SCHHHHLAC ! Mes rideaux de baldaquin brusquement repoussés contre la colonne en bois de mon lit, la lumière du jour me brûla les paupières.
— Rose, lève-toi !
— Weasley n'est toujours pas debout ? s'étonna la voix de Sasha Kirkman plus loin.
Je me retournai dans mes couvertures, avec la ferme intention de me noyer dans mon lit. Mais Rachel en avait décidé autrement. J'avais super mal au ventre, et j'avais l'impression que la fanfare de l'école s'était décidée à jouer l'un de leurs abominables concerts dans ma tête. Quelqu'un s'assit dans mon lit et une main glacée se posa sur mon front. Je gémis.
— Tu es malade Rose ? Tu veux que j'aille chercher le professeur Londubat ? demanda Rachel avec une insupportable considération.
— Non. Pas…Malade.
— Elle n'est pas malade, claqua la voix de Laura et je devinai le regard curieux et préoccupé de Rachel sur elle. Elle a la gueule de bois.
Je sentis le mouvement de recul de Rachel dans mon lit. Les vagues de son jugement qui s'abattirent sur moi et qui émanaient d'elle me firent frissonner. Mes narines se dilatèrent, ma respiration se fit ample et lourde, comme si elle pesait physiquement sur mon cœur dont les battements s'étaient accélérés. Et si le monde se décidait à me foutre la paix, hein ? J'enfouis mon visage dans mon oreiller, fuyant l'accablante clarté du jour.
— C'est vrai, Rose ?
— Laisse-moi dormir, baragouinai-je.
Laura émit un ricanement méprisant. La porte du dortoir claqua dans ma tête comme un coup de feu. La main de Rachel, froide, relaxante, et bizarrement agaçante, me caressait les cheveux. J'avais envie de la prendre et de la serrer très fort, pour lui faire le plus de mal possible.
— Je rêve ! protesta Rachel, depuis quand tu bois en semaine, Rose ?
Je poussai un long soupir. Elle ne me laisserait pas me rendormir et sécher les cours. Je maudis ma meilleure amie et la traitai de tous les noms dans ma tête. Elle ne pouvait donc pas me laisser tranquille ? Je savais qu'elle pensait bien faire en prenant soin de moi de la sorte, mais je n'avais qu'une seule envie : qu'on cesse de m'importuner. Pas qu'on me materne et qu'on me dise ce que je dois faire comme si j'étais un enfant de cinq ans incapable de s'habiller seul. Quoique. A cinq ans, les enfants savent sûrement déjà s'habiller seuls. A quel âge en moyenne, un enfant apprend-t-il à s'habiller seul ? Je me redressai et adressai un regard noir à Rachel. J'avais quand même très envie de lui demander son avis sur les enfants de cinq ans.
— Je n'ai pas besoin que tu me fasses la morale Rachel pour que je sache que j'ai déconné ! Tu te prends pour qui ? Ma mère ? Ma conscience ?
Je vis dans son regard que mes propos l'avaient heurtée. Une part de moi s'en voulait, et l'autre part – celle qui subissait les assauts criards de cette fichue fanfare – s'en fichait et désirait enfoncer le clou.
— Très bien, conclut-elle d'un ton sec. Je suis désolée de m'inquiéter pour toi, parce que tu as la gueule de bois et que tu es incapable de te sortir de ton lit pour aller en cours, apprendre et pouvoir réussir tes examens de fin d'année.
— Je suis parfaitement capable de me sortir du lit toute seule, beuglai-je la voix pâteuse.
Rachel arqua un sourcil, pas convaincue. Je rejetai brusquement ma couverture à mes pieds et me levai. Le coin de sa bouche frémit, comme si elle se retenait de sourire. Elle m'avait eu la garce. Je soufflai, à la fois agacée et amusée. En me dirigeant vers la salle de bain, je lui dis :
— Je te déteste, vile manipulatrice.
— Menteuse, tu m'adores, rétorqua-t-elle, une moue moqueuse tordant son rictus.
