Scorpius Malefoy est ici et son regard est cloué au mien.

C'est brutal. Je suis interdite. Scorpius est là. J'espère que c'est un rêve, que je recommence à avoir des hallucinations mais je sais que c'est faux. Jamais mes hallucinations n'ont rendu justice aux traits de Scorpius avec la fidélité sous laquelle ils m'apparaissent en cet instant. Et surtout, Scorpius là, je peux le sentir jusqu'au fond de mes tripes, son image ne s'évapore pas. Il est réel, tangible. Je peux le toucher. Mes mains se mettent à trembler.

Constatant mon air distrait, Jackson agite sa paume devant mes yeux, je papillonne un instant des paupières avant de reporter mes prunelles sur mon fiancé. Je devine que le sang a quitté mon visage. Le brun fronce les sourcils.

— Tout va bien, Rosie ? demande-t-il, préoccupé.

Je ne réponds pas, mon regard est à nouveau attiré comme un papillon par la lumière sur les larges épaules de Scorpius et son regard pétrifiant. Alors, Jackson se retourne et voit l'objet, l'homme de mes préoccupations. Lorsqu'il me fait face à nouveau, ses iris sont voilés de colère.

— Qu'est-ce qu'il fiche ici ? siffle-t-il entre ses dents.

Je déglutis mais encore une fois, je ne réponds pas. Ma gorge est nouée, je suis incapable d'émettre le moindre son. Dans ma poitrine, mon cœur s'emballe, j'ai chaud. Ma tête tourne, comme si je n'avais pas assez mangé. J'ai l'impression d'être malade. Je suis sûrement sur le point de rendre mon déjeuner. J'ai terriblement envie de prendre une longue rasade de Whisky. Pas même pour sentir la brûlure de l'alcool le long de ma trachée, ou pour le soulagement que les gorgées me procurent, simplement pour le geste. Le plaisir de déboucher la bouteille, de prendre un verre ouvragé, et entendre le liquide tomber sur le verre froid et insensible, faire craquer les glaçons dans la boisson. Puis prendre le verre entre mes doigts et poser me lèvres incandescentes sur la vaisselle à la morsure glaciale.

Scorpius s'approche de nous et cette fois, j'ai l'impression que le glaçon qui se craquèle au contact du whisky, c'est mon cœur. Il se brise un peu plus à chaque nouveau pas qu'il fait et ses morceaux viennent se ficher un peu partout dans mon corps. Le regard de Jackson pèse sur moi, je suis accablée.

Arrivé à notre hauteur, Scorpius me dévore du regard, ses yeux m'engloutissent. Tout mon corps me brûle, me hante. Pourquoi suis-je autant tourmentée ?

— Tu ne m'as pas laissé le choix, commence Scorpius en guise de préambule, sans me quitter des yeux, sans nous saluer, ignorant complètement la présence de Jackson.

Il porte son masque d'impassibilité. Je le déteste. J'ai envie de lui arracher la figure. Jackson guette mes réactions, les bras croisés sur sa poitrine.

— Je ne veux pas te parler, annoncé-je.

Je ne sais pas comment j'ai fait pour réussir à émettre le moindre son. Je n'ai jamais eu autant conscience d'avoir des cordes vocales.

— Ce n'est pas grave, tu n'auras qu'à écouter.

De l'acide remonte mes veines.

— Va-t'en.

Je ne sais pas où j'ai puisé le courage, la force de lui dire ça. Peut-être parce que Jackson nous observe ? Non. C'est autre chose. Je ne peux plus supporter la présence de Scorpius. A chaque fois que je suis à son contact, je pète un plomb. Toutes les erreurs que j'ai faites ont été provoquées par le feu dévorant, vénéneux qu'il fait brûler en moi. Je ne veux plus jamais que ça se reproduise. Il finirait par me détruire.

— Non, tu n'as pas répondu à mes lettres, alors je viens. Je te l'ai déjà dit Rose, je sais exactement ce que ça veut dire quand tu me repousse comme ça et je ne te laisserais plus faire. Je ne te laisserais plus te foutre en l'air.

