétaire de la main, hébétée. Scorpius Malefoy me fixait, manifestement contrarié. L'air bourdonnait dans mes oreilles. Encore choquée, le fracas de mon cœur semblait inépuisable. Pourtant, personne d'autre ne semblait avoir remarqué la scène.

— Fais attention, Weasley !, lâcha-t-il d'un ton autoritaire, presque méchant.

Il me dépassa en traversant rejoignant mon cousin, ne me laissant pas le temps de répondre. Et de toute façon, qu'aurais-je pu dire ? C'était la première fois que Scorpius Malefoy (qui était le meilleur ami d'Albus et qui venait donc de passer la fin de l'été avec nous) m'adressait la parole pour me dire autre chose que « passe-moi le sel ». Ce n'était pas quelqu'un qui discutait beaucoup. Et quand il parlait, c'était toujours pour dire quelque chose de captivant : il avait en plus une voix très calme, posée, comme s'il craignait de déranger les gens. J'avais toujours trouvé ça agaçant comme façon de s'exprimer, parce que, contrairement à moi, Malefoy ne semblait jamais avoir besoin de hurler pour qu'on l'écoute. Tout le monde buvait toujours ses paroles.

« Fais attention, Weasley ! ». Je n'avais jamais remarqué auparavant, à quel point il pouvait être intimidant. J'avais cru, alors qu'il m'engueulait, que ses yeux allaient avaler les miens. Puis il était parti, comme ça, aussi vite qu'il était intervenu. Je secouais la tête, pour chasser de mes pensées ce doux frisson qui m'avait tétanisée lorsque Scorpius Malefoy m'avait sermonnée, et emboîtait le pas de mon cousin et de son étrange meilleur ami.

On arriva finalement sur le quai 9/¾ après ce qui me sembla être une éternité. C'était la rentrée, nous rentrions tous d'un séjour prolongé chez mes grands-parents au Terrier et le Poudlard Express crachait ses longs panaches de fumée blanche, comme d'habitude. Ma mère me fit la morale sur mon inconscience et mon sale caractère. J'acquiesçais sans l'écouter, trop occupée à dévisager Scorpius Malefoy un peu plus loin. Il me fixait. Pourquoi me fixait-il ? J'avais du dentifrice sur le menton ou quoi ? Je décidais de le fixer jusqu'à ce qu'il cède et détourne le regard. Mais ma mère dut (enfin) réaliser que je ne l'écoutais pas, car elle se mit subitement à hurler dans mon oreille « ROSE ! ». Je sursautais et perdis le contact visuel, ce qui me renfrogna.

— Quoi ?, lâchais-je avec insolence.

— Tu es vraiment désagréable, quand tu t'y mets, commença-t-elle d'un ton qui se devait de ne pas souffrir la réplique.

Le train siffla, le départ était imminent. Elle s'interrompit, lâcha un soupir excédé.

— Allez, dépêches-toi de monter dans le train, sois sage, écrit-nous, je t'aime.

Ma mère m'embrassa, je gardais les bras le long du corps, rigide. Les démonstrations d'affections publiques me mettaient mal à l'aise.

— Maman, je dois y aller !

Elle eût un sourire nostalgique. Comme si j'avais le temps qu'elle s'autorise de telles largesses. J'avais une année scolaire à suivre, moi ! Mon frère, Hugo, avait réussi à s'échapper avant moi et me lança un coup d'œil amusé depuis une fenêtre du train. Étant plutôt nulle en maléfices, j'eus envie de lui flanquer un grand coup de pelle. Avec tout mon amour, évidemment. Je me contentai de lui tirer la langue dans le dos de ma mère.

— Oui, promet-moi de nous écrire régulièrement !

— Oui !

Elle me libéra enfin, et je me précipitai dans le wagon, avant qu'elle n'ait l'idée incongrue de me retenir encore plus longtemps. Ma mère était vraiment étouffante. Je me dénichai rapidement un compartiment libre, et me vautrai sur la banquette en attendant que ma meilleure amie, Rachel, arrive. Mes pensées vagabondèrent, et bizarrement, vers Scorpius Malefoy et son très sévère « Fais attention, Weasley ».

