La pluie martèle la fenêtre de ma chambre. Ploc ploc ploc. C'est l'été et pourtant le temps est affreux depuis hier, malgré une chaleur étouffante. Ploc ploc ploc. Heureusement, la clinique est entièrement soumise à un sortilège de climatisation. Ploc ploc ploc. Ca fait trois jours que je suis ici. Ploc ploc ploc. J'étais sceptique au départ mais je sais que je déteste cet endroit à présent. Ploc ploc ploc. Je ferme les double-rideaux, espérant qu'ils étouffent le martèlement incessant de la pluie. Ici, tout est vert pâle. Les tenues du personnel, les murs, les meubles, la vaisselle, et même les gens.

Il s'agit peut-être d'un effet de mon imagination pour ce dernier point, j'ai du mal à différencier le faux du vrai depuis un moment maintenant. Enfin, ce n'est même pas du vert. C'est cette couleur étrange sur laquelle les gens n'arrivent jamais à se mettre d'accord, entre un vert pâle dégueulasse et un bleu turquoise délavé. Je pense que j'aurais encore préféré des murs blancs aseptisés de potion et d'enchantements du sol au plafond plutôt que cette horreur que même les enfants de martiens doivent détester. Si toutefois les martiens existent. Et qu'ils ont des enfants.

Evidemment, je ne déteste pas cet endroit à cause de sa décoration. Je ne suis pas puérile à ce point. Non, le problème vient d'ailleurs. Le docteur Weiss et l'ensemble des gens ici me sont sympathiques. Certains malades font vraiment peur à voir, avec leur mine blafarde et leur façon de traîner des pieds, mais je me doute qu'en un sens, je ne dois pas être beaucoup mieux. J'ai eu un vrai sevrage depuis que je suis arrivée. Pas de Whisky, juste des potions. Ces dernières sont immondes. Je ne supporte pas ces médicaments. Ils ne remplacent pas la brûlure de l'alcool. Ils m'arrachent mes souvenirs. J'ai encore plus de difficultés à faire la différence entre le rêve et la réalité. Je ne me rappelle pas très bien de ce que j'ai fait, ou dit, hier et tous les jours avant ça.

J'ai eu pas mal d'entretiens avec le Docteur Weiss depuis que je suis ici. La pensine est très utile. Ca me permet de lui montrer ce qui s'est passé, et d'ensuite en discuter. On gagne un temps phénoménal. J'adore la magie. Outre ma vie, dont nous parlons énormément, on parle pas mal de la boisson également. Je sens bien qu'elle cherche à me faire prendre conscience de quelque chose et à me motiver. Elle ne veut pas comprendre que mon alcoolo-dépendance pose davantage de problèmes à mes proches qu'à moi-même. Elle m'a aussi expliqué que la plupart des gens qui travaillent ici sont des abstinents volontaires, c'est-à-dire qu'ils n'ont jamais développé de dépendance à l'alcool et que donc cela ne leur cause aucune souffrance ou autre manque. Ils ont fait le vœu de ne jamais en boire une goutte. Un peu comme des végétariens en fait, sauf qu'ils sont végétariens d'alcool. Je trouve ça complètement con mais c'est leur problème. Je n'ai aucune envie de les contredire. Plus vite je me casserai d'ici et mieux je me sentirais.

Ce matin, c'est groupe de parole. Ce sera la deuxième fois que j'y vais. J'aime bien ça. Les gens sont cool, on ne se prend pas la tête. Mais d'un autre côté, c'est assez déprimant. On dirait un concours de gens qui font la tronche.

En dehors des rendez-vous qui nous sont régulièrement imposés, nous sommes assez libres au sein de la clinique. Nous n'avons pas à porter leur tenue d'hôpital vert moche. On a une salle de loisirs qui m'évoque la salle commune de Gryffondor et nos chambres sont individuelles. Je ne sais pas combien nous sommes, l'endroit est divisé en plusieurs sections. La mienne porte le numéro quatorze. On doit être une cinquantaine dans celle-ci.

Quand je pousse la porte de la salle dans laquelle on se réunit, je suis la première arrivée. Il y a des chaises en cercle, une vingtaine. J'en tire une au hasard et me laisse tomber dessus comme un caillou dans l'eau. Je sens que la journée va être longue. Puis, petit à petit, des gens entrent, y compris le bénévole qui gère ce groupe. Son nom m'échappe en permanence. Les nouveaux arrivants prennent possession des places assises. Je note que les gens évitent de se mettre trop près d'autres personnes mais vient un moment où cela est inévitable.