En chemin pour aller prendre notre petit-déjeuner dans la Grande Salle, Rachel reprit la parole, m'empêchant de laisser vagabonder mes pensées.
— Alors, tu me racontes ?
— Te raconter quoi ?
— Ta cuite.
— Oh, ça.
Je repensai à la soirée d'hier. A la bouteille de Whisky que j'avais descendue avec Arthur. Les choses que je lui avais confiées. Un sentiment de panique m'étreignit soudainement : et s'il en parlait à quelqu'un d'autre ? « Jamais Arthur ne ferait une chose pareille », souffla ma voix off, rassurante. J'eu un élan inhabituel de reconnaissance pour cette dernière.
— Arthur et moi avons fêté la fin de nos semaines de retenues, expliquai-je à Rachel.
— Et ton foie a réussi à suivre celui de Finnigan ? s'étonna-t-elle en riant.
Son rire se répercuta douloureusement contre les parois de mon crâne.
— Pas trop non, avouai-je, piteuse.
Rachel eût un sourire complice. Albus arriva à cet instant, l'uniforme impeccable et son éternel air joyeux sur le visage. Il nous avait rattrapés quelques mètres devant l'entrée de la Grande Salle. Il enroula ses bras autour de nos épaules, ce qui fit ricaner Rachel. Avec le bras d'Albus autour de ses épaules, sa masse de boucles blondes semblaient étouffer son visage.
— Alors, les filles, ça baigne ?
— C'est Rose qui baigne, rétorqua Rachel.
Je la foudroyai du regard. Albus me lorgna bizarrement.
— Tu baignes, Rose ?
— En fait, c'est son foie qui baigne, corrigea Rachel.
— Je ne comprends rien à ce que vous dites, avoua Albus, complètement perdu.
— Rachel essaye de te dire de manière absolument pas subtile que j'ai la gueule de bois.
Albus me dévisagea. Je me sentis rougir de honte. Un long rire moqueur s'échappa des lèvres de mon cousin. La moutarde me montait au nez alors que nous prenions place sur les bancs des Gryffondor. Dans la seconde qui suivait Malefoy et Donovan s'installaient également, aux côtés d'Albus. Lorsque je desserrai les poings, j'aperçu de petits arc de cercles au milieu de mes paumes. Je n'avais même pas remarqué que j'avais contracté mes mains.
— Hé les gars ! les salua joyeusement Albus, tandis que je plongeai le nez dans mon assiette, peu désireuse de croiser le regard de Scorpius.
Je savais que ma mâchoire se contracterait et que j'aurais un air dur bien trop facilement reconnaissable. Je n'avais pas digéré notre échange de la veille.
— Salut Albus, fit poliment Donovan avant de sortir un livre de son sac qu'il posa sur la table.
— Comment fais-tu pour être aussi joyeux le matin Al ? demanda la voix traînante de Scorpius.
— C'est rare que vous veniez tous les deux, nota Albus.
— Eglantine Zabini s'est mise en tête de s'inviter à la réception que donnent mes parents durant les vacances de Noël, répondit Scorpius.
Je fronçai les sourcils, les yeux toujours rivés à mon assiette remplie de toasts et de saucisses fumantes. Les parents de Scorpius donnaient des réceptions ? Ils se prenaient pour qui ? La famille royale sorcière ? Stop. Je devais cesser cette avalanche de questions à propos de tout ce qui touchait Malefoy. Mon obsession pour lui devait prendre fin dès maintenant. J'avais clos ce bordel, ce n'était pas pour récidiver le lendemain. Et puis, j'avais suffisamment mal à la tête pour éviter d'en rajouter une couche. Je gémis en prenant mon crâne entre mes mains, les coudes posés sur la table. La main de Rachel se nicha dans mon dos et je me raidis, les membres crispés.
— Tu devrais manger Rose, me conseilla-t-elle.
— Humph.
Je sentis le regard des garçons sur moi et dégageai la main de Rachel de mon dos. Elle oubliait trop souvent que je n'aimais pas les contacts physiques humains. Enfin, pas ceux de ce genre.
