La fatigue m'étreignait. Je me contemplai mollement dans la glace de la salle de bain des préfets. Même mon reflet était épuisé. J'avais des cernes brunes qui s'étalaient sous mes yeux, mes cheveux étaient encore plus emmêlés que d'habitude, j'étais aussi pâle qu'un mort. Mais le pire ce n'était pas la fatigue physique, les devoirs qui s'abattaient sur moi comme un vent de tempête qui déracinerait des arbres, le pire c'était la fatigue morale. Je n'en pouvais plus. J'étais à bout.

Il n'y avait qu'un seul mot pour résumer l'état d'esprit dans lequel j'étais : trop. Tout était en trop. Trop de fatigue, trop de gens, trop de fausseté. Je crevais d'envie de hurler à la face du monde de me foutre la paix. Ma mère avait reprit son insupportable correspondance alors que tout ce que je voulais c'était qu'on me laisse tranquille. Les frasques de Rachel m'horripilaient, alors qu'elles m'avaient toujours amusée, et même Albus avec son éternelle compassion naturelle me tapait sur les nerfs. Tout le monde était après moi. Paradoxalement, je rêvais d'être seule tout en me sentant isolée, perdue dans l'obscurité de la vie, comme au bord d'un gouffre, au bord des abysses du désespoir. Ma façon de broyer du noir m'étonnait moi-même : je n'avais jamais été du genre dépressif.

J'avais conscience que le problème venait de moi. Que les autres ne s'étaient pas mis subitement tous d'accord pour me tomber dessus. Mais on m'avait submergée, ma tête se noyait sous l'eau, mon cœur s'égarait dans les étoiles, mon moral s'enfonçait dans mes chaussettes. Jamais je ne m'étais sentie aussi seule au milieu de la foule tout en aspirant à cette solitude. J'avais le sentiment de ne pas réussir à supporter ces autres que j'adorais tant. Tout m'irritait. J'avais envie de tout critiquer. Ma propre attitude m'écœurait, je n'avais jamais été du genre méchant. Du jour au lendemain j'étais devenue acerbe, aigrie, furieuse.

Je compris que je colérais désespérément. Après les autres, pour être aussi prévenants alors que je ne le méritais clairement pas mais davantage après moi, parce que je savais pertinemment que je déversais des flots de haine injustifiés auprès des gens qui le méritaient le moins (et qui très clairement me soutenaient malgré mon horripilant caractère).

Ces dernières semaines, je n'avais pas prêté la moindre attention à cette fameuse agressivité. J'étais bien trop occupée avec le reste. Cela m'avait frappée après, quand j'avais attaqué Albus, la crème de la crème et que Rachel m'avait enguirlandée, me mettant face à mes démons. Nous étions dans la Salle Commune et j'avais pété un plomb pour une broutille. Je m'étais excusée, je m'en étais voulue, mais j'avais le sentiment que ça ne suffisait pas. Qu'est-ce qui clochait avec moi par Merlin ?

Alors je m'étais mise à remuer tout ce qui se passait dans ma tête. A tenter de comprendre ce qui m'arrivait, mettre des mots sur l'inexplicable. Et j'étais frustrée : mes pensées me ramenaient toujours à lui. Je voulais penser à n'importe quoi, sauf à lui. J'avais fini par comprendre que justement c'était ça, le truc. Tout était de sa faute. L'écho de notre dernier échange se répercutait contre les parois de mon crâne à l'infini, fracassant toutes mes autres réflexions, tous mes autres sentiments sur son passage. Il voulait que je le déteste. C'était le cas. Mais pourquoi ? Pourquoi est-ce qu'il tenait à ma haine autant que je tenais à sa présence ? Ca me rendait folle. Ca me blessait, ca me rendait méchante. Et j'étais en colère.

Je regrettais de laisser mes états d'âmes Malefoyen avoir tant d'influence sur moi-même et sur mon comportement auprès de mes amis. Rachel m'avait dit la semaine précédente que j'étais bizarre en ce moment. Je m'étais retenue de lui hurler dessus que oui j'étais bizarre mais que j'avais de bonnes raisons. J'avais l'impression que tout le monde pensait que ma colère n'était pas légitime et ça m'énervait encore plus. De toute façon, je ne pouvais pas leur dire ce qui clochait avec moi. J'étais piégée par le secret, le mensonge, la peur de faire face à mes erreurs.