C'est comme s'il craquait une nouvelle allumette et qu'il la jetait sur les cendres de mes vieux démons. Je déglutis, en m'efforçant de ne pas penser à Jackson qui nous détaille, Jackson qui s'est laissé convaincre par Scorpius, Scorpius qui veut encore contrôler ma vie. Ma vie qui s'éparpille dans tous les sens depuis Scorpius. Je n'oublie rien du mal qu'il m'a fait. C'est sa faute si je suis ici. Je m'efforce de ne pas penser à tout ça, de ne pas penser combien j'aime Jackson, combien je ne peux pas m'empêcher de penser à Scorpius, combien toutes ces pensées me transpercent et me donnent envie de boire plus que jamais.

— Tout irait tellement mieux si tu n'étais pas entré dans ma vie, Scorpius.

Je ne sais pas ce qui m'a pris de lâcher une bombe pareille et Jackson fronce les sourcils. Scorpius me fusille du regard. Son masque d'impassibilité se craquèle, je vois ses épaules frémir et je me mords la lèvre.

— Peut-être bien que c'est toi qui es entrée dans la mienne, pour ce que tu en sais, réplique-t-il d'un ton agressif.

Je suis à deux doigts de fondre en larmes. Je m'efforce de conserver un semblant de calme, mon ton est mesuré. Mais dans ma tête, dans mon cœur, dans mes chairs, c'est la pagaille. Il n'y a que lui pour tout ravager sur son passage. Il n'y a que lui qui parvient à me détruire en un regard.

Il faut qu'il s'en aille. Il faut qu'il parte avant que je laisse tomber mes barrières. Je cloue mes yeux aux siens, je prie pour qu'il quitte l'établissement et qu'il ne remette plus jamais un pied dans ma vie.

— Vas-t'en, répété-je.

Je le supplie à moitié, ma vue est voilée, ma poitrine, prisonnière. Je ne sais pas si c'est lui ou moi que je cherche le plus à convaincre.

Scorpius pousse un soupir. Il se redresse un peu, forge à nouveau son putain de masque de merde. De sa veste, il sort un papier rectangulaire et l'aplatit brutalement sur la table devant Jackson.

— J'avais dit que ce n'était pas nécessaire, lâche Scorpius d'un ton dur.

Jackson l'assassine du regard et je devine qu'il se retient de sauter à la gorge du blond simplement parce que c'est un sorcier. J'ai rarement autant apprécié que Jackson soit un moldu. Enfin, Scorpius, non sans m'avoir laissée sur une dernière œillade indéchiffrable, finit par tourner les talons et quitter les lieux.

L'air se remet à circuler librement dans mes poumons.

— Qu'est-ce que c'est ? je demande à Jackson en désignant du menton le papier qui trône devant mon fiancé.

— Rien du tout, lâche-t-il en esquissant vivement un geste pour s'en emparer.

Mais je suis plus rapide que lui et je bondis sur le papelard, avant de l'examiner. C'est un chèque d'un montant exorbitant à l'ordre de la clinique. J'explose.

— Il n'a pas osé ! beuglé-je, indignée.

Jackson dissimule son visage las dans sa main, le coude posé sur la table.

— Bien sur que si, souffle-t-il, comme excédé.

C'est alors que je comprends. Aussitôt, je vois rouge.

— Ne me dis pas que tu étais d'accord ? explosé-je, la respiration sifflante.

Le silence de Jackson est plus éloquent que le plus éclairant des discours. Je lâche un soupir rageur et me lève brusquement.

— Je m'en vais, annoncé-je abruptement.

— Rose…

— Non, Jackson ! Je commence à en avoir ma claque !

Furieuse, au bord des larmes, une envie dévorante de boire me tordant l'estomac, je fais demi-tour et le plante là, sans me soucier des supplications qu'il me lance. Dorénavant, je ferais route toute seule. Je n'en peux plus de ces magouilles que tous les gens que j'aime font dans mon dos pour "m'aider", me "soutenir", tout ça parce qu'ils "tiennent" à moi. Terminé. Ils tiendront du vide avant la fin s'ils continuent ainsi.