— Au fait Rose, tu ne m'as pas dit, lança Albus d'un ton joyeux, qui est-ce qui t'as dévergondée comme ça ?
Je relevai les yeux sur lui et croisai le regard de Scorpius dont la respiration semblait soudain coupée. Ses prunelles me firent l'effet d'une douche glaciale combiné à une inexplicable envie de rire moqueusement. Mon bas-ventre chauffa et mes jambes imprimèrent un mouvement nerveux. Je ne tenais pas en place. Malefoy devait penser qu'Albus parlait de lui. Tout tournait toujours autour de lui de toute façon, pensai-je avec amertume.
— Finnigan, répondis-je. On a fêté la fin de nos retenues.
Je vis la poitrine de Malefoy se relâcher soudainement et ses yeux se plonger dans son assiette.
— Sérieux ? siffla Albus. Tu m'étonnes que tu sois dans le mal. Arthur a une descente plutôt impressionnante.
Je n'étais pas « dans le mal » à cause de ma gueule de bois, même si évidemment, elle y était pour beaucoup. J'étais dans le mal parce que je brûlais d'envie de toucher Malefoy à nouveau, de sentir son parfum, de frissonner sous ses mains fermes. Mais il y avait cette barrière invisible, épaisse, infranchissable qui s'était érigée entre nous durant la nuit. Je n'étais pas stupide. Je voyais bien qu'il fuyait mes prunelles. Mes oreilles et mes joues se coloraient de rouge. Le sang battait à mes tempes, imposant un rythme endiablé au flux de mes émotions.
— Comment tu sais ça Albus ? demanda Rachel en plissant les yeux, l'air soupçonneux.
— Oh, les rumeurs vont vite tu sais, dit Albus, mais sa moue coupable ne trompait personne.
Nous avions Potions aujourd'hui, et j'angoissais à l'idée de me retrouver aussi proche de Scorpius. Il ne m'intimidait plus, ce n'était plus le problème. Je devinais que le silence s'installerait entre nous. Et le seul silence que je pouvais accepter entre Scorpius et moi, c'était celui de nos caresses. Rien à voir avec les autres, ces silences assourdissants m'asséchaient la bouche, dilataient mes pupilles, me faisaient perdre le contrôle de mes muscles. Je me donnais envie de vomir à laisser ces hurlements taciturnes avoir autant d'emprise sur moi. Je ne m'étais jamais considérée comme quelqu'un de facilement manipulable. Je n'étais pas non plus du genre à me laisser guider par mes émotions corporelles.
Je sentais bien que je perdais peu à peu du terrain sur l'ascendant que j'avais exercé jusqu'ici sur ma vie. Lorsque j'y pensais, je sentais ma chair se hérisser et des sueurs froides glisser le long de mon échine, sinistres. Les battements de mon cœur s'accéléraient de la plus désagréable des façons, celle qui me donnait encore plus l'impression de ne rien savoir diriger. Je devais fermer les yeux très fort pour ne pas les sentir s'écarquiller au point de m'infliger de pénibles migraines.
Quand on entra dans le cachot, Scorpius se dirigea vers la paillasse que se partageaient Albus et Donovan et bavarda à voix basse avec eux, en attendant que le professeur Gowan ne fasse son apparition. Je déballai mes affaires, posant brutalement mon chaudron sur la table. Le bruit qui se répercuta à l'infini contre les parois de mon crâne me fit aussitôt regretter la violence de mon geste. Je lâchai un souffle rageur alors que je vis Eglantine Zabini rejoindre les garçons qui bavardaient.
Pourquoi est-ce qu'Eglantine Zabini voulait être présente lors de cette réception ? En voyant arriver la métisse vers eux, les garçons se turent soudainement, ce qui me fit penser qu'ils parlaient d'elle. Mais pourquoi ? La curiosité me dévorait.