Remarquant que je broyais du noir depuis plusieurs jours déjà, Rachel m'invita à assister à ses entraînements de Quidditch. « Je n'aime pas te laisser seule quand tu es au plus bas », avait-elle déclaré d'un ton qui ne souffrait aucune réplique. « Ce n'est pas négociable, tu viens ». Bien que je ne sois pas une grande amatrice de Quidditch, j'avais accepté, plus pour qu'elle me fiche la paix que par réelle envie. Elle aurait été capable de m'entraîner de force cette folle.

C'était une magnifique journée d'automne. Les feuilles des arbres étaient peintes de merveilleuses couleurs chatoyantes, et le soleil réchauffait timidement de ses premiers rayons le parc de l'école. Un vent froid agitait nos cheveux dans tous les sens.

En arrivant sur le terrain, Rachel courut vers les vestiaires d'un pas bondissant et surexcité tandis que je rejoignais péniblement les gradins – ces escaliers étaient vraiment chiants à monter. Pourquoi est-ce qu'il y avait autant d'escaliers à Poudlard, par Merlin ? J'avais pris du papier à lettre pour répondre au courrier de mes parents. Depuis que j'avais dit à mon père que mon binôme de Potion portait le nom absurde et pompeux de Malefoy, mon père n'avait pas répondu à une seule de mes lettres, ce qui contribuait à faire grossir cette bulle de stress et d'angoisse dans laquelle j'étais perpétuellement plongée ces derniers jours. J'avais pris la décision de le relancer, bien que cette perspective m'effrayait un peu. J'avais le sentiment inexplicable de l'avoir déçu. Je ne comprenais pas pourquoi. Je ne comprenais plus rien. Je me sentais stupide.

En arrivant dans les gradins, j'eus la surprise d'y trouver Arthur. Je le rejoignis en traînant des pieds, contente de ne pas rester complètement seule à regarder ces abrutis faire leurs acrobaties. Emmitouflé dans sa cape, il avait les yeux rivés sur le terrain et ne m'avait pas vu arriver. Je m'éclaircis la gorge pour lui signifier ma présence. Il se tourna vers moi et un sourire illumina son visage, qui contamina le mien.

— Hey, Rosie !

— Salut Arthur.

Ce mec était un vrai rayon de soleil.

— Qu'est-ce qui t'amène ici un jour où le vent glacial se déchaîne ?

— Rachel m'a traînée ici, bougonnai-je. Et toi ? l'interrogeai-je dans l'espoir de détourner la conversation de ma personne.

— Oh, il m'arrive souvent de venir assister aux entraînements.

— Pourquoi ?

Arthur haussa les épaules.

— Pour penser à autre chose.

Je fronçai les sourcils.

— Et qu'est-ce qui te préoccupe autant, Arthur Finnigan ?

J'avais du mal à croire qu'Arthur puisse être le genre de personne à avoir des problèmes. Mais j'avais du me tromper. Peut-être que dans la vie, tout le monde a des problèmes et s'efforce de lutter en permanence contre ça. Peut-être que c'est juste plus facile de faire comme si tout va bien.

— Oh des choses et d'autres, éluda-t-il d'un air mystérieux. Et toi, pourquoi est-ce que tu t'es faite entraînée par la bourrasque blonde ?

— Il parait que je fais trop la gueule pour rester seule…

— Et c'est vrai ? s'enquit-il, visiblement intéressé.

— Je ne sais pas. Tu trouves que j'ai l'air seul ?

— Je trouve que tu rêves d'être seule.

— Putain tu m'étonnes.

— J'ai une proposition.

— Je t'écoute.

— On peut être seuls à deux.

J'explosai de rire. L'air stoïque d'Arthur m'arrêta net.

— Oh par Merlin tu es sérieux.

— Hé oui, ça c'est moi… Arthur Finnigan, toujours plus sérieux que jamais, dit-il avec humour.

— Bon, et on fait comment pour être seuls à deux ? demandai-je donc, entrant dans son jeu avec un léger sourire.

— Alors pour commencer, il faut être deux, commença-t-il d'un ton pondéré.

— Je crois que nous remplissons cette condition à la perfection, raillai-je en imitant lamentablement ses inflexions profondes.

— Ensuite, il faut se sentir seul, continua-t-il sur le même mode en ignorant ma moquerie.

Je fronçai les sourcils. Il y avait une grosse différence entre se sentir seul et vouloir être seul. Arthur avait très clairement dit qu'il voyait que je rêvais de solitude. Alors comment avait-il deviné que je me sentais plus seule que jamais ? Mes joues rosirent, une sensation d'inconfort me poussa à me trémousser sur le banc. Je contrattaquai aussitôt.

— Tu te sens seul Arthur ?