Sans m'en rendre compte, mes pas m'ont guidés jusqu'au bureau de Nathalie Weiss. Je n'ai pas rendez-vous avec la psychomage, il se fait tard, j'hésite à frapper à la porte. Mais qu'est-ce que je pourrais faire d'autre de toute façon ? Je n'ai pas de Whisky, je ne suis plus certaine d'avoir encore des amis. Je me sens seule, j'ai envie de parler à quelqu'un. Alors, mon poing se lève et frappe trois coups.

Au bout d'un instant, je pense faire demi-tour mais la porte s'ouvre en grand sur la médicomage, sans sa blouse verte. Elle ne porte pas ses lunettes et j'ai un mouvement de recul avant de la reconnaître dans la pénombre.

— Miss Weasley ? fait-elle, vraiment surprise.

Tu m'étonnes. Moi qui jurait Merlin que l'on ne me verrait jamais dans ce genre d'endroit, encore moins pour frapper à la porte d'une psychomage…

— Est-ce qu'on peut discuter ?

Ma voix est rauque, pleine de sanglots. Putain, on peut difficilement faire plus pathétique. Pour toute réponse, Nathalie Weiss redresse ses épaules, se redonne une contenance de celle à qui on la fait pas et m'invite à entrer en ouvrant la porte. Une fois à l'intérieur de la pièce, j'en viens à me demander ce que je suis venue foutre ici. Un peu nerveuse, je tortille mes mains dans tous les sens et investis la méridienne. Nathalie Weiss s'assoit sur son fauteuil. Cette fois, elle n'a pas de calepin, simplement les sourcils froncés.

Qu'est-ce qui me prend ?

— J'étais en train de boucler quelques dossiers. Nous sommes en début de semaine, des patients ont quittés l'établissement, explique-t-elle.

Je hoche la tête d'un air distrait. La médicomage penche la tête sur le côté, comme si elle m'examinait. L'expression de son visage est douce, avenante et je commence à me détendre.

— J'ai croisé Scorpius Malefoy. Il est venu vous voir ?

Putain, y'a pas à tortiller, elle est vraiment perspicace. Mon visage s'assombrit.

— Me hanter plutôt. Il ne peut pas s'en empêcher.

La rancœur fait trembler ma voix.

— Est-ce qu'on peut aller dans la pensine ? je lui demande, un peu fatiguée, un peu rouillée, et prête à tout revivre plutôt que de repenser à ce qui vient de se passer.

La doctoresse semble hésiter un moment, je vois qu'elle évalue rapidement mon état. Peut-être aussi se demande-t-elle combien de temps cela va durer. Au moment où je compte lui dire que ce n'est finalement pas la peine, elle acquiesce.

Alors, une fois de plus, nous empruntons les chemins sinueux de ma mémoire.

Les vacances de Noël étaient arrivées à une allure phénoménale. Comme l'année dernière, nos parents n'avaient pas pu se libérer pour nous accueillir, mon frère et moi et sur le quai de la voie 9/¾ et c'était notre tante Ginny qui nous avait accompagnés jusque chez nous, avant de repartir chez elle pour retrouver ses enfants.

Je ne passais jamais de temps avec mon petit frère à Poudlard et les vacances étaient bien souvent l'occasion de se lancer dans d'interminables et épiques joutes verbales. Hugo avait encore grandi et il me dépassait dorénavant. C'était perturbant et presque offensant. J'étais la plus âgée ! Tout cela à cause de son chromosome Y. Parfois, je me faisais la réflexion qu'être un homme présentait tout de même pas mal d'avantages. J'aurais aimé passer une journée dans le corps de l'un d'eux pour voir si c'était aussi bien que ça en avait l'air.

Mais Hugo n'était pas encore un homme, c'était juste un adolescent, et un adolescent sacrément couillon. Il n'ouvrait jamais un livre (il m'était arrivé de me demander s'il savait encore lire) et préférait se reposer sur ses acquis. Il fallait reconnaître qu'il était exceptionnel en Sortilèges. Il faisait d'ailleurs parti d'un club.

— J'ai une de ces dalles ! s'exclama mon frère en soulevant sa valise comme si elle ne pesait rien du tout.