Le port altier, la petite jeune femme fusillait Donovan du regard. Je n'aurais pas aimé être à la place du jeune homme, bien qu'il lui rendît son regard hautain à merveille. Eglantine Zabini dégageait une aura charismatique. Des yeux admiratifs et envieux la suivait où qu'elle passe. Son uniforme était toujours impeccable, sans le moindre pli, le moindre accro, le moindre grain de poussière. Elle portait toujours un collier de perles qui mettait en valeur son cou gracile. Les traits de son visage étaient harmonieux et sensuels. Sa peau était sans défaut et satinée. Ses cheveux d'ébène étaient coupés au carré, le genre de coupe que je ne pourrais jamais me permettre avec ma touffe. Ils étaient toujours lissés et j'avais toujours un sentiment de compassion en imaginant le nombre de bouteilles de Lissenplis qu'elle devait utiliser par semaine.
Je ne connaissais la Serpentard que de vue et de réputation. Cette dernière était sans bavure mais je devinais sous l'épais vernis de ses qualités quelque chose de plus sombre, que les autres n'étaient pas autorisés à voir. C'était une fille plutôt populaire, je ne l'avais jamais vue seule à la bibliothèque ou dans les couloirs. Elle avait d'excellents résultats scolaires et avait pour ambition de diriger le Département des Mystères, ce qui me faisait doucement rigoler. Comment pouvait-on savoir aussi jeune ce qu'on voulait faire de sa vie ? Ca me dépassait.
Eglantine Zabini était aussi la source de nombreuses rumeurs un peu farfelues. Certaines laissaient entendre qu'elle avait déjà mis le calmar géant K.O. la plaçant comme une sorte de super héroïne et d'autres, beaucoup moins reluisantes, disaient qu'elle était du genre à s'attirer les faveurs des professeurs avec des moyens peu…conventionnels. Je n'accordais pas la moindre importance aux rumeurs. Mais Zabini semblait se délecter de l'attention que les gens lui portaient, qu'elle soit positive ou négative. Je la soupçonnais d'inventer elle-même ces on-dit pour s'assurer que son nom soit sur toutes les lèvres.
— Pour qui elle se prend cette pimbêche ?
Je sursautai et me tournait vers Sasha, qui s'était approchée de moi et que je n'avais pas entendu arriver, plongée dans mes pensées. Elle avait les poings serrés et ses yeux incendiaient la silhouette de Zabini. Je levai les yeux au ciel. Sasha était jalouse de Zabini visiblement. J'allais me moquer d'elle quand je remarquais les larmes dans ses yeux. Finalement, peut-être que Sasha ressentait vraiment quelque chose d'authentique pour Scorpius, bien qu'elle ne le connaisse absolument pas et que ce ne soit pas très logique. La culpabilité me scia les jambes et je me laissai lourdement tomber sur ma chaise. J'avais peut-être jugé Sasha trop rapidement. Mon estomac remonta dans ma gorge.
— Ne t'en fais pas, Sasha, je crois que Malefoy en a plutôt marre de Zabini, dis-je pour la rassurer, la voix nouée.
Mon geste altruiste m'étonna moi-même et visiblement, ce fut aussi le cas de Sasha qui me dévisagea en plissant les yeux, l'air soupçonneux.
— Je peux savoir comment tu sais ça ?
Je luttai contre l'envie de l'étrangler, ou bien de l'attraper par le cou et de fracasser sa tête de blonde contre la paillasse. « Ta meilleure amie est blonde ! », me reprit ma voix off que j'envoyais paître. Au lieu de lui exploser le visage ou de la noyer dans mon chaudron je me mis à lui parler d'une voix sourde, grave, rauque.
— Malefoy a mangé avec Albus ce matin, et il s'est plaint de Zabini. Arrêtes de te faire des films.
Mon ton sec ne laissait pas de place à l'imagination quant à mon état émotionnel.
— Ah ouais ? C'est quand même bizarre que tu t'en sois souvenu ! m'accusa-t-elle.
« Le meurtre est puni par la loi, Rose », me rappela ma voix off, qui, elle aussi, semblait à deux doigts de jeter un vilain maléfice à Kirkman. Mais je ne lui aurais jamais jeté de maléfice. J'étais nulle en maléfices.
— C'était il y a trente minutes Kirkman ! me défendis-je avec hargne.