Il releva son visage vers moi et me sourit. Mais ses yeux, eux, ne souriaient pas. Portée par mon instinct, je pris sa main dans la mienne et la serrai très fort. Apparemment j'étais capable d'établir des contacts physiques humains de mon propre chef. Il me rendit ma curieuse étreinte, et d'un commun accord tacite, nous cessâmes de parler pour reporter notre regard sur le terrain, où James aboyait ses directives auprès de son équipe.

L'abondante chevelure de Rachel était visible de loin, comme la lumière d'un phare. On aurait dit qu'elle illuminait le terrain : mes yeux étaient attirés par cette étrange source de clarté. Je poussais un petit soupir. J'avais vraiment été odieuse avec elle et Albus ces derniers jours. J'avais de la chance d'avoir des amis qui me supportaient malgré mes crises de nerfs existentielles. Je n'étais pas seule dans ce château et j'avais eu un peu trop tendance à l'oublier. Il allait falloir que je me rattrape, que je me fasse pardonner. Même si eux ne m'en tenaient pas rigueur, je n'étais pas sans savoir que j'avais fait une erreur. Ma morale, ainsi que ma voix off, m'enjoignaient à les réparer. Si je continuais à traiter mes amis comme de la merde, ils n'allaient pas rester mes amis très longtemps.

Une bourrasque de vent fit voler les parchemins que j'avais pris avec moi pour répondre au courrier de mes parents.

— Zut !

Je me levai et commençai à m'affoler dans tous les sens pour récupérer les papiers éparpillés. Arthur, très calme, sortit sa baguette et lança un « Accio » en me lorgnant, un sourire goguenard au coin des lèvres. Je me sentis très stupide. Tu parles d'une sorcière. Arthur me tendit les feuilles et je me rassis sagement à côté de lui en rougissant.

— Je suis fatiguée, expliquai-je mollement.

— Je ne juge pas, tacla-t-il en me jugeant.

Je résistai à l'envie de lui tirer la langue comme une enfant de quatre ans. A la place je poussai un lourd soupir. Le soupir est la bouderie de l'adolescent. L'adulte ne boude pas. Enfin, c'est ce qu'il prétend.

— C'est pour quoi faire toutes ces feuilles ? Tu as l'intention d'écrire un livre ? me chahuta gentiment Arthur.

Je lui enfonçai mon poing dans l'épaule.

— Mais non, pouffai-je. C'est pour répondre à mes parents.

J'avais du prendre un ton un peu lugubre car Arthur enchaîna.

— Et donc tu as prévu de t'y prendre comment pour les assassiner ?

Je le regardai en roulant des yeux. Il explosa de rire.

— Mais quoi ? se défendit-il. "C'est pour répondre à mes parents", me caricatura-t-il en prenant le ton blasé d'un adolescent boutonneux en pleine crise hormonale.

Arthur disait ça sur le ton de la plaisanterie mais je ne pouvais pas m'empêcher de prendre la chose sérieusement. J'esquissai un maigre sourire. Ces derniers temps, mes parents avaient été les plus durs à supporter avec toutes leurs critiques. Parfois, j'avais l'impression qu'ils se contentaient de nous voir, Hugo et moi, comme de petits punching ball qui pouvaient encaisser en silence leurs perpétuels assauts émotionnels. Alors oui, leur répondre en faisant semblant que tout allait bien alors que j'avais l'impression que mon monde partait en morceaux, ça m'était pénible.

Ils étaient en partie responsables de mon mal-être. Une part de moi leur en voulait de ne pas voir mon espèce de détresse et une autre part, celle de ma voix off, me disait que s'ils ne la voyaient pas, c'était surtout parce que je m'en assurais - je ne voulais pas les inquiéter - et visiblement un peu trop bien.

— Ca ne se passe pas bien avec tes parents, Rosie ? demanda finalement Arthur d'un ton un peu plus sérieux.

— Ca ne se passe pas très bien avec beaucoup de monde en ce moment, confiai-je le cœur lourd. J'en ai marre que tout le monde soit sur moi.

— Personne n'aime avoir tout plein de gens sur soi. Sauf les amateurs de partouze.

On se bidonna. Je tombais amoureuse du rire d'Arthur, très communicatif.

— Tu veux en parler ? finit par ajouter le jeune homme une fois que nos rires cessèrent.

Je haussai les épaules. Le blond semblait bien être le parfait confident et d'une certaine manière, ces derniers temps, je lui avais témoigné plus de confiance qu'à Rachel ou Albus. Pourtant, je n'étais pas très à l'aise à l'idée de déballer mon sac comme ça, à froid, à quelqu'un qui semblait n'être ni mon ami, ni mon ennemi.