Depuis quand était-il devenu aussi fort ? Derrière lui, je traînais péniblement la mienne. Si seulement je pouvais utiliser la magie à la maison ! Hugo portait son bagage pour le monter dans sa chambre, et je voulais l'imiter. Mes muscles de têtards ne m'aidaient pas beaucoup.

— Dis, tu pourrais pas m'aider avec ma valise quand tu auras fini s'il-te-plaît ?

Hugo s'interrompit dans sa montée fantastique, se retourna et me dévisagea.

— Tu rêves !

Je le foudroyai du regard.

— Frère ingrat !

— C'est toi qui veux exploiter mes muscles comme si j'étais un elfe de maison ! s'indigna-t-il.

— Allez Hugo, sois sympa…

— Ah… Tu fais moins la maline, là, quand tu ne peux pas me retirer de points ou me mettre une retenue, nargua-t-il.

— Ouais, bah attend un peu qu'on y soit, à Poudlard… le menaçai-je sans aucun état d'âme.

— Attend un peu que maman en entende parler, rétorqua-t-il aussitôt.

— Crétin.

— Mochetée.

— Troll des montagnes.

— Harpie.

— Inferi.

— Crotte de nez !

— Furoncle !

On se fixa une seconde, avant de partir dans un fou rire incontrôlable. J'avais l'impression de ne pas avoir ri depuis des semaines et en un sens, c'était le cas. J'étais vaguement devenue l'ombre de moi-même depuis que j'avais décidé de mettre fin à mon espèce de liaison Malefoyenne. Mes amis avaient bien compris que quelque chose n'allait pas, mais il n'y avait qu'avec Arthur que j'étais à l'aise pour parler des regards insistants de Scorpius et la façon dont j'avais perpétuellement l'impression d'être espionnée par ce dernier. Arthur avait évidemment émis l'hypothèse que je me faisais sans doute du mauvais sang pour rien, mais je savais jusque dans mes tripes qu'il n'en était rien. Scorpius m'observait en permanence et j'ignorais pourquoi. Je n'étais pas non plus certaine de vouloir le savoir. Je souhaitais simplement qu'il cesse cela. La présence d'Arthur avait, au fil du temps, apaisé mes angoisses, sans pour autant les faire taire. Plus je passais du temps avec le jeune homme, et mieux je me sentais. Je ne me l'expliquais pas. Dans tous les cas, c'était salvateur.

Rire avec mon frère, même pour un motif aussi idiot me faisait un bien fou. Comme si j'avais oublié ce que ça faisait que de rire, mes zygomatiques tordaient mes joues, je n'arrivais pas à m'empêcher de glousser. Je me sentais plus légère. Finalement, Hugo m'aida à monter ma valise, et je m'attelai à la préparation d'un casse-croûte.

Vers vingt heures, le bruit d'une clef dans la serrure nous fit sursauter. Hugo et moi nous nous regardâmes en souriant. Nous avions parié pour savoir lequel de nos parents allait franchir la porte d'entrée en premier.

Cette dernière donnait directement sur notre cuisine, que j'adorais. Elle était spacieuse mais pas trop, avec des vieux meubles en bois peints en blanc et une crédence en verre. Au centre trônait une table ronde, avec quatre chaises confortables. C'était une pièce lumineuse dans laquelle j'adorais passer du temps. Evidemment, le fait que ce soit la salle qui soit pleine de bouffe contribuait à nourrir mon amour pour elle. Dans le prolongement de l'entrée, en traversant la cuisine, on avait accès à un grand salon tout en clarté et à l'escalier qui menait à l'étage.

— Tu vas mordre la poussière, railla Hugo assis en face de moi, au moment où la porte s'ouvrait en grand sur... Mon père.

J'explosai de rire devant sa mine déconfite.

— Amène la monnaie !

J'étais contente d'avoir gagné mon pari. En revanche, voir mon père m'infligeait un certain stress. Il n'avait pas répondu à mes lettres, hormis par monosyllabes. Allais-je enfin avoir des explications ?

Mon père accrocha sa cape trempée de pluie à la patère et se sécha d'un coup de baguette avant de nous lancer un sourire rayonnant.