Ah, ça m'apprendrait à vouloir rassurer une hystérique. La haine que je ressentis à l'encontre de Kirkman, d'une surprenante violence, fit bouillonner mon sang. Mon poing se resserra autour de ma baguette. Les traits de mon visage s'étaient déformés. A cet instant, Mr Gowan fit son entrée dans le cachot et Sasha retourna à sa table, non sans prendre soin de m'adresser un vilain regard. « Ouh j'ai peur ». Quelle idiote.
Je pensais qu'il était temps que Gowan arrive quand Scorpius se laissa tomber sur son siège sans m'accorder une œillade. Finalement, je me demandais si je ne préférais pas la présence de Sasha à couteaux tirés, plutôt que cette ambiance de guerre froide avec Malefoy. Mon estomac quitta brusquement ma gorge, pour retomber lourdement à sa place. Le pauvre n'était déjà pas en grande forme en raison de mes excès de la veille. J'avais envie de vomir et de pleurer en même temps. Mon rythme cardiaque avait emprunté un rythme tellement insoutenable que j'étais obligée de prendre de longues inspirations pour le réguler. Ma poitrine me faisait mal.
— Ecoutes, je sais que ce n'est pas la joie entre nous, mais je t'en serais très reconnaissante si tu continuais de m'expliquer ce que tu fais en potions, lui dis-je abruptement.
Ma propre audace m'étonna. Etait-il possible que j'ai des restes d'alcool dans le sang ? Ou étais-je juste un peu stupide et en quête d'un suicide social ? Scorpius m'observa avec intensité. Je n'avais jamais remarqué à quel point ses cils accrochaient ses émotions. Le reste de son visage était impénétrable, comme d'habitude, ce qui m'irrita. Je claquai la langue contre mon palais.
— Quoi ? demandai-je avec agressivité.
— Rien.
— Pourquoi tu me regardes comme ça alors ?
— Je te regarde comment ?
— Comme si… Comme si…
J'avais envie de dire « comme si tu ne ressentais rien » mais j'avais la vague impression qu'il se foutrait ouvertement de ma gueule si je lui sortais un truc pareil.
— Comme quoi ?
J'eus envie de lui faire bouffer ses cheveux pour son affreux sourire narquois.
— Comme si tu étais un putain de robot, lâchai-je finalement d'une voix rauque.
— Tu n'aimes pas les robots ?
— Je n'aime pas les gens qui font comme s'ils ne ressentent jamais rien, crachai-je alors.
Scorpius se figea imperceptiblement.
— Je continuerais de t'expliquer, dit-il d'un ton neutre qui me donna encore plus envie de le frapper.
Pourquoi était-il toujours aussi stoïque par Merlin ? Je tournai avec tellement fureur les pages de mon manuel que j'en déchirai une, ce qui fit battre le sang contre mes tempes avec encore plus d'intensité. Je pouvais presque entendre ma tension artérielle hurler son impitoyable musique contre mes tympans. Le regard de Malefoy sur moi qui s'en suivit fut insoutenable. Je savais qu'il me sondait. Ne pas savoir ce qu'il pensait me rendait dingue. J'avais l'impression que les évènements le laissaient toujours de marbre. Ce n'était pas possible d'être aussi indifférent à tout ce qui l'entourait. Pourquoi est-ce qu'il se donnait toujours cet air impassible ? Pourquoi est-ce qu'il faisait comme s'il ne ressentait jamais rien ? Pourquoi est-ce qu'il portait toujours ce masque en bandoulière sur son visage ?
A la fin du double cours, Rachel sautilla jusqu'à ma paillasse. Elle jeta un coup d'œil à Malefoy qui rangeait ses affaires et attendit qu'il parte pour parler.
— J'ai une idée, annonça-t-elle d'un ton excité qui ne présageait rien de bon.
— Encore un de tes coups tordus Rachel, soufflai-je d'impatience.
Elle me lança un regard surpris et blessé.
— Je ne sais pas ce que tu as depuis ce matin, Rose, mais ce serait super chouette si tu pouvais arrêter de nous sauter à la gorge à tout propos. Au cas où tu aurais oublié, je suis ton amie.