— En tout cas, tu as l'air d'en avoir besoin, ajouta mon partner in crime.

Sa remarque fit gonfler une étrange boule de chaleur dans ma poitrine, qui vint titiller mes narines, comme lorsque j'avais envie de pleurer. Pourquoi ? Parce qu'Arthur était un quasi inconnu pour moi et que comparé à mes amis, il semblait être celui qui voyait clair dans mon jeu ? Parce que j'étais en train de m'attacher à lui sans réellement le connaître ? Parce qu'inexplicablement, il semblait toujours en savoir davantage à mon sujet que moi au sien ? Mes poings se refermèrent dans un geste nerveux sur mes parchemins récupérés.

— Tu as sans doute raison, avouai-je, le rouge colorant mes joues. C'est simplement que j'ai l'impression en ce moment, que le monde est contre moi. Comme si l'Univers cherchait à me cracher au visage que je n'ai pas ma place ici.

Arthur arqua un sourcil et je compris qu'il prenait le temps de la réflexion pour mesurer mes paroles. J'appréciai immédiatement le fait qu'il ne prenne pas mes paroles à la légère.

— Pourquoi est-ce que tu penses que tout le monde est contre toi ? Tu as fait quelque chose de mal ?

Je sentis mes joues s'échauffer violemment. Non, je n'avais rien fait de mal. Ou peut-être que si. Comment est-ce que je pouvais savoir si c'était Mal de coucher avec Scorpius Malefoy ? Dans quel monde le mensonge et le secret étaient considérés comme Bien ?

J'avais couché avec Scorpius Malefoy. J'avais menti à mes amis. Je les trahissais encore un peu plus à chaque nouveau secret.

Alors oui, j'étais rongée par la culpabilité. Et devoir garder cette dernière pour moi me rendait aigrie et méchante. Furieuse. Mes amis me manquaient et je leur en voulais. Je ne leur avais jamais menti, ni jamais rien caché. Comment faisaient-ils pour ne pas réaliser ? Etais-je donc si insignifiante à leurs yeux ? Est-ce qu'on pouvait encore appeler ça de l'amitié quand lesdits amis ne réalisaient pas que le pire se produisait sous leur nez ?

— Est-ce qu'on peut dire qu'on a fait quelque chose de mal à partir du moment où on se sent coupable ? questionnai-je alors Arthur, des trémolos dans la voix.

Cette fois, il répondit du tac au tac.

— Non. Regarde les grands criminels de guerre, oui bon d'accord c'est extrême comme contre-exemple, mais tu vas comprendre : ils ont commis le pire, et s'ils avaient ressentis la moindre culpabilité, ils auraient cessé leurs sombres activités. Sauf qu'ils ne l'ont pas fait. Et je ne pense pas que les punitions de type prison ou autre, contribuent à leur racheter une conscience, ajouta-t-il d'un ton enflammé, je pense que ça aggrave la chose. Ca les met en colère contre tout le monde. Et la colère, ça mène au pire du pire.

— Ca fait du bien d'être en colère aussi, parfois. Ca défoule.

— Tu dis ça parce que tu es en colère.

J'ouvris la bouche, choquée. Pétrifiée. Terrifiée aussi.

— Tu ne pensais quand même pas que personne ne s'en était rendu compte ?, dit-il d'un ton neutre.

Une boule remonta dans ma gorge. J'enfonçai mes ongles dans mes paumes.

— C'est juste que je n'en peux plus ! explosai-je alors.

Mais Arthur ne remua pas le moindre orteil, aucun traits sur son visage ne changea, comme s'il s'attendait à mon éclat… ou qu'il l'avait espéré, attendu.

— Je t'écoute, m'invita-t-il.

Et alors, je déversai ma bile contenue des derniers jours. Crachant mon venin, ma haine contre le monde, ma colère, ma culpabilité, mon ras-le-bol. Et plus je parlais et plus je prenais la mesure de ma colère, plus je réalisais à quel point je m'étais contenue comme une cocote minute et que j'étais maintenant prête à exploser, je sifflais, j'écumais de rage.

— Est-ce que c'est normal que les regards de Scorpius Malefoy me mettent en l'air à ce point ? Est-ce que c'est Bien ? Et pourquoi est-ce que tout le monde, et en particulier mes proches ont l'air de penser que je n'ai pas le droit à l'erreur ? Est-ce que c'est mal de montrer ses faiblesses à un garçon et de le laisser nous détruire ? Et pourquoi est-ce que ça me semble aussi Mal que Scorpius Malefoy veuille que je le déteste ?