En y repensant, je n'aimais pas du tout le ton sur lequel il m'avait parlé. Ca m'avait choqué : pour qui se prenait-il pour me parler comme ça ? Je n'aimais pas qu'on me donne des ordres. A quoi servaient les règles, si l'on ne pouvait s'offrir le luxe et le plaisir de les transgresser ? Pourtant, j'obéissais toujours scrupuleusement au règlement de l'école. Ma fierté n'aimait pas les règles, mais mon intelligence avait conscience qu'elles n'étaient pas là pour faire joli.

Rachel déboula dans le compartiment alors que le train venait de se mettre en branle. Elle n'était pas seule. Sasha, une petite brunette de Gryffondor elle aussi, l'accompagnait. Sasha était sympathique, mais posait souvent des questions stupides, sous le couvert de ses grands yeux candides. Peut-être s'imaginait-elle s'attirer l'amitié des gens ainsi. Je n'aimais pas trop Sasha. Les gens qui font semblant d'être idiots ont tendance à m'exaspérer. Et puis, elle tombait souvent amoureuse de n'importe qui et n'importe comment, ce que je trouvais franchement bizarre. Cependant, je savais que Rachel l'appréciait, et comme cette dernière était ma meilleure amie, par respect pour elle, je me tins tranquille.

— Il a fallu que tu t'exiles dans le compartiment le plus éloigné !, se moqua-t-elle.

Je fis la moue. Elle eut un grand sourire et se précipita sur moi pour me prendre dans ses bras. Je lui tapotai le dos.

— Tu m'as manqué !, s'exclama-t-elle. Comment s'est passé ton été ?

— Il fut dégoulinant. Albus a été exaspérant. Et toi ?

— Dégoulinant ?, intervint Sasha en fronçant les sourcils.

— Ouais. La chaleur. Le temps qui avance à reculons, etc.

Elle se plongea dans un silence perplexe.

— Tu sais déjà tout, j'ai travaillé au magasin de ton oncle avec mon frère, reprit Rachel.

Je hochais la tête d'un air entendu.

— Et toi, Sasha, ton été ?, demanda Rachel.

— J'ai voyagé avec ma famille.

Les parents de Sasha étaient riches. Je n'en étais pas jalouse, les miens aussi l'étaient. Et en plus, ils étaient célèbres. Les filles continuèrent de parler de leurs vacances, je m'assoupis. Lorsque je me réveillai, la nuit était tombée. Sasha et Rachel étaient en train de parler à voix basse, je fis semblant d'être encore en train de dormir, pour écouter leur conversation.

— Il est si beau !

Seigneur, non. Sasha était encore tombée amoureuse. De qui s'agissait-il cette fois ?

— Il n'est pas trop mal, reconnu Rachel, l'air toutefois réticente.

— Quoi ?, lança Sasha, vexée.

— Et bien... Scorpius Malefoy, on ne peut pas dire que ce soit le type le plus ouvert du monde.

Je m'étouffais avec ma salive mais fis de mon mieux pour le dissimuler aux filles : je ne voulais pas qu'elles se rendent compte que je les épiais. Par je ne sais quel miracle, elles ne firent pas attention.

Sasha s'intéressait à Scorpius ? Mais pourquoi ? Ce mec était imbuvable. Pas qu'il soit particulièrement désagréable, non, c'était plutôt qu'il avait cette manie de vous lancer des regards qui remettaient en doute jusqu'à votre existence. Je m'étais toujours demandé comment Albus faisait pour supporter sa suffisance.

— Tu ne le connais pas.

— Parce que toi, tu le connais ?

Le ton de Sasha semblait lourd de rancœur.

— Bah tu sais, reprit doucement Rachel, il passe beaucoup de temps chez les Potter, puisqu'il est très ami avec Albus, donc forcément, j'ai déjà eu l'occasion de croiser sa tête le matin si on peut dire. On peut aussi dire qu'elle n'a rien d'extraordinaire.

Rachel était effectivement très amie avec Albus. Je retins un ricanement.