— Ne me dites pas que vous avez encore parié ?

J'esquissai un sourire.

— Hugo me doit deux Galions.

Mon père fronça les sourcils.

— Tu es dure en affaire Rosie.

— Ce n'est pas de ma faute si ce crétin se laisse avoir à chaque fois.

— Hé ! protesta ledit crétin.

Pas même foutu de faire une vraie phrase.

— Ne parle pas de ton frère comme ça, me réprimanda mon père.

Je retins une réplique cinglante et luttai contre l'envie de lui tirer la langue. Mon père nous rejoignit autour de la table. Hugo et moi étions encore devant nos assiettes vides.

— Il y a quelque chose à manger ? demanda mon père en se grattant la bedaine.

— Tu es un ventre ! se moqua mon frère.

— J'ai travaillé dur, fils, je mérite de manger.

— Tu passes ton temps à faire des explosions, ce n'est pas du travail !

Mon père lança un regard noir à Hugo en croisant les bras.

— Tu veux venir me remplacer cet été ?

Hugo ouvrit la bouche, sonné, sans doute parce qu'il n'arrivait pas à déterminer si notre père se moquait de lui ou pas. J'émis un rire moqueur.

— Ferme la bouche, tu vas gober les mouches Hugo, taclai-je.

— Bon, vous ne m'avez toujours pas dit : est-ce qu'i bouffer ? reprit mon père.

— Rose a préparé le dîner, annonça Hugo d'un air dégoûté.

— Hé ! Tu m'as dit que la salade n'était pas mauvaise, protestai-je.

Il ne manquait pas d'air cet ingrat ! Mon père se tapa le front du plat de la main d'un air désespéré.

— Mais Rose, commença mon frère en roulant des yeux, c'est de la salade.

Je croisai les bras, boudeuse, alors que mon père se mettait à ricaner.

— Ah ! Si seulement on avait un elfe de maison pour nous faire à manger ! lança mon père en s'étirant.

— On a Rose, opposa Hugo d'un ton qui se voulait logique et raisonnable.

Je le pulvérisai d'un coup d'œil.

— Maman va vous tuer si vous dites ça, chantonnai-je pour les faire flipper.

Dans cette maison, rien n'était plus redoutable que l'autorité de ma mère. La porte d'entrée s'ouvrit justement à ce moment-là. Je priai silencieusement pour qu'elle n'ait pas entendu notre conversation.

— Bonjour tout le monde ! Je vais les tuer s'ils disent quoi ? demanda ma mère en ôtant ses chaussures.

Pas possible ! Elle avait des oreilles à rallonge ou quoi ?! Mon père devint livide tandis qu'Hugo se tortillait sur sa chaise, de toute évidence pas à l'aise. Je pinçai les lèvres : je n'avais jamais eu l'intention de les dénoncer.

— Des bêtises plus grosses qu'eux, fis-je rapidement, espérant que ma mère se contente de cette lamentable explication.

Elle fronça justement les sourcils.

— Tu me prends pour une idiote ?

— Oh, laisse tomber Hermione, dit mon père en allant embrasser ma mère, c'est sans importance.

Elle plissa des yeux, pas débile pour un sous.

— Si tu crois que tu vas m'amadouer comme ça, Ron ! plaisanta-t-elle.

Ouf. Si elle plaisantait c'était qu'une potentielle crise était passée.

— Qui a faim ? poursuivit-elle, j'ai acheté du poulet.

Evidemment, les garçons se jetèrent sur la viande. J'échangeai un regard dépité avec ma mère. C'était quoi le problème avec la salade sérieusement ?

On finit par manger du poulet tous ensembles dans la joie et la bonne humeur. En tout cas, c'était à ça que ça ressemblait. Nous étions heureux. Nous étions l'archétype de la famille parfaite qui s'entendait parfaitement bien et qui était épanouie. Mais je savais que ce n'était pas tout à fait vrai. Je savais qu'il y avait des tensions. Et surtout, je sentais que mon père ne m'avait pas tout dit. Je l'avais surveillé au moment où il était entré. J'avais guetté ses mouvements, ses réactions, ses propos à mon égard. Il avait fait comme si de rien n'était. Comme s'il ne m'avait pas ignoré depuis octobre. Un certain malaise s'était donc naturellement niché au creux de mon ventre. Pourquoi avait-il fait semblant ? Parce qu'Hugo, puis maman, étaient là ?