Ma violente diatribe m'avait laissé le souffle court. Et même si je me sentais bizarrement vidée de toute énergie, je n'avais pas terminé.

— Je suis tellement à bout ! J'ai l'impression que je suis obligée de jouer un rôle pour que mes proches m'acceptent ! C'est blessant à la fin.

— Mais tu t'en fiche de ce qu'ils pensent, non ? me demanda Arthur un peu agacé.

— Je me fiche du regard des autres sur moi. Mais pas de l'opinion des gens que j'aime, qui comptent pour moi, ou que j'estime. Ca n'aurait pas de sens autrement.

Arthur médita mes paroles en silence et hocha la tête.

— Hum, oui, tu as raison. Ca se tient. Mais tu dis que tu as l'impression de jouer un rôle pour ne pas décevoir tes proches. Est-ce que ce n'est pas juste toi qui a changé ?

La question d'Arthur me donna envie de frapper quelque chose mais je pris le temps d'y réfléchir avant de répondre. Il s'était donné la peine de me la poser calmement et de réfléchir à ce que je venais de lui avouer, je pouvais bien lui rendre la politesse. Pour passer ma frustration, je poussais un soupir rageur.

— Je ne pense pas avoir changé. Il s'est juste passé de nouvelles choses dans ma vie. Et c'est ma vie, il est normal que je réagisse à ce qui s'y passe.

— De nouvelles choses comme… Scorpius Malefoy par exemple ? interrogea Arthur, une lueur étrange dans le regard.

Mon souffle haché retomba comme un soufflé au fromage et je m'avachis sur moi-même, dépitée.

— Il doit jubiler. Je le déteste.

Cette fois, le Gryffondor parut surpris par ma vergogne et c'est ce qui me calma presque instantanément. Finnigan était du genre difficilement impressionnable, ça me faisait un drôle d'effet.

— Je pense que ce genre de déclaration gagnerait à être développé…, suggéra le jeune homme au bout d'un moment.

Et alors, je lui racontai tout. Comment Scorpius prenait sans jamais rien donner en retour, comment je m'étais ouverte à lui, pour rien, comment il avait brisé la seule chose qui m'avait apporté un semblant de bien-être dans ma vie ces derniers temps. Et surtout, comment il se repaissait de la situation. Quand j'eu fini de vider mon sac, le soleil était haut dans le ciel, et mes doigts étaient engourdis par le froid qui régnait sur le terrain de Quidditch.

Arthur enfouit ses mains sous ses aisselles, dans les replis de sa cape. On entendait le vent souffler sur la cime des arbres de la Forêt Interdite et James beugler ses instructions de capitaine. Focalisés sur leur entraînement, Rachel et Albus ne me témoignaient pas le moindre signe d'intérêt et je regardais les joueurs s'activer dans les airs sans vraiment les voir, trop obnubilée par ma conversation avec Arthur pour penser et réfléchir à autre chose.

— En fait, t'es vénère parce que tu flippes, déclara-t-il finalement.

Son visage était tordu en une moue circonspecte que je trouvais craquante, malgré son langage un poil grossier.

— Mais par contre, je ne comprends pas ce qui te fait autant flipper, reprit-il, le fait que tu doives garder ce secret ?

— Je ne sais pas trop, répondis-je précipitamment.

— Menteuse.

— Alors pourquoi tu me poses la question si tu connais la réponse ? râlai-je.

Mais le Gryffondor se contenta d'esquisser un sourire canaille sans rien dire.

— J'ai peur de perdre le contrôle, avouai-je alors.

Décidément, ce garçon était doué pour me tirer les vers du nez. Peut-être un peu trop.

— Ton mec nous mate, m'informa mon camarade Gryffondor à brûle-pourpoint, les yeux plissés.

Je ne compris pas. Mon mec ? Quel mec ? Puis je suivis son regard, sur les gradins des Serpentard.

Et c'est alors que je le vis. De l'autre côté du terrain dans les gradins d'en face, Luke Donovan assit à ses côtés en train de lire un livre, Scorpius était là, assistant lui aussi à l'entraînement des Gryffondor. Bien qu'en cet instant, son attention n'était absolument pas portée sur ses adversaires de Quidditch. Il nous dévisageait, l'air impénétrable. Un élan d'indignation coula en moi.

— Tu parles de Scorpius ? m'étonnai-je.

— Tu as couché avec d'autres mecs ces derniers temps ? railla Arthur.

— Mais comment ça se fait que Malefoy et Donovan assistent à l'entraînement de notre équipe ? Ils n'ont pas le droit d'être ici !