— Bien, tout le monde est là ? commence le bénévole qui anime ce groupe de parole.

Il lance un coup d'œil circulaire et s'assure que tous les sièges sont occupés. De taille moyenne, assez maigrichon, il porte un bouc taillé en pointe qui jure avec son crâne rasé. Il est habillé avec les vêtements de la clinique. Un jour de plus ici et le vert me sortira définitivement par les trous de nez.

— Avant de commencer, est-ce que quelqu'un a quelque chose à partager avec le groupe ?

Personne ne répond et on se lance tous des regards hagards. Jusqu'à ce qu'un papi aux épaules carrées lance en se grattant la bedaine :

— Oui, quand est-ce qu'on mange ?

J'explose de rire tandis que certains me dévisagent d'un air réprobateur. Quand je reprends mon souffle, le papi me fait un clin d'œil et le bénévole claque la langue d'un air impatient.

— Merci pour cette énième intervention très éclairée, Tony. Encore.

Ledit Tony ricane et salue le bénévole comme un militaire.

— A ton service Auguste.

Oh Merlin, c'est vraiment son nom ? Pas étonnant que je ne sois pas capable de m'en souvenir. Ma mémoire fait le tri pour moi.

— Puisque personne n'a rien à dire, on reprend les témoignages, déclare Auguste-le-bénévole en jetant un coup d'œil à la feuille qu'il tient. Et aujourd'hui… C'est le tour de John.

Un type petit et trapu se met à rouler des épaules. Il fait le coq mais je vois dans ses gestes à quel point il est épuisé d'être ici. J'écoute son discours d'une oreille distraite.

— Bonjour, commence-t-il d'une voix fatiguée, je suis John et j'ai commencé à boire lorsque j'ai eu dix-huit ans.

Je m'attends presque à ce que tout le monde réponde par un "bonjour John" bien monotone mais les gens se contentent de hocher la tête et de l'inviter à poursuivre son histoire en inclinant le menton.

— Je venais de trouver du travail au Ministère de la Magie, au Département des Jeux et Sports Magiques, explique John d'une voix morne, comme s'il avait pris l'habitude de raconter cette histoire. J'étais assistant. Tous les soirs, mon équipe fêtait quelque chose. Une nouvelle victoire commerciale, la venue d'un nouveau tournoi, l'apparition d'un autre collègue. Evidemment, l'alcool coulait à flots. Je ne m'en méfiais pas. J'étais bien trop content d'être enfin traité comme un adulte. Je buvais rarement jusqu'à l'ivresse, c'était arrivé une ou deux fois, pas plus, sans jamais être prémédité.

Les autres sont plongés dans le récit de John, qui fait probablement écho à leurs propres souvenirs. John a le droit à quelques œillades compatissantes. Moi-même, je ne peux pas m'empêcher de m'identifier à certains points de son histoire. Ce qui prouve que je ne suis pas la seule à ne pas mériter ma place ici.

— Puis peu à peu, reprend John, j'ai continué à boire y compris durant mes jours de congés, durant mes vacances. Je me suis rendu compte du problème lors d'un repas de famille. Il n'y avait pas d'alcool à table. J'ai complètement paniqué. Lorsque je suis rentré chez moi après ce dîner, je me suis jeté sur ma bouteille et je l'ai bu seul en une soirée. Je n'en ai jamais parlé à personne mais je pense que ma femme se doutait de quelque chose. Ca faisait deux ans que je bossais dans cette section du ministère lorsqu'ils m'ont viré. J'arrivais en retard, pas rasé, j'avais des trous de mémoires : j'étais devenus inefficace. Quelle ironie ! J'étais devenu alcoolique à cause de mon job, et mon job m'avait viré en raison de mes problèmes d'alcool. Suite à ça, je me suis violemment disputé avec ma femme. Je ne lui avais jamais dit des horreurs pareilles. Evidemment, j'étais saoul. Le lendemain, je me suis levé pour m'excuser mais elle était partie. L'alcool m'a arraché à ma propre vie, m'a interdit toute dignité. J'ai appris que j'avais des problèmes de stérilités à cause de cela. J'avais perdu la femme que j'aimais le plus au monde et un travail que j'adorais. Alors, j'ai décidé de me reprendre en main et... me voilà.