Mon père était toujours le dernier couché. Alors, au moment où tout le monde rejoignit sa chambre et qu'il était encore dans le salon en train de lire une bande dessinée, j'allais le voir. Il était temps d'élucider ce mystère.

— Papa ? commençai-je nerveusement.

Mes intestins commencèrent à faire n'importe quoi. Mon père leva le nez de sa BD et me dévisagea.

— Tu ne dors pas ? s'étonna-t-il.

Le salon était plongé dans la pénombre de la nuit, qui perçait les baies vitrées. Seul un lampadaire éclairait la lecture de mon père, installé dans son fauteuil en cuir favori.

— J'ai quelque chose à te dire.

Il fronça les sourcils et ferma son livre, l'air soucieux.

— Qu'est-ce qu'il se passe ?

— Quand je t'ai dis qui était mon binôme de Potions, tu as cessé de répondre à mes lettres, attaquai-je, le cœur battant à tout rompre dans ma poitrine, je ne suis pas stupide. J'ai bien compris qu'il y avait quelque chose qui n'allait pas. En plus, maman m'a dit juste après que j'aurais mieux fait de me taire sur ce coup-là…

— Rosie, me coupa-t-il, je préfère ne pas en parler.

J'ouvris la bouche, sidérée. Les oreilles de mon père commençaient à rougir. Cette fois, j'étais perdue. Pourquoi mon père était-il embarrassé ?

— Hé bien moi j'aimerais bien savoir pourquoi mon père n'a pas répondu à une seule de mes lettres. Je pense bien le mériter, insistai-je.

Je jouais avec le feu. Je n'avais jamais parlé ainsi à mon paternel. Celui-ci me regarda longuement, interdit. Mon cœur battait à mille à l'heure.

— Tu demanderas à ta mère.

Je compris que la discussion était close mais je rageai. Puisque c'était comme ça, il m'aurait sur le dos ! Je tournai les talons et regagnai ma chambre, agacée au possible. Ce fut la dernière fois que je tentais de discuter avec mon père.

Quelques jours plus tard, ma mère me rejoignit dans la cuisine, un dossier super épais sous le bras. Elle trimballait toujours des tas de papelards.

— Rose, c'est toujours bon pour la conférence sur la magie scientifique ?

Je levai le nez de mon bouquin aussi vite qu'un Niffleur à la vue d'une pièce d'or.

— Oui !

— Parfait, annonça-t-elle en fouillant dans son porte-document. Je te laisse prévenir ton ami par hibou. On se retrouve ici ce soir, on prendra une voiture du Ministère.

— Oh non, maman, pas les voitures du Ministère !

— Tu sais très bien que je ne peux pas me déplacer dans ce genre d'événements comme tout le monde. Moi aussi ça m'ennuie. Ce sera la voiture du Ministère ou pas de conférence du tout, sommes-nous d'accord ?

Je lâchai un lourd et profond soupir. Je n'aimais pas quand elle prenait sa voix de c'est-moi-la-maman-tu-n'as-pas-ton-mot-à-dire.

— Ouais. De toute façon, c'est pas comme si j'avais le choix…

C'est ainsi que je me retrouvais, le soir même sur l'une des banquettes magiques des voitures du Ministère de la Magie, en compagnie de Thomas Davis, le frère de ma meilleure amie, en vu d'assister à une conférence que j'attendais avec impatience. J'étais survoltée par l'excitation. Thomas aussi. Je me chamaillais avec lui au sujet de la quantité des protons dans les atomes magiques. Ma mère nous regarda avec un insupportable sourire en coin.

— Tu as relu la thèse du Dr Plank ? demandait Thomas avec un petit sourire supérieur.

— Cinq fois, faisais-je avec prétention.

J'espérais le lui faire bouffer, son sourire. Il ne répliqua pas. Nous étions simplement contents de pouvoir échanger avec quelqu'un qui était aussi passionné que nous par la chose. J'attendais tellement de cette conférence ! J'avais pris un bloc-notes pour répertorier toutes les infos intéressantes et les ajouter à ma collection.