— Oh, je ne crois pas que ça pose problème, dit tranquillement Arthur en soufflant sur ses mains pour les réchauffer.

Les miennes étaient toujours crispées sur mes bouts de papiers. Je n'avais même pas pris de gants mais je ne ressentais bizarrement pas la morsure du froid avec autant de violence que d'ordinaire.

— Et s'ils répétaient à leur équipe ce qu'ils voient ?

— Qu'ils le répètent, nous n'avons pas besoin de garder nos secrets pour les battre, fit Arthur avec orgueil.

— C'est stupide.

— Tu réfléchis comme si tu étais une Serpentard.

— Et toi tu ne réfléchis pas, enchéris-je avec humeur.

Je croisai les bras, mécontente. Arthur enroula son coude autour de mes épaules.

— Ne te vexe pas, Rosie, je déconne. On sait que tu es la meilleure Gryffondor de tous les temps.

— Humph.

Je n'étais plus vexée, mais ça m'amusait de jouer la comédie. Arthur commença à enfoncer ses doigts entre mes côtes et je me mis à exploser de rire sous l'assaut de ses chatouilles tout en gesticulant dans tous les sens.

— Arrête ! parvins-je à souffler en riant.

Arthur obéit et eut une moue malicieuse. Je me sentis rougir. Puis il reporta son regard sur le terrain de Quidditch où Rachel et ses coéquipiers se lançaient le souafle.

Je roulais des yeux. Le visage brûlé par les pupilles orageuses de Scorpius, j'encrais mon regard dans le sien, décidée à en finir avec ça. Mais l'oxygène commença à me manquer et je me mis à trembler. Alors c'était ça ? C'était ce que j'étais supposée ressentir à chaque fois que je croiserais son regard ? Cette horrible sensation d'étouffement, ce malaise intérieur, comme si on prenait mes entrailles pour de la laine à tricoter ? Cette pesanteur qui me collait à l'âme, au corps, au cœur… Ce n'était pas tolérable.

Son expression était indéchiffrable et son regard scientifique me passait au crible fin. Comme s'il m'analysait. Et je savais d'avance qu'il déciderait que je n'étais pas un sujet d'étude suffisamment passionnant pour sa petite personne bouffie de suffisance et d'autosatisfaction. Le sang bouillonna dans mes veines, et vint enflammer mon cœur, pris d'une insupportable frénésie.

Puis la main froide d'Arthur se posa sur mon poing crispé - j'en avais déchiré mes parchemins, ils étaient bons pour la poubelle - et aussitôt, mes tremblements cessèrent. Je me mis à scruter Arthur et lui offris un sourire sincère.

Un coup de sifflet particulièrement sonore m'arracha à ma contemplation. Sur le terrain, Rachel fonçait en piqué vers le sol à une vitesse alarmante. J'entendis James hurler quelque chose que je ne compris pas.

— Mais elle est folle, elle va se tuer ! m'exclamai-je en me levant d'un bond, la panique déformant ma voix.

Sans réfléchir, je m'élançai dans les escaliers des gradins. Les dévalant pour retrouver ma meilleure amie. M'assurer qu'elle était en un seul morceau. Et l'enguirlander pour son inconscience. Arthur me suivit. Le bruit de nos pas précipités sur le bois faisait un boucan d'enfer relayé par le sang qui battait furieusement contre mes tempes. Nous arrivâmes sur le terrain en courant, le souffle court. Rachel était debout au sol, son balai dans une main et elle marchait en direction des vestiaires l'air déterminé, ignorant royalement tout ce qui l'entourait. Je connaissais Rachel par cœur : elle écumait de rage.

James venait d'atterrir sur le terrain et la suivait, visiblement dans le même état de colère.

— Davis ! appela-t-il.

Mais Rachel ne se retourna pas.

— DAVIS !

Rachel continua de l'ignorer. James roula des yeux, exaspéré.

— Rachel ! hurla-t-il alors.

Et cette fois, elle interrompit brusquement sa marche cadencée et se pétrifia. J'étais moi aussi complètement immobile. J'avais le sentiment que j'étais en train d'interrompre un je-ne-sais-quoi digne de ces deux là. Il avait dû se passer quelque chose là-haut. Un truc m'avait échappé. Mes sourcils se froncèrent. James rejoignit très rapidement ma meilleure amie qui n'avait pas bougé d'un pouce mais qui semblait tendue à l'extrême. En quelques foulées, il était derrière elle. Il posa sa main sur l'épaule de la Gryffondor et celle-ci se retourna brusquement.