— Je l'aime, Rachel.

Sasha disait cela d'un air si convaincant que j'eus presque envie de la croire. Chaque année, elle tombait amoureuse d'une nouvelle personne, qui subissait ses assauts plus ou moins subtils. Ce devait être éreintant. J'eus un élan de compassion pour Malefoy en songeant à tout ce qu'il allait devoir endurer cette année à cause de Sasha (cela ferait du divertissement à Poudlard, j'en étais certaine), puis je me souvins que je n'appréciais pas Malefoy outre mesure, et que peut-être, cela pourrait peut-être lui apprendre à se montrer sympathique et à ne plus apostropher les gens par des énervants et mystérieux « Fais attention, Weasley ».

On arriva à Poudlard, et je me désintéressais de ce qui se passait autour moi. La chanson du Choixpeau magique fut assez rigolote. Nous avions un nouveau professeur de sortilège, un certain Mr Kay, le professeur Flitwick ayant pris sa retraite à la fin de l'année dernière. Le nouveau n'avait pas l'air très aimable, mais j'attendais son premier cours pour me faire mon opinion : de toute façon, j'avais toujours été la chouchoute des professeurs j'étais la fille de ma mère, et j'étais très travailleuse. Forcément, je n'étais pas très inquiète.

J'étais contente de retrouver Poudlard. Je m'y sentais chez moi. Ma mère n'était pas là pour me taper sur le système, je pouvais bosser tranquillement, profiter de mes amis, de la tiédeur de mon baldaquin et de la douceur des plats. J'aimais ma vie. Je me couchais en paix avec le monde ce soir-là.

Le lendemain, la journée fut intense. On nous distribua nos emplois du temps. Rachel se disputa avec mon cousin James (ce genre de choses arrivait tous les jours, c'était bon de renouer avec les vieilles habitudes), et dès le premier cours, on nous bassina avec la préparation des ASPICS. J'avais évidement validé toutes mes BUSES (oui, j'étais brillante et très travailleuse malgré des difficultés persistantes en Défense Contre les Forces du Mal) et j'avais donc dû choisir mes cours. J'avais sélectionné le maximum d'options, y compris les DCFM après une longue hésitation.

Il fallait que je fasse honneur à mes parents. Ce n'était pas leur genre de me mettre la pression ou quoi que ce soit dans ce goût-là, mais je sentais bien qu'il émanait de ma famille une certaine tendance à l'excellence, à laquelle je ne devais pas couper. J'étais trop intelligente pour ne pas deviner que j'étais destinée à une carrière aussi éclatante que celle de mes parents. J'avais réalisé très jeune que je n'aurais jamais le droit à l'anonymat et je m'étais faite à l'idée. Bien sur, c'était parfois un fardeau pénible que celui d'être toujours comparé à ses parents, mais c'était la rançon de la victoire. J'essayais de ne pas y accorder trop d'importance malgré ma conscience aigu que ma vie (en particuliers ma scolarité) prenait le tournant qu'elle prenait précisément parce que j'étais la fille de la Ministre de la Magie et d'un grand directeur commercial.

Peu avant le dîner, alors que je sortais de mon premier cours de Sortilège avec un nouveau professeur exécrable, une voix m'apostropha.

— Tu connais une certaine Sasha Kirkman ? Elle est dans ta maison.

Scorpius Malefoy venait de surgir devant moi au détour d'un couloir. Seigneur, ce type apparaissait-il toujours de manière aussi inattendue ? Ou était-ce moi qui étais trop inattentive ?

— Bonjour à toi aussi, lançais-je, lui faisant remarquer son manque flagrant de courtoisie.

— Oui, bonjour. Donc, tu connais Kirkman ?

— Pourquoi tu me demandes ça ?, demandais-je méfiante.

— Je déteste quand on répond à mes questions par une autre question.

Ce mec avait définitivement un gros complexe de supériorité. Il se prenait pour qui ?

— Ce n'est pas mon problème.