Auguste-le-bénévole acquiesce.

— Merci pour ton témoignage John. Quelqu'un veut rebondir là-dessus ?

Il y a un moment de flottement et finalement, une femme assez grande et un peu rondelette lève la main et prend la parole. Elle s'appelle Martha, ses cheveux rouges sont coupés courts et sont tout bouclés sur son crâne. Je le sais parce que c'était elle qui devait se présenter hier.

— C'est vraiment incroyable que le Département des Jeux et Sports Magiques n'ait pas cherché à vous aider John, lance-t-elle mi-scandalisée, mi-préoccupée.

S'ensuit un débat auquel je ne participe pas pour déterminer si oui ou non, c'est le rôle d'une entreprise de gérer les problèmes perso de ses employés. J'essaye de me fondre dans ma chaise. Je rêve de devenir invisible. Mais par bonheur, les gens qui sont animés par leur débat sont trop occupés par celui-ci pour s'occuper de moi.

Le temps passe, je déjeune seule sur un bout de table, un bouquin à la main, ce qui me rappelle Poudlard. Puis vient l'heure des visites. L'amertume roule sur ma langue. Je me demande si du monde va venir me voir. Je me demande si j'ai envie de les voir également. Je n'ai ouvert aucunes lettres reçues. Je sais déjà de qui elles viennent. Jackson me manque, mais je lui en veux encore. Comment a-t-il pu me faire un coup pareil ? M'acculer de la sorte contre le mur ? Je sais que j'ai un petit problème avec l'alcool. Je sais que j'en bois souvent. Je sais que je suis régulièrement ivre : c'est juste parce que j'aime me détendre et faire la fête, de là à me demander d'aller me faire soigner… C'est tellement blessant ! J'ai vraiment le sentiment d'avoir été trahie. Je le fais pour lui, de toute façon. Je ne l'aurais fait pour personne d'autre. Il verra que je ne bois pas tant que ça.

Je suis encore dans le self de la clinique — vert, lui aussi, et j'attends de voir si quelqu'un va franchir la porte avec l'intention de rendre visite à Rose Weasley, dépravée en chef.

Je ne suis pas la seule à guetter le double battant de l'entrée de la cafétéria avec appréhension. Je vois Martha, un peu plus loin qui se ronge les ongles et qui jette de fréquents petits coups d'yeux inquiets aux portes. Je me demande si elle a plus peur de voir une personne en particulier, ou peur que personne ne vienne. Et il y a John, à deux tables, dont la jambe tressaute nerveusement. Une soignante s'approche de lui et pose une main qui se veut rassurante sur son épaule. Mais John l'envoie bouler en braillant. Sa jambe bouge encore plus vite et la guérisseuse s'en va, sans avoir l'air blessé. A sa place, je l'aurais probablement giflé.

Il y a aussi ceux qui abordent un air confiant, et je devine que ce sont les habitués, ça fait plus d'une semaine qu'ils sont là. Ils ne guettent pas la porte, ils restent immobiles un sourire débile fixé sur leur tronche. Ils ont l'air ridicule à se donner de grands airs. Evidemment, il y a les autres. Ceux qui sont ravagés. Les vrais alcooliques comme je les appelle dans ma tête. C'est certain qu'à voir leur visage rouge, bouffis, dévasté, ça fait peur. Eux, je ne me demande pas ce qu'ils font ici.

Et enfin les portes s'ouvrent par magie et une petite foule entre. Mon estomac remonte dans ma gorge, j'ai brusquement envie de vomir. Il y a des gens qui poussent des cris de joie en se serrant dans les bras, d'autres qui restent drapés dans une espèce de dignité agacée. Le bruit est assez insupportable. Ma poitrine est comprimée, j'ai mal au ventre. Mes membres me semblent lourds. Je pose mes mains face à moi, sur la table en mélaminé pour les empêcher de trembler. Je me plonge dans leur contemplation. Mes doigts sont gonflés, je fais de la rétention d'eau à cause de la chaleur. Je ne porte pas de bijoux, mais mes ongles sont tellement longs et bien taillés qu'on pourrait les qualifier de tels. Dommage qu'ils soient si jaunes. Quelques marques de vieillesse ont commencées à apparaître il y a un ou deux ans, noyées dans mon flot de tâches de rousseurs, on ne les voit que si on sait qu'elles sont là.