— Ne me touche pas ! éructa-t-elle.

James retira vivement sa main, comme s'il s'était brûlé. Les yeux de Rachel étaient plissés, son regard meurtrier. James avait du faire ou dire un truc vraiment horrible pour mettre Rachel dans cet état. Ce qui était bizarre, c'est que le reste de l'équipe ne prenait absolument pas part dans le drame qui se jouait sous leurs yeux. Ils s'étaient contentés de se poser sur le sol du terrain et de contempler mollement la dispute qui faisait rage.

J'échangeais un regard inquiet avec Albus mais il me sourit, comme pour me rassurer. J'avais pourtant les tripes nouées.

— Mais je ne comprends pas ! s'exclama James, cédant à son tour à la colère. Qu'est-ce que j'ai fait ?

Pendant une seconde, je crus que Rachel allait le frapper, mais elle n'en fit rien.

— Mais c'est ça le problème James ! Tu ne comprends pas ! Tu ne comprends jamais !

Et elle s'en retourna vers le vestiaire en le plantant là. Rachel n'avait peut-être pas giflé James, mais vu la tronche stupéfaite qu'il tirait, c'était tout comme. Ca lui donnait un peu l'air idiot. Mon cousin remarqua alors notre présence sur le terrain, à Arthur et à moi et nous lança un regard désemparé. Je décidai de prendre la situation en main et allai rejoindre Rachel dans les vestiaires.

J'entendis vaguement James annoncer la fin de l'entraînement d'un ton malheureux et Arthur se mettre à parler avec passion des nouveaux avantages que présentait le dernier modèle Nimbus avec les membres de l'équipe. Je poussais la porte d'entrée du vestiaire des filles, un peu inquiète de voir l'état dans lequel j'allais trouver Rachel.

Assise sur un banc, elle portait encore sa tenue de Quidditch, son visage reposait dans le creux de ses mains, ses coudes sur les genoux. Elle ne m'avait pas entendue.

— Hey, commençai-je doucement en m'avançant dans la pièce.

Rachel releva soudainement la tête et ses traits se détendirent quand elle me reconnut.

— Je déteste me donner en spectacle, commença-t-elle d'une voix fatiguée.

Je haussai les épaules.

— Ca arrive à tout le monde, dis-je un peu bêtement.

J'avais tellement horreur des phrases toutes faites et bateau et voilà que j'en sortais à mon tour.

— Il m'énerve tellement. Je ne sais pas comment il fait. Je prends toujours trop à cœur ce qu'il peut dire ou faire. Ca me rend folle, avoua-t-elle.

Je ne sus pas quoi répondre. Rachel ne semblait pas réaliser qu'elle était amoureuse de James et que c'était la raison pour laquelle elle prenait tant à cœur ses propos. Je n'étais pas certaine que le lui dire l'aide vraiment. Elle aurait été capable de m'en vouloir. Il y avait certainement une bonne raison qui expliquait son déni. Ah l'amour… ça rendait les gens bien cons.

— Qu'est-ce qui s'est passé ? demandai-je diplomatiquement.

— Rien, ce n'est pas important, éluda-t-elle en fuyant mon regard.

Je devinai qu'elle avait honte. Je vins m'asseoir à côté d'elle.

— Raconte, insistai-je.

— C'est ridicule, commença-t-elle, encore un peu agacée, nous étions en train de nous passer le souafle, comme d'habitude et ça se passait super bien. Puis au moment où je rattrapais le souafle, James m'a sortit que j'avais super mal réceptionné la balle et que si je continuais comme ça, je finirais par me faire laminer par Emma Brown, tu sais, la capitaine de Serpentard. Et j'ai pété un plomb. Je ne supporte pas qu'il me fasse des reproches, je ne supporte pas qu'il soit capitaine, je ne supporte pas qu'il me compare à cette poufiasse d'Emma Brown.

Je ne su comment répondre à cet aveu. C'était un peu comme si elle me hurlait en pleine tronche "JE SUIS GRAVE AMOUREUSE DE JAMES POTTER ET CA ME REND MEGA JALOUSE." Je commençai sérieusement à me demander si elle s'en rendait compte ou pas. A ce stade là, ce n'était plus de la cécité volontaire, c'était du déni pur et dur. Je me contentai donc de conserver le silence.

— Rose ? finit par demander Rachel en relevant la tête.

Son visage était soucieux.

— C'est pas moi, plaisantai-je.

Elle ne releva pas la blague et poursuivit.

— Je crois que je suis amoureuse de James.

Un immense sourire vint étirer mes lèvres et je dus prendre sur moi pour ne pas entamer une danse de la joie. Enfin !