J'entrepris de rebrousser chemin vers la Grande Salle mais Malefoy m'attrapa le poignet. Je lui lançais un regard furieux. Il me lâcha immédiatement, comme s'il s'était brûlé. C'était étrange de le voir mal à l'aise.

— Elle n'arrête pas de me harceler, j'aimerais lui faire comprendre que je ne suis pas intéressé, expliqua-t-il.

Je ricanais.

— Si tu ne la connais pas, comment tu peux affirmer que tu n'es pas intéressé ?

Malefoy se dandina sur place, embarrassé. Cette image était trop incroyable pour mes yeux, peu habitués à ce genre de spectacle. Je notais mentalement tous les détails visuels qui s'offraient à mes prunelles : je voulais pouvoir me repasser cette scène en boucle dans ma tête. Son potentiel humoristique n'avait aucune limite.

— Ce n'est pas elle le problème. Je ne peux pas me permettre d'être intéressé par qui que ce soit, lâcha-t-il à contrecœur.

— Pourquoi ?

— Tu poses toujours autant de questions ? Ça ne te regarde pas.

— « Je déteste quand on répond à mes questions par une autre question », le citais-je.

C'était mesquin, mais finalement qu'est-ce que je m'amusais ! Jamais je n'aurais un jour pensé avoir le dessus dans une discussion avec Malefoy. Ce sentiment de toute puissance était grisant.

— T'es toujours aussi énervante ?

— Ça dépend à qui tu poses la question.

Je ne pouvais pas m'empêcher de sourire. Il fronça les sourcils, comme en proie à une profonde réflexion, ce qui devait effectivement lui demander beaucoup d'efforts.

— Est-ce que tu vas m'aider avec Sasha Kirkman, oui ou non ?, soupira-t-il.

— Tu ne peux pas te débrouiller seul ?

Le regard qu'il me lança me pétrifia. J'eus le sentiment désagréable d'avoir franchi une limite. Mais laquelle ? Je me radouci immédiatement.

— Écoute, ne le prends pas personnellement. Chaque année, Sasha tombe amoureuse d'un nouveau type, à qui elle inflige ses perpétuels assauts. Elle se lassera, assurais-je.

— Il est hors de question que je subisse cette folle toute l'année, déclara-t-il, catégorique.

— Et bien trouve une solution.

— Tu es supposée me fournir une solution.

— « Supposée » ? Pour qui tu te prends Malefoy ? Démerde-toi !

— Je t'ai empêchée de te faire écraser il y a deux semaines et c'est comme ça que tu me remercie ? On m'avait pourtant assuré que tu étais une personne de parole.

Mon sang ne fit qu'un tour. Ma main me démangeait : elle rêvait de rejoindre sa face d'hypocrite.

— Je ne te suis redevable de rien Malefoy. Et tu es odieux ! M'empêcher de finir sous des roues de voitures ne fait pas de toi un héros, ça fait de toi une personne responsable avec une conscience morale, à l'instar de n'importe quel individu normalement constitué sur cette planète.

— Tu ne m'as même pas remercié !, cracha-t-il.

— Tu m'avais engueulée ! Tu sais quel est ton problème Malefoy ? Là où toi tu vois un geste héroïque et potentiellement monnayable je ne vois qu'un acte civique : celui que n'importe qui – sauf toi – aurait réalisé parce que c'est exactement ce que font les gens normaux ! Je me demande vraiment ce que Sasha te trouve.

J'avais lâché ma diatribe d'une traite. Il me regarda, les yeux complètement écarquillés mais se ressaisi très rapidement et composa un visage fermé, celui qu'il arborait toujours et qui me le rendait si antipathique. J'étais choquée. Quel genre de personne change de visage en un instant ? Le genre qui a quelque chose à cacher ne pus-je m'empêcher de penser. Mais que pouvait bien cacher Scorpius Malefoy ? A partir de cet instant là, cette question m'obséda. Il me fallait absolument trouver une réponse.

— C'était quoi ça ?

— Ca quoi ?

— Ton changement d'expression faciale à la Speedy Gonzales.

— Speedy quoi ?

— Ne change pas de sujet.