Evidemment, à peine sortis de la voiture, nous fûmes assaillis par les flashs des journalistes. Je maugréai dans ma barbe contre ces rapaces. Ma mère n'était pas ici pour faire de la politique ! L'Observatoire Magique, planqué par une colline à l'œil des moldus à l'écart de Londres nous dominait. L'air du début de soirée était froid mais sec, la lune se reflétait à l'infini sur le dôme nacré du bâtiment, me faisant momentanément oublier les charognards. C'était magnifique.

— Madame la Ministre, par ici s'il-vous-plaît !

— Mrs Granger-Weasley, pour la Gazette du Sorcier !

A quel moment la culture était-elle devenue mondaine ? Je détestais, l'espace d'une minute, être née Weasley. Ma mère nous entraina vers l'avant, dispersant les journalistes avec ce geste qui traduisait son habitude de fendre les foules. Les gens s'écartaient sur son passage. C'était une femme respectée, respectable et c'était difficile de se montrer à la hauteur en de telles occasions. Thomas était impassible et se contentait d'avancer. Pour ma part, je rentrais la tête dans les épaules, et fonçais tête baissée, déterminée à franchir ce barrage de gens.

Une fois à l'intérieur de l'Observatoire, les journalistes furent remplacés par le gratin sorcier et les passionnés friqués. Ma mère serrait un nombre incalculable de mains tandis que Thomas et moi trainions des pieds derrière elle, impatients d'entrer enfin dans la pièce principale, dans laquelle le docteur Plank et des tas d'autres professionnels viendraient faire étalage de leurs théories et de leurs découvertes. Au bout d'une petite éternité, nous entrâmes enfin. Mon cœur battait à mille à l'heure et je ne doutais pas une seule seconde du sourire émerveillé qui avait élu domicile sur mon visage. Je devais avoir l'air d'une idiote bienheureuse mais je m'en fichais. J'étais effectivement, très heureuse d'être ici, et c'était également le cas de Thomas, à en juger par sa façon d'inspecter tous les recoins de la pièce, des étoiles dans les yeux.

— J'ai cru qu'on en viendrait jamais à bout, soupira ma mère.

Nous échangeâmes un sourire complice.

Je passais dans cette pièce l'un des plus merveilleux moments de toute mon adolescence. La conférence avait été magique et demeurait l'un de mes plus beaux souvenirs. Lorsque j'avais dû invoquer un Patronus pour la première fois, j'y resongeais. C'était l'illustration parfaite d'un temps où j'avais été heureuse. Animée par des sortilèges visuels, les théories des doctorants et professionnels des particules et ondes magiques étaient magnifiques, colorées, enchanteresses. Je n'avais jamais rien vu d'aussi beau et je n'avais jamais autant écrit sur mon calepin avec une telle frénésie.

La conférence était suivie d'un cocktail. Je n'aimais pas vraiment les mondanités mais l'idée de pouvoir échanger avec des professionnels de la magie scientifique me mettait dans un état de fébrilité tel qu'il frôlait le ridicule d'un peu trop près.

Repensant au semblant de discussion que j'avais eu avec mon père quelques jours plus tôt, et profitant du fait que Thomas s'était éloigné discuter avec le Dr Plank — sa ridicule idole, j'avais pris ma mère à part, avant qu'elle ne soit à nouveau happée par la foule.

— Maman ? commençai-je d'un ton hésitant.

Elle fronça les sourcils, intriguée à mort. Elle devait s'étouffer de bonheur à l'idée que je cherche le contact avec elle alors que d'ordinaire je passais plus ou moins tout mon temps à la fuir.

— Oui ? m'invita-t-elle à poursuivre, un immense sourire entendu sur les lèvres.

— Papa ne m'a pas envoyé de courrier depuis que je lui ai dis qui était mon binôme de Potions. J'ai essayé de lui en parler l'autre soir, mais il n'a rien voulu me dire ! Ce qui est d'ailleurs tout à fait scandaleux si tu veux mon avis… Il avait l'air gêné et il m'a dit de venir t'en parler.