Et elle tourna les talons d'un air digne. Je la regardai s'éloigner, et je refoulai ma culpabilité sous une grande vague de ressentiment. De l'autre côté du cachot, je croisai le regard indifférent d'Albus. J'avais la sensation d'être le vilain petit canard. L'indignation m'étranglait.
Je reçus une lettre de ma mère durant l'heure du courrier, lors du déjeuner.
Ma très chère Rosie,
J'espère que tu te portes bien et que ton frère ne fait pas trop de bêtises. Je sais que tu es très occupée et je suis absolument ravie que tu t'épanouisses autant dans ton travail scolaire. Cependant, je tiens à te rappeler que je suis ta mère, et que tu n'as en aucun cas, la permission de m'écrire sur ce ton. Par ailleurs, j'apprécierais que tu donnes des nouvelles de ton propre chef, devoir être obligée de « te harceler » pour que tu donnes des nouvelles n'est agréable pour personne et je n'aurais pas à le faire si tu cessais de te comporter comme si tu étais l'adulte.
Je te prierais également de ne pas qualifier ton frère de « chiant ». Et je suis certaine que si tu lui demandes gentiment, Hugo acceptera de te prêter Azylum. Qu'est-ce qui te fait penser qu'il croit que tu as tué Kity ? Ton frère ne penserait jamais une chose pareille !
Maintenant que j'ai fait ma petite mise au point, je reviens sur ta demande pour aller à l'Observatoire Magique. J'ai reçu des places par le Comité des Sciences Magiques pour toute la famille donc il n'y a évidemment aucun problème (essaye de convaincre ton frère je t'en prie, je me charge de ton père). De plus, je crois que la Gazette du Sorcier tient à ce que j'y fasse une apparition.
Pour la fève soporifique, je savais. Harry avait un manuel griffonné d'astuces mais je crois qu'il l'a perdu, ce qui n'est pas plus mal compte tenu des horreurs qu'on pouvait trouver dedans.
J'attends de tes nouvelles avec impatience et t'embrasse,
TA MAMAN QUI T'AIME
PS : Ton père t'embrasse également.
Je résistai à l'envie de brûler cette lettre et me contentai de la rouler en boule et de l'enfoncer dans les profondeurs de mon cartable. Ainsi, ma mère trouvait que je lui écrivais sur un ton inapproprié, hein ? Mais il ne s'agissait que d'une lettre ! Ce n'était pas comme si je l'avais insultée ou que je lui avais dit d'aller se faire voir. Et pourtant, ce n'était pas l'envie qui m'avait manquée à ce moment-là ! J'étais à l'école, avec mes amis, il n'y avait rien de plus normal que de vouloir un peu d'espace. Pourquoi est-ce qu'elle ne pouvait jamais comprendre ça ?
Bon, et ce n'était tout de même pas de ma faute si Hugo était réellement chiant. Maman ne réalisait pas à quel point il était affreux à l'école. Je m'en rendais de plus en plus compte. Mon petit frère prenait la voie un peu trop facile de la brute épaisse idiote. Il se transformait en terreur de Poudlard avec sa grande gueule et sa façon de s'en prendre ouvertement à tous ceux qui le contredisaient. Heureusement pour lui, il n'était pas encore assez stupide pour faire de telles choses devant des préfets. Les élèves qu'il persécutait ne s'en plaignaient jamais, et c'était bien dommage. Si ça avait été le cas, Hugo aurait pu payer et ça lui aurait donné une excellente raison de s'amender. L'autre jour, je lui avais retiré vingt points pour avoir racketté une première année. Mais l'élève avait été tellement terrifiée par mon idiot de frère qu'elle m'avait supplié de retirer ma punition. Jamais ma mère ne me croirait si je lui disais. Elle était tellement proche d'Hugo.