— Par Merlin je n'ai aucune idée de quoi tu parles Weasley. Parfois j'ai le sentiment que tu viens d'une autre planète.

— Oh, parce que tu as des sentiments, toi ?

Son visage se verrouilla encore plus, si c'était possible. Touché.

— Quelques-uns, oui. En ce moment par exemple, je me sens vraiment furieux. Tu me fais vraiment chier Weasley, alors je vais te poser la question une dernière fois : est-ce que tu vas m'aider avec Kirkman ?

— C'est vrai que tes insultes me donnent vraiment envie de t'aider Malefoy, répliquais-je, cynique.

— Tu n'es pas vraiment ouverte au dialogue !

— Ca ne s'appelle pas un dialogue quand l'un des deux protagonistes impose son point de vue, tu sais.

— T'es vraiment une emmerdeuse.

J'ouvris la bouche, choquée. Personne ne m'avait jamais qualifiée d'emmerdeuse. Et dire que je venais de lui donner l'opportunité de se racheter avec des - probablement piètres - excuses ! Il pouvait aller se faire voir. Qu'il se débrouille avec son pot de colle ! Je m'en foutais. On ne me traitait pas d'emmerdeuse sans le regretter. S'il trouvait que j'étais une emmerdeuse, il allait voir à quel point je pouvais l'être.

— Je ne t'aiderais pas.

— Je m'en doutais, affirma Scorpius d'un ton entendu, comme si cela coulait effectivement de source.

Pourquoi est-ce qu'il avait tenu à ce que je m'occupe de son problème s'il mettait tant d'indifférence dans mon refus ?

— Tu peux crever, ajoutais-je pour faire bonne mesure.

— Tu tiens absolument à avoir le dernier mot n'est-ce pas ?

Je lui lançai un regard noir et me détournai, rejoignant la Grande Salle en silence, pressée de mettre de la distance entre lui et moi. Je me rejouais mentalement la scène qui venait d'avoir lieu. Pourquoi me demander de l'aider si finalement, il s'en fichait ? Je lâchais un profond soupir. Je ne comprenais rien à ce garçon.

Est-ce que Poudlard s'était fait passer le mot pour me gonfler au sujet de Malefoy ou bien est-ce que j'étais simplement malchanceuse ? Je venais de m'asseoir à table lorsque Sasha fit irruption en face de moi et m'attaqua :

— Rose ! Je viens de te voir avec Scorpius, est-ce qu'il t'a parlé de moi ?

Je réprimais un soupir agacé. Décidément, ces deux là allaient me rendre dingue. J'hésitais à être honnête. Dans tous les cas je blesserais quelqu'un et je rendrais un service à l'autre. Or je n'appréciais ni l'un ni l'autre. Rachel était amie avec Sasha mais Scorpius était le meilleur ami de mon cousin Albus. Ca allait se jouer à celui que j'aimais le moins alors ? Ou alors je n'aidais personne. Et alors que j'avais tant de mal à me décider les paroles violentes de Malefoy me revinrent en mémoire. « Fais attention Weasley ! ». Un frisson désagréable courut le long de ma colonne vertébrale. Je détestais l'état dans lequel les vieux reproches de Malefoy me plongeaient. Je me sentais stupide, vulnérable et pire que tout : coupable. Car je devais reconnaître qu'il avait raison sur un point : il m'avait sauvé la vie et je ne l'avais même pas remercié. Ca me dégoûtait. Finalement, lui rendre service serait une façon de m'acquitter de cette dette puisque Scorpius considérait visiblement que sauver la vie des gens le mettait dans une position de créancier. Et il était hors de question que j'ai une dette envers Scorpius Malefoy. J'avais fait mon choix.

— Oui, il m'a parlé de toi.

— C'est vrai ?

Son visage s'était illuminé.

— Je ne sais pas ce que tu as fait pour le séduire mais je te conseille d'arrêter.

— Quoi ?

Son expression s'était métamorphosée : elle semblait hargneuse.

— Est-ce que tu cherches à me piquer Scorpius, Rose ? Parce que je te préviens, je ne vais vraiment pas me laisser faire. Il est à moi. Je savais que tu ne m'aimais pas mais jamais je n'aurais pensé que tu puisses être aussi mesquine, Rachel dit toujours tellement de bien de toi...