Puis, au terme d'une petite éternité, j'entends quelqu'un me héler.

— Rose !

Je lève la tête et mon estomac revient péniblement à sa juste place. Je reconnaîtrais cette tornade blonde même dans une tempête de sable. Rachel me fait un geste de la main de l'autre côté de la pièce et vient vers moi. Elle est seule. Pour le moment. Lorsqu'elle arrive enfin à mon niveau, son souffle est court. Elle se laisse tomber sur une chaise verte qu'elle fait bruyamment racler contre le sol en face de moi et pousse un soupir.

— Excuse-moi, je suis en retard. C'est la folie en ce moment.

Aussitôt une vague de jalousie me submerge. Elle est en retard parce qu'elle, elle a encore une vie. Le monde continue de tourner, complètement indifférent à mon sort. J'ai l'impression d'être piégée dans une dimension parallèle (dans laquelle tout est vert, bien entendu) et où le temps s'écoule bien plus lentement. Quand je sortirai de là, on aura changé trois fois de Ministre et ma mère prendra des filtres de Mort Vivante pour dormir tous les soirs. La ceinture de mon père augmentera de trois tailles et je serai tata deux fois. Et voilà, je suis agacée.

— Comment tu vas ?

— Je m'ennuie comme un rat mort. Je n'ai pas ma place ici, je réponds d'un ton un peu sec.

A son avis, comment je vais ? Je lui ai servis mon mensonge malgré la stupidité de sa question, mais je dois au moins donner le change. Leur montrer que tout va bien. Rachel roule des yeux.

— Je suis étonnée de te voir ici, je lui avoue alors.

Elle arbore une mine stupéfaite.

— Pourquoi ? demande-t-elle.

Je hausse les épaules, pas certaine que lui répondre soit une bonne idée.

— Je croyais que tu m'en voulais à mort.

Elle passe une main sur son visage, comme si elle cherchait à lisser ses traits.

— Non, Rose, je ne t'en veux pas. Je suis contente que tu aies pris cette décision. Je suis soulagée même, ajoute-t-elle avec un sourire timide.

Est-ce qu'on peut encore affirmer qu'il s'agit de ma décision quand je l'ai fait pour à peu près tout le monde, sauf moi ? Les propos de Rachel m'irritent, mais je ne réagis pas. Garder la face. Je dois garder la face. Je m'efforce alors simplement de ne pas fuir son regard si clair. C'est un peu comme si mes intestins s'étaient mis à danser la salsa avec mon estomac.

— Tant mieux, mens-je en souriant.

Le silence s'installe, mais malgré mon bobard, il n'est pas pesant. Rachel est ma meilleure amie. Entre nous, les silences ne sont jamais dérangeants. Alors on se regarde, on regarde autour de nous, on attend un je-ne-sais-quoi. Qu'on ait quelque chose à se dire peut-être.

J'ai envie de parler, mais je ne suis pas certaine que Rachel soit capable d'entendre ce que j'ai à dire. J'ai envie de voir le Docteur Weiss aussi. Finalement, c'est Rachel qui finit par briser la glace, m'arrachant à mon étrange torpeur.

— Et donc, comment est-ce qu'ils abordent le sujet ?

Dire que je suis surprise par sa question est un euphémisme. Je la fixe un petit moment avant de me secouer en papillonnant des yeux et de lui répondre. Rachel a toujours été acerbe avec mon amour du Whisky. Mais je sais très bien pourquoi ses réactions sont si virulentes. Petite, l'alcoolisme de son père lui a fait vivre le pire. Y repenser me donne le tournis. L'enfance de mon amie fut vraiment sombre.

— C'est un peu choquant au début, j'explique. On parle tout le temps de la même chose. L'alcool par ci, l'alcool par là. Ils font tout pour qu'on ne s'en cache pas. J'ai l'impression qu'on essaye de m'expliquer que ce n'est pas de ma faute si je suis gay.

— Tu es gay ?

Je lui adresse une œillade blasée.

— Tu as très bien compris.