Visiblement, mon père, lui, avait un peu trop bien compris mon besoin de solitude et d'espace. Je n'avais plus aucune nouvelle de lui depuis que je lui avais dit qui était mon binôme de Potions. Décidément, Scorpius m'attirait des problèmes avec tout le monde, y compris mon propre père. Ca me mettait tellement… Rah ! Papa m'embrassait, hein ? Il pouvait me l'écrire, lui aussi ! Au lieu de faire son pantouflard et se laisser emporter par maman et ses prises d'initiatives étouffantes. A lui, j'avais écris des lettres. Des petits mots inquiets et sincères. J'étais certaine que ma mère avait ajouté ce post-scriptum d'elle-même sans le consulter. Il fallait toujours qu'elle contrôle tout. Jusqu'au délai de réponse de ses enfants. Quand est-ce qu'elle réaliserait qu'en tant qu'individu unique, j'avais le droit d'avoir mes propres opinions ? De faire mes propres choix ? De me lancer dans mes propres erreurs ?
Je savais qu'elle faisait tout ça pour me protéger. Mais j'étais trop intelligente pour ne pas deviner qu'elle le faisait également pour se satisfaire elle-même, dans un pur élan d'égoïsme. La voix de Donovan me sortit de ma rage contenue et silencieuse.
— Albus, mon petit bubusse d'amour, tu me fais un gâteau au chocolat ?
Je relevai les yeux sur Donovan. Il avait la bouche pleine et des miettes étaient éparpillées sur son menton comme une petite constellation gastronomique. Albus le regarda et je devinai son embarras. Tout comme moi, Al n'aimait pas beaucoup les déclarations d'amour ou les contacts physiques. La pauvre Rachel était la seule de notre groupe à vouloir étreindre chaque passant. Ces derniers temps, Malefoy et Donovan mangeaient beaucoup trop souvent à notre table. Pourquoi est-ce qu'Albus nous infligeait tout le temps ça ? Je subissais suffisamment Malefoy dans ma tête, inutile de me l'ajouter au menu de chaque repas.
— Tu as vraiment confiance en ma cuisine ? s'étonna Albus.
Il était de notoriété publique qu'Albus ne mangeait que des choses saines. Le gâteau au chocolat n'était absolument pas considéré comme sain. Et surtout, Albus cuisinait très mal. Une fois, il avait voulu nous préparer du riz au curry. Cet idiot avait oublié d'ajouter de l'eau dans la casserole et était parvenu à déclencher le strutoscope de son père.
— Le gâteau au chocolat c'est facile, tu suis la recette, dit Donovan d'un ton où perçait très clairement sa logique implacable.
— Dis « s'il-te-plaît » ? parla Albus, plus pragmatique que jamais, l'air complètement indifférent.
— S'il-te-plaît, fit Donovan en joignant les mains l'une contre l'autre dans un geste de supplication plutôt lamentable.
Il arborait une moue tordante : la lèvre inférieure retroussée, créant de petits trous dans son menton. Il papillonnait des paupières. Albus croqua dans sa pomme.
— J'ai réfléchi et en fait c'est non, lâcha-t-il alors.
Un grand éclat de rire sortit de la bouche de Scorpius jusqu'ici indifférent et tout le monde le dévisagea. Je réalisai brusquement que je n'avais jamais entendu son rire. Celui-ci glaçait mon sang et faisait chanter mon cœur. J'avais le sentiment d'être malade, tant la nausée emprisonnait mon ventre.
Lorsque je relevais les yeux et que je croisai son regard, ce fut comme si le temps s'était arrêté. J'étais incapable de bouger, incapable de parler. Ma bouche était sèche et pâteuse. Le sang battait furieusement contre ma tempe. Mes membres étaient contractés. Ma poitrine était tellement comprimée que j'avais le sentiment d'étouffer, me faisant respirer bruyamment. La mâchoire crispée, les sourcils froncés, les narines dilatées, les traits déformés, j'étais prise au piège de mes émotions. Mes poings étaient tellement fermés que je pouvais sentir mes ongles s'enfoncer dans ma chair. Mais je n'avais pas mal. La douleur viendrait après.