Quoi ? J'étais sidérée. Cette folle croyait que je le voulais pour moi toute seule ?! Elle semblait réellement y croire, vu son dégoût. Mais c'était quoi cette façon de considérer les gens comme un morceau de viande ? Comment Rachel pouvait être amie avec une fille comme ça ?

— Mais ça ne va pas Kirkman ? Je m'en balance de Malefoy ! C'est un petit con arrogant !

— Je t'interdis de parler de lui comme ça !

— Je vais me gêner tiens !

— C'est ce qu'on va voir !

— Qu'est-ce que tu comptes faire au juste ?

Elle me lança un regard noir, comme si c'était de ma faute si Malefoy était un imbécile et qu'elle était soi-disant tombée amoureuse de lui. Avec une lueur de défi dans le regard, elle quitta la table. Je la suivis machinalement des yeux, toujours furieuse parce qu'il était impensable que la planète puisse porter une crétine pareille sans que le monde ne s'écroule quand je compris, à la direction qu'elle prenait, qu'elle comptait parler à Scorpius.

Ma colère s'évanouit instantanément et j'éclatais d'un rire jaune. C'était vraiment une journée de merde. Malefoy m'avait coincée dans un couloir pour faire une démonstration de ses valeurs répugnantes, j'avais cédé à son manège et maintenant la fille qui m'insupportait le plus dans cette école allait tout foutre en l'air parce qu'elle était trop stupide pour faire la différence entre un conseil avisé et une prétendue tentative de manipulation. Fatiguée, je quittais la Grande Salle sans manger : l'Univers entier me désespérait.

— Est-ce que tu es amoureuse de Scorpius Malefoy ?

Rachel venait de débarquer dans le dortoir comme un boulet de canon, projetant ses longs cheveux blonds tout autour d'elle. Son ton sonnait comme un reproche. Intriguée je baissais les yeux de mon livre pour reporter mon regard sur elle.

— Pourquoi tout le monde me saoule avec Malefoy aujourd'hui ?

Rachel me regarda par en dessous.

— Quoi ?

— C'est à moi de demander des explications Rachel. Pourquoi tu penses que je ressens autre chose qu'une profonde aversion pour le meilleur ami de mon cousin ?

— Je viens de parler avec Sasha et...

— Ah, j'ai compris, la coupais-je. Sasha t'as raconté que j'étais folle amoureuse de Malefoy et que j'avais l'intention de lui piquer son blond à la noix ?

Rachel croisa les bras : j'avais tapé dans le mille.

— Quelque chose dans ce goût là, avoua-t-elle.

— Ecoute, j'ai croisé Malefoy en sortant de mon cours de sortilèges. Il m'a demandé un service et comme il se trouve que j'avais visiblement une dette envers lui, j'ai accepté. Ensuite Sasha a surgi et a tiré des conclusions hâtives lorsque je lui ai dit de lâcher un peu Malefoy.

— Malefoy t'a demandé de lui rendre un service ?, s'étonna Rachel. Rien d'illégal j'espère ?

Je poussais un soupir. J'avais l'impression d'avoir passé la journée à soupirer.

— Non, ce n'est pas illégal. Sauf si tu considères que c'est illégal de briser le cœur de ta copine Sasha pour qu'elle foute la paix à Malefoy.

— Oh, fit-elle simplement.

Rachel marqua une pause. Je redoutais qu'elle réfléchisse trop sur le sujet et ne se mette à me poser des questions auxquelles je ne voulais pas répondre. Je changeais donc de conversation.

— Alors, combien de fois tu t'es disputée avec James aujourd'hui ?

Rachel poussa un énorme soupir et se jeta sur son lit.

— Ah ne me parle pas de ce crétin ! J'ai envie de lui faire avaler ses cheveux à chaque fois qu'il cligne des yeux.

— Qu'est-ce qu'il t'a encore fait ?

— Il existe, répondit-elle tout à fait sérieuse.