— Pourquoi tu souris comme ça ? s'inquiéta-t-elle. C'est super flippant, arrête ça, supplia-t-elle.

— Bah putain c'est pas trop tôt ! lâchai-je avec bonheur.

Elle me dévisagea comme si elle avait avalé un citron de travers.

— Qu'est-ce que tu veux dire ? paniqua-t-elle.

Alerte. Danger. Putain.

— Rien.

— Pour quelqu'un qui ne veut rien dire tu dis beaucoup.

— Qu'est-ce que tu veux dire avec "quelqu'un qui ne veut rien dire" ? Je veux dire plein de trucs, d'accord ?

— Ah bah je t'écoute puisque tu as des choses à dire.

— Hé dis donc, c'est pas moi qui ais des choses à dire. Madame-je-suis-amoureuse-de-James-Potter.

— Je croyais que tu voulais dire plein de trucs.

— Ouais. Genre : je suis super-intelligente. Et pas uniquement grâce à ma mère.

— Quoi ? s'exclama-t-elle.

Nous explosâmes d'un rire d'hyène hystérique. J'étais soulagée d'avoir détourné la conversation et j'espérais que Rachel saurait gérer ce qu'elle venait de réaliser à son propre sujet. Les autres filles de l'équipe, dont le nom m'avait échappé, entrèrent au même moment. Si elles avaient eu l'air inquiet en poussant la porte du vestiaire - probablement à cause de l'éclat de Rachel qui avait interrompu l'entraînement - elles se mirent à sourire en nous voyant, Rachel et moi, complètement hilares, en train de nous tenir les côtes.

— Pour rien, souffla Rachel entre deux éclats, rouge comme une tomate.

Et nous repartîmes de plus belle dans un grand éclat de rire. Je sortis, encore morte de rire, laissant les filles se doucher et se changer tranquillement. James, Arthur et l'un des batteurs de l'équipe, Jack si mes souvenirs étaient bons, s'avancèrent vers moi, une moue préoccupée sur le visage. James en particulier avait l'air au bord de l'apoplexie.

— Alors ? fit James.

J'essuyais une des larmes de rire qui perlait encore à mon œil et le rassurais.

— T'inquiète, je crois qu'elle était juste un peu sur les nerfs.

— Ce n'est pas à l'équipe de subir les sautes d'humeur de Rachel, souffla Jack, excédé, sa batte sur l'épaule.

Je lui lançai un regard noir. Arthur émit un petit sourire en voyant ma tronche.

— Oui, et bien on se passerait bien de tes répliques à deux noises également Jack, et pourtant, on ne dit rien, cinglai-je, agacée.

Jack semblait sur le point de répliquer quand il fut interrompu par une voix traînante que j'aurais pu reconnaître entre mille.

— A ta place je ne répondrais pas Sloper. La répartie de Weasley n'a aucune limite.

Je fis volte-face. Scorpius venait de nous rejoindre, accompagné de Donovan et d'Albus.

— Dommage qu'on ne puisse pas en dire autant de toi Malefoy, beuglai-je, hors de moi.

Albus eut une moue sévère que j'ignorais. J'étais trop obnubilée par les fentes orageuses de Scorpius dans lesquelles une tempête faisait rage. Tumulte qui se déchaînait également du côté de ma cage thoracique.

Il fallait qu'il arrête de me regarder comme ça. Ces derniers temps, à chaque fois que je l'avais croisé, il m'avait lorgné avec insistance. Ses regards me donnaient l'impression de ne plus m'appartenir. Je me donnais malgré moi à sa vision. J'étais devenue l'essence de sa vue. Pourquoi fallait-il que je ressente cette stupide attraction à chaque fois qu'il m'observait ? Pourquoi est-ce que je reconnaissais la morsure de ses prunelles sur ma nuque ?

Je le rejetais de toutes mes forces, je voulais qu'il parte, qu'il me laisse tranquille, moi, ma conscience, ma tête. Mais il était toujours là, avec son putain de masque d'indifférence qui lui collait à la peau, que je détestais tant. Je savais, sans savoir comment, ni pourquoi, que ce masque, ce n'était pas lui. Et il était là, à me regarder, constamment, à me surveiller, les yeux sur mon dos, ma nuque, dévorant tout mon corps. Soustraite à ses regards, j'appartenais à la vision de Scorpius Malefoy. Je n'avais pas encore décidé si cette idée me plaisait ou pas, en tout cas, elle ne me laissait pas indifférente. Comment aurait-elle pu ? Elle venait de Scorpius.