Rachel ricane et j'émets un sourire faible. Elle reprend la conversation sur un ton plus sérieux.

— Donc en gros, ils vous demandent de hurler que vous êtes alcooliques ?

J'ai envie de lui répondre que non, puisque je ne suis pas alcoolique mais mon petit doigt me siffle que je ne suis pas vraiment en position d'affirmer une telle chose. Et puis, je n'ai aucune envie de m'attirer les foudres de Rachel, je sais déjà à quel point le sujet est sensible chez elle. Ce qui m'agace un peu en fait. Je dois toujours me brider quand le sujet vient sur le tapis pour ne pas la froisser, ou pire, lui faire du mal.

— Non, pas vraiment, c'est plutôt qu'on ne doit pas s'en cacher.

— Tu ne t'en es jamais cachée.

Je perçois très nettement la nuance de reproche dans sa voix et je sens l'acide remonter mes veines. Je prends sur moi pour ne pas répliquer. Ca ne servirait à rien. Je change de sujet.

— Comment tu vas ?

Bon d'accord, j'aurais pu faire plus original. Rachel passe une main dans son abondante chevelure.

— Ca va, répond-t-elle d'un ton égal.

— Tu sais si tu es la seule à venir me voir ?

La question me brûle les lèvres depuis un moment et il m'a fallu une grosse dose de courage pour la poser tant je suis terrifiée d'entendre la réponse. Un rictus affectueux étire les lèvres de ma meilleure amie.

— Albus ne pourra pas venir. Ni ta mère. Mais Jackson doit passer.

— Et mon père ? je demande, inquiète.

Rachel tourne la tête de gauche à droite. J'ai l'impression que ma poitrine est prise dans un étau. C'est toujours la même chose avec lui. Je n'arrive pas à déterminer si ça me rend plus triste ou plus en colère. Les deux sont difficiles à démêler.

— Est-ce que tu as eu des nouvelles de… ?

J'interromps Rachel avant qu'elle ne prononce son prénom et la force ainsi à laisser sa phrase en suspend.

— Non. Il m'a envoyé trois lettres que je n'ai pas ouvertes.

Elle pince les lèvres et je devine qu'elle se retient de dire ce qu'elle pense. Fatiguée de son petit manège, je l'invite à poursuivre.

— Crache le morceau.

— Tu devrais les lire, annonce-t-elle d'un ton sentencieux.

— Tu prends sa défense maintenant ? je m'enflamme.

Bon, ça commence à être râpé pour garder la face maintenant.

— Nous étions tous d'accord avec lui, Rose. Ce n'est pas parce qu'il est le seul à avoir eu les couilles de le faire que tu devrais lui en vouloir.

— Ne t'en fais pas, je vous en veux aussi.

Ma voix a claqué dans l'air. Je sais à quel point mes propos sont durs mais je ne vais pas les reprendre. La blonde ouvre la bouche, choquée. Je sens qu'elle va s'énerver.

— J'aurais dû m'en douter. Tu ne peux pas t'empêcher de faire du mal aux gens qui tiennent à toi, n'est-ce pas ? rétorque-t-elle pour me faire la morale.

— Je n'ai jamais cherché à te faire le moindre mal Rachel, mais si tu viens m'emmerder, ne t'attends pas à ce que j'acquiesce gentiment ! j'explose.

Nous nous fusillons du regard un moment. L'air est chargé d'électricité. Finalement, Rachel pousse un long soupir et range ses effets dans son petit sac à main. Elle se lève, met la bandoulière sur son épaule et me dévisage. Je lui rends son expression féroce.

— Tu n'es pas obligée de partir Rachel, je finis par soupirer.

— Si je reste, je vais dire des choses que je regretterais. Et puis de toute façon, c'est l'heure, j'ai un rendez-vous. On se voit la semaine prochaine.

Rachel me dit ça de la manière la plus naturelle du monde, sans que sa voix ne soit altérée par la colère. Je devine qu'elle est simplement fatiguée. Alors je me lève à mon tour, et je la raccompagne jusqu'à la porte en attendant que Jackson vienne. S'il vient vraiment. Ma meilleure amie m'embrasse sur la joue avant de quitter la pièce sans se retourner. Je regagne ma table d'un pas lourd et me replonge dans la lecture de mon roman.