Les prunelles de Scorpius me transperçaient de part en part, sans aucune considération pour les dommages qu'elles pouvaient causer. Son regard m'avait effleuré dans son affreux éclat et de rire et était revenu à moi, s'ancrant quelque part du côté de mon abdomen. J'avais des difficultés à exhaler l'air de mes poumons et je me refusai de quitter ses iris. Il ne gagnerait pas cette partie là, il en était hors de question.
Mes poings tremblaient violemment et je raffermis volontairement leur contraction. Tant pis si mes ongles s'enfonçaient dans mes paumes au point de les faire saigner. Je sortirai victorieuse de ce combat, il n'y avait pas d'autre issue possible. Tant pis si je souffrais. Il valait mieux que j'endure ce supplice plutôt que je cède à cette insupportable tentation. Il valait mieux que je tremble de douleur et de désir en le regardant plutôt que de me laisser aller. Je n'en avais plus le droit. Terminé, les erreurs de jeunesse, erreurs de jugements, erreur de la chair.
Scorpius et moi, c'était fini. C'était ce que nous avions décidé. Et je devais m'y tenir. Pas par honneur ou pour respecter ma parole. Pour mon bien-être. J'avais le droit d'être heureuse comme tout le monde et ce n'était pas en me foutant en l'air à chacun de ses regards ou de ses états d'âme que j'allais y parvenir. Je n'avais aucune raison d'en être dépendante. Pourtant, je l'étais.
Le docteur Weiss écrit quelque chose sur son bloc-notes et me regarde par-dessus ses lunettes à monture d'écaille. Elle remonte ses dernières sur son nez avec son index. J'avais remarqué ce petit tic qu'elle avait.
— Vous étiez en colère, conclut-elle d'un ton doux.
Je déglutis. J'ai envie de pleurer et je ne sais même pas pourquoi. J'ai envie de boire aussi, mais ça, je sais très bien pourquoi. J'ai la gorge sèche, mes mains sont prises de secousses depuis deux jours, j'ai les nerfs à vif. Le manque.
— J'étais dans une rage folle, je confirme, la voix nouée de sanglots. Je n'avais jamais ressenti une telle haine auparavant. Même si j'avais détesté Scorpius lorsqu'il m'avait infligé ses coups bas ou lors de la fête des Poufsouffle je ne l'avais jamais détesté comme je l'avais détesté ce jour-là.
— Vous pouvez pleurer dans cette pièce, Miss Weasley. Personne n'est là pour vous juger.
J'obéis et je laisse mes larmes rouler le long de mes joues en silence. Mes épaules se secouent. J'ai l'impression que ma conscience est partie très loin de mon corps et que j'observe cette petite chose fragile et potelée se vider de larmes de loin. Je ne reconnais presque pas cette rousse aux cheveux en pétard, les yeux rougis par la douleur et le chagrin. Je me fais de la peine. Au moment où cette pensée me traverse, je cesse de sangloter. Natalie Weiss annote automatiquement son calepin. A croire qu'elle guettait ce moment depuis tout à l'heure. Est-ce qu'elle a chronométré le temps que j'ai mis à pleurer ?
— Vous savez que la colère est aussi un mécanisme de défense ? m'interroge la psychomage.
Je fronce les sourcils. Non, je l'ignorai. Mais ça ne changeait pas grand-chose. J'avais vécu dans une colère semi-permanente depuis ce jour. Le genre de haine qui nous ronge de l'intérieur comme un acide. J'étais tellement rongée qu'à mon avis, il ne restait plus grand-chose de celle que j'étais auparavant.
— J'étais tout le temps en colère, vous savez, je lui dis d'un ton dur et peiné.
— « Etais » ? relève-t-elle, les yeux pétillants.
Je n'avais pas remarqué mon propre usage de l'imparfait. Je pousse un long soupir.
— Je suis toujours en colère, avoué-je.
Le docteur Weiss me lance un regard entendu.
— On travaillera là-dessus.
Sa déclaration me fait immédiatement flipper. J'aime ma colère. Elle est devenue l'unique repère de ma vie depuis trop longtemps pour que je puisse m'en passer aussi aisément. Ma colère est la seule chose qui me permet d'avancer chaque jour.
Sans elle, je ne suis plus rongée. Je ne suis plus rien.