— Tu veux dire que tu veux tuer mon cousin avec sa propre masse capillaire pour son seul crime d'exister ?, fis-je en haussant les sourcils.

Rachel coula un regard dans ma direction et plissa des yeux comme si elle imaginait effectivement le spectacle : mon cousin James, étouffé par ses propres cheveux. Quand nos regards se croisèrent, nous explosâmes de rire, les larmes perlant à nos paupières. Rachel et James se détestaient cordialement depuis notre première année. Ils ne perdaient jamais une occasion de se faire des coups foireux ou de se hurler dessus. De toute évidence ils étaient fou l'un de l'autre depuis très longtemps mais les choses avaient très mal commencées. La preuve en était dans la tension sexuelle qui atteignait des sommets lorsqu'ils étaient dans la même pièce ou même dans leur excellent jeu de Quidditch puisqu'ils étaient tous les deux poursuiveurs dans l'équipe de Gryffondor. Cependant, le sujet était très sensible : aussi, je faisais semblant de croire depuis toutes ces années qu'ils se détestaient effectivement quand je savais pertinemment qu'ils se retenaient juste de se sauter dessus. Il est vrai que cela aurait été indécent.

— Du coup qu'est-ce que tu vas faire pour Sasha ?

Oh non, elle remettait le sujet sur le tapis.

— Rien du tout ! Malefoy n'aura qu'à se débrouiller, je ne suis pas son larbin !

— Je croyais que tu avais une dette envers lui, fit-elle soupçonneuse.

— Crois-moi, je m'en suis acquittée, s'il n'est pas content, il réglera ses problèmes lui-même. Ça ne devrait pas lui faire de mal de se comporter comme un adulte pour une fois dans sa vie.

— Tu as l'air vraiment énervée, constata-t-elle, surprise.

— Non, je ne le suis pas. Sauf peut-être après Sasha, parce que vraiment, c'est une idiote. Je ne sais pas comment tu fais pour supporter être amie avec elle.

— Elle a ses bons côtés tu sais.

— Ils doivent être bien cachés.

Rachel me lança un regard courroucé. Je haussais les épaules.

— Désolée.

— Pas grave.

Rachel s'installa entre ses draps après s'être mise en pyjama. Je reprenais la lecture tranquille de mon manuel de métamorphose afin d'anticiper mon premier cours de l'année dans la matière, prévu pour le lendemain. La voix de Rachel brisa le silence :

— Rose, est-ce que je peux te poser une question ?

Je relevais les yeux de mon bouquin. Il n'était absolument pas dans les habitudes de Rachel de mâcher ses mots. Sa demande me surprenait.

— Bien sur, je suis ta meilleure amie, tu peux me demander tout ce que tu veux.

— Qu'est-ce que tu penses de Malefoy ?

Je fronçai les sourcils, flairant la question cachée.

— Pourquoi tu me demandes ça ?

— Parce que je trouve étonnant qu'il soit venu te demander un service alors que vous n'êtes pas amis ou rien de ce qui s'en approche. Je me demande s'il n'est pas... Tu vois... Intéressé par toi...

Je me retins de ricaner bêtement.

— Aucune chance.

— Pourquoi pas ?, insista-t-elle.

— Parce que c'est Scorpius Malefoy et que je suis Rose Weasley. Il m'insupporte et je l'indiffère.

— Comment tu peux en être aussi sûre ?

— Je le sais, c'est tout, dis-je pour couper court à cette conversation qui commençait sérieusement à m'embarrasser.

Je savais que Rachel ne m'en tiendrais pas rigueur. C'était l'une des raisons pour lesquelles je l'adorais : si elle savait exactement quoi dire et à quel moment, elle devinait aussi les moments où le silence était préférable.

— OK, bonne nuit Rosie.

— Bonne nuit Rachel.

Je m'endormis, la tête de Scorpius Malefoy tournoyant dans mon esprit, répétant inlassablement « Fais attention Weasley ! ». Et plus le Scorpius fumeux de mon imagination répétait ces mots et moins ceux-ci ressemblaient à un avertissement. On aurait dit une promesse.