Je suis arrachée de ma lecture lorsque je reconnais son petit accent avant de voir ses larges épaules. Il porte une chemise en lin bleue pâle, rentrée dans un pantalon marron clair retroussé sur ses chevilles. Une fois de plus, il me donne l'impression de sortir d'un de mes fantasmes. Ses cheveux bruns sont coiffés n'importe comment et il remonte ses lunettes sur son nez du bout de l'index. Il fait toujours ça et je me surprends à sourire en le contemplant. J'adore ses manies. J'adore qu'il ait l'air aussi perdu et sa façon de détourner le regard des gens pour leur laisser de l'intimité. En l'apercevant, je me suis levée brusquement de ma chaise et celle-ci a raclé bruyamment le sol. Alors, sa tête pivote et ses yeux se posent sur moi.

Ma respiration se bloque, je suis prise de tachycardie et je suis certaine que mes pupilles se dilatent. A chaque fois que je le regarde, ça me frappe avec la force d'un coup de poing en plein plexus : je l'aime.

Il quitte le guérisseur avec qui il s'entretenait et s'avance. En quelques foulées souples, il arrive à mon niveau. Je quitte ma chaise et me plante en face de lui. Son corps est à quelques centimètres du mien. C'est comme si ses yeux m'avalaient. Il ne sourit pas, ses iris ne me lancent pas non plus d'éclairs comme je le craignais. En fait, c'est un peu comme s'il n'ose pas me regarder réellement et qu'à moi aussi il veut donner de l'intimité. Il n'a jamais fait ça. Un élan de panique et d'appréhension commence à me nouer la gorge. Un sentiment d'urgence me saisit, alors j'attrape l'une de ses mains entre les miennes et je me mets à parler.

— Jackson…

Il enfonce ses prunelles chocolat dans les miennes et je suis clouée sur place.

— Rose, il m'interrompt.

Je déglutis et je sens les sanglots qui me montent en travers de la gorge.

— Ne me laisse pas tomber.

Je me mets à le supplier d'une voix étranglée. Une larme roule sur ma joue. Il a l'air stupéfait.

— Mais non, jamais ! s'exclame-t-il un peu fougueusement.

Il chasse ma larme solitaire avec la pulpe de son pouce. Malgré ce qu'il affirme je me sens toujours aussi mal. Sa main effleure mon visage, je ferme les yeux, pousse un léger soupir. Il m'ouvre ses bras, m'attire dans une étreinte et je me laisse complètement aller contre son torse, la tête nichée dans son cou. Mes soucis s'envolent quand je suis dans ses bras. Le reste n'a jamais d'importance quand je suis avec lui. Je pourrais survivre à l'apocalypse pourvu qu'on soit ensemble.

Au bout d'une petite éternité, je quitte à contrecœur cette étreinte. Nous devons parler.

— Jackson, reprends-je donc.

Il fronce les sourcils, mécontent. J'ai du mal à le regarder dans les yeux.

— Est-ce que nous sommes réellement obligés d'avoir cette conversation maintenant ? proteste-t-il.

— Je n'aime pas qu'il puisse y avoir des non-dits entre nous.

Il me lance une œillade assassine, et toujours en fuyant ses prunelles, je m'en vais m'asseoir sur la chaise que je viens de quitter. Jackson lâche un soupir et prend place en face de moi. Je l'ai toujours trouvé impressionnant, mais il m'apparaît, en cet instant, effrayé, perdu, et je sais que c'est en partie ma faute. Ca ne rend pas la chose plus facile, au contraire.

— Ca te va bien de me dire ça, réplique-t-il.

Je l'implore du regard mais il m'ignore et poursuit.

— Tu ne peux pas nier que j'ai mes raisons pour être en colère Rose, assène-t-il d'un ton dur. Tomber amoureux de toi était facile. Découvrir que tu es une sorcière, je pouvais encore le digérer. Mais apprendre par ce… ton… peu importe, je ne sais même pas comment qualifier cet enfoiré, que tu es alcoolo-dépendante depuis de nombreuses années et que tu me l'as caché, que tu m'as menti. Tu ne peux pas savoir à quel point ça m'a blessé.

Je serre les dents. Ne pas pleurer. Ne pas pleurer. Pas devant lui.

— Je ne suis pas vraiment alcoolo-dépendante.

— Ah tu vidais juste les bouteilles pour qu'elles soient plus légères ? raille-t-il d'un ton mauvais.

— Tu ne sais pas de quoi tu parles, m'agacé-je.

— La faute à qui ? s'énerve-t-il à son tour. Je m'en fous que tu sois alcoolique Rose, ça se soigne, ce n'est pas ça le problème. Le problème, c'est que je ne l'ai pas appris de ta bouche. Tu comprends, ça ?

— Ca t'énerve que ce soit lui qui te l'ai dit mais ça ne t'a pas empêché de l'approuver complètement pour me forcer à faire cette cure !

— Tu étais d'accord aussi il me semble !

— J'aurais été d'accord avec n'importe quoi pour ne pas te perdre ! hurlé-je alors et quelques regards torves se posent sur nous.

Je rougis. Jackson n'a plus l'air en colère, je devine que je l'ai blessé pour de bon, mais je chasse cela dans un coin de ma tête. Ce n'est pas lui qui se retrouve en cure de désintoxication quasiment contre son gré.

— Mais enfin Rose, comment peux-tu t'imaginer que je vais te laisser tomber comme ça, tout le temps ? souffle-t-il, peiné.

— Parce que c'est ce qui se passe à chaque fois. Et c'est toujours pire lorsque les gens découvrent ma… faiblesse, avoué-je, des trémolos dans la voix. Je ne pouvais pas supporter de te perdre aussi.

Il me lance un regard compatissant et prend l'une de mes mains entre les siennes, grandes et chaudes, aux longs doigts fins. Des doigts de pianiste. Il embrasse ma paume du bout des lèvres. Je suis prise d'un violent frisson. Ce sont toujours ces petits gestes qui me font le plus d'effets. Je me demande s'il le sait. C'est étrange. Il est l'une des rares personnes dont le contact physique ne me dérange pas. Encore une fois, je suis persuadée que quelque part, ça veut dire quelque chose. Un peu comme si Jackson était vraiment fait pour moi.

— Je t'aime, soupire-t-il, les yeux mi-clos.

Les effluves brûlantes de ses exhalaisons effleurent ma main et s'en vont souffler leur délicieuse chaleur jusque dans mon bas-ventre. Comme à chaque fois qu'il me le dit, je ronronne de bien-être. La peau de mon décolleté se soulève à un rythme régulier, je sens dans ma poitrine que les pulsations sont fortes et puissantes, je me sens plus vivante que jamais. La sensation a quelque chose d'assez dérangeant. C'est inconfortable.

— Comment ça se passe ici ? reprend Jackson sur un ton mondain, sa main englobant la pièce.

— Tout est vert, ronchonné-je pour me donner bon genre.

Jackson embrasse les lieux d'un coup d'œil.

— Mais non, c'est bleu.

— Ne dis pas n'importe quoi, tu vois bien que c'est vert. Vert d'eau ça s'appelle.

— Quoi ? Tu as soif ?

— Laisse-tomber, je lâche, complètement dépitée.

C'est du vert, un point c'est tout. Jackson hausse les sourcils. Il sait à quel point je suis têtue et passe déjà à autre chose.

— Tu n'as pas répondu à ma question.

— Quelle question ?

— Arrêtes de jouer à ce petit manège. Comment ça se passe ici ?

Je passe ma main libre sur le visage, complètement lasse.

— J'ai eu des entretiens avec une psychomage.

Je rougis en repensant à tout ce que j'ai confié au Docteur Weiss. Elle est la seule personne auprès de qui je n'ai pas dit que je n'étais pas alcoolo-dépendante. Evidemment je me garde bien de dire tout cela à Jackson.

— Oh, c'est intéressant, qu'est-ce qu'elle t'a dit ? demande Jackson, visiblement très préoccupé par l'avis de la professionnelle.

— Hé bien pas grand-chose. C'est surtout moi qui parle pour le moment.

Jackson hoche la tête. Je sens qu'il brûle de savoir ce que je peux bien confier à cette psychomage. Il est tellement curieux mais bien trop attentionné pour me poser la question. Je décide de lui donner d'autres informations sur lesquelles se rabattre.

— Ils insistent vachement sur le fait que la démarche doit venir de nous.

— C'est-à-dire ? demande-t-il en fronçant les sourcils, très intéressé.

— Si on veut que la cure porte ses fruits, on doit le vouloir, ça doit venir de moi, explicité-je.

Aussitôt, Jackson devient livide.

— Mais tu le veux, n'est-ce pas ?

Je baisse les yeux. Je vais mettre beaucoup trop de temps à répondre à cette question. Il va sûrement falloir que je m'arrange avec la vérité. Une fois de plus.

— Ouais… On nous dit aussi que l'alcool est une maladie, que ce n'est pas de notre faute.

Le lancer sur un autre sujet devrait être suffisant à détourner la conversation du tour qu'elle prend — par ma faute — et qui ne me plait pas du tout.

— "Notre", relève Jackson.

Finalement, je ne sais pas quel tour de conversation je déteste le moins. Je lâche un grognement exaspéré et je le fuis du regard. Jackson s'empare de mon menton du bout des doigts et me pousse à tourner la tête pour rencontrer à nouveau ses prunelles couleur écorce d'olivier.

— Rose, m'appelle-t-il en chuchotant.

Je lève enfin les yeux sur lui. Je me sens tellement triste. Son pouce caresse lentement ma pommette. Ca tambourine à mille à l'heure dans ma poitrine.

— Tu t'en sortiras, d'accord ?

Je ne suis pas d'accord du tout. Mais évidemment, je ne lui dis pas. Evidemment, je lui sers mes salades, une fois de plus. Comment lui dire que non, je n'ai pas envie de m'en sortir, parce que je vais bien, parce que je suis relativement heureuse dans ma bulle de sérénité ? Je sais à quel point ça le blesserait. Qu'est-ce qui est préférable ? Un mensonge qui fait sourire ou bien une vérité qui fait mal ? Je préfère lui sortir les plus gros bobards de la Terre plutôt que de lui dire quelque chose qui pourrait le heurter. Je l'aime beaucoup trop pour ça.

Alors, pour ne pas vraiment le baratiner, j'hoche la tête, incapable de parler tant ma gorge est nouée. Jackson esquisse un sourire et je sens l'ensemble de mes organes descendre au fin fond de mes chaussettes. Sa main se cale dans ma nuque, il se penche par-dessus la table tout en m'attirant à lui, mon organe cardiaque se met à emprunter un rythme endiablé dans ma cage thoracique et alors que mon souffle est plus court que jamais, il m'embrasse.

Je ferme les yeux, savourant le baiser, savourant même les palpitations de mon sang dans mes veines, savourant toute la fébrilité dans laquelle il parvient à me mettre simplement avec ses lèvres sur les miennes. Comme à chaque fois qu'il pose ses lèvres sur les miennes, je le ressens avec une nouvelle force : je l'aime. Je sens dans la contraction de sa mâchoire à quel point il est frustré et énervé et je fais de mon mieux pour lui montrer à quel point je l'aime, à quel point il m'a manqué durant ces trois affreux jours, à quel point, moi aussi, je suis furieuse, malheureuse, blessée, comme si ce baiser pouvait réparer tout le mal que nous nous sommes fait ces derniers temps.

Sa main est perdue dans mes cheveux emmêlés, je suis à moitié agrippée à sa chemise, lorsqu'il met soudainement fin à ce baiser. Pantelante, je me rassois maladroitement. Ses yeux brillent de désir et m'enflamment complètement.

— Nous sommes dans un lieu public tout de même, raille-t-il avec un sourire goguenard.

Je lâche un soupir agacé. Parfois, la bienséance de Jackson est insupportable, bien qu'elle me donne très souvent envie de le dévergonder. Je m'enfonce dans ma chaise en m'efforçant de ne pas en vouloir à mon fiancé. Mais c'est dur. Non seulement je me retrouve seule, isolée dans une cure de désintoxication, mais en plus, je dois limite faire vœu d'abstinence. Ca me rend folle.

Alors que mon pied s'apprête à faire connaissance avec celui de Jackson sous la table, un écho un peu flou me parvient. Je me pétrifie, mes sens sont en alertes, tous mes poils se hérissent sur ma peau. J'arrête de respirer et même mon cœur se paralyse. J'ose un regard par-dessus les épaules de Jackson et je l'aperçois.

Scorpius Malefoy est ici et ses iris sont cloués aux miens.