Nerveuse, je tripotais le pendentif que j'avais choisi pour accompagner ma robe. Le sourire de ma mère s'était agrandit au fur et à mesure de mon discours. Il était même devenu… Moqueur.

— Hum… Oui, je suis au courant. Dans ma lettre, je ne faisais pas référence au fait qu'il s'agisse du fils de Drago Malefoy, ma chérie. Mais que ce soit un garçon. Evidemment, après avoir découvert cela, ton père comptait t'assaillir de menaces et je crois même l'avoir entendu parler de ceinture de chasteté… (Elle leva les yeux au ciel avant de reprendre d'un ton logique). J'ai pensé qu'il ferait mieux de s'abstenir tout court et je l'ai convaincu de se taire plutôt que de te blesser. Je suis désolée si ça été le cas malgré tout.

J'ouvris la bouche, me sentant très stupide. Puis mes neurones se connectèrent et je rougis violemment.

— Mais c'est ridicule, j'ai pleins d'amis garçons !

— Albus est ton cousin, me rappela ma mère.

Je pouffai.

— Je ne pensais pas à Albus.

— Ah ? Il y a d'autres garçons dans ta vie ?

Je la vis chercher Thomas du regard de la manière la moins subtile du monde.

— Maman arrête !

Je savais qu'elle voulait juste me taquiner mais j'étais affreusement embarrassée. Elle ricana.

— Oh je plaisante chérie ! Tu es aussi susceptible que ton père.

— Ce sera répété, déformé, amplifié, annonçai-je immédiatement avec un sourire en coin.

— Va plutôt faire ton interrogatoire railla-t-elle, m'invitant à déambuler parmi les autres invités.

Et c'est ce que je fis. Je me promenai parmi la foule et je harponnai plusieurs doctorants pour m'entretenir avec eux. Contrairement à l'image que je m'étais faite d'eux, ils ne ressemblaient pas vraiment à des vieux croutons aux yeux secs à force de se plonger avec acharnement dans leurs recherches. En fait, ils étaient représentés par un panel relativement large et étendu. Du jeune diplômé trentenaire au businessman à la cinquantaine, voire la soixantaine bien tassée. Certains d'entre eux étaient vachement bien foutus et je me surpris à reluquer ces derniers. Putains d'hormones.

La salle était circulaire, très spacieuse et d'un blanc immaculé. Des tableaux animés qui représentaient des découvertes majeures de la magie scientifique étaient accrochés sur les murs. Des serveurs bien habillés se baladaient, des plateaux chargés de coupes d'hydromel, de vin des elfes, de jus de citrouille et de petits canapés.

Mon regard tomba alors sur un couple détonnant, probablement de l'âge de mes parents. L'homme était grand, noir, un peu trop bien habillé. Il dégageait une classe et un charisme phénoménal. A son bras, la femme, grande elle aussi, avec un teint diaphane aussi nacré que la lune, semblait engloutir le discours du scientifique en face d'elle, visiblement impressionnée par la passion qui animait le professionnel. Ma vue fut particulièrement attirée par ses lèvres sans défaut, bien dessinées, charnues comme il faut et d'un rose soutenu qui puait le naturel. On aurait dit qu'ils sortaient eux-mêmes d'une œuvre d'art.

Je compris moyennement à qui j'avais affaire lorsque je reconnus à leurs côtés nulle autre qu'Eglantine Zabini. A présent, inutile de me demander d'où elle tenait son port de tête parfait. Je restais intriguée.

— Qui est-ce ?

Je posais cette question à voix haute, un peu dans le vent, sans espérer de réponse puisque de toute manière, j'étais seule. Pourtant, une voix au ton traînant que j'aurais reconnue entre mille me répondit.

— Blaise et Marie Zabini.

Je portai ma main sur ma poitrine d'un geste vif, prise par surprise. Scorpius Malefoy sortant de nulle part venait de me flanquer une trouille bleue. Il ricana.

— Nan mais ça ne va pas !

Il partit dans un fou rire et je l'incendiai d'un regard. Qu'est-ce qu'il fichait ici de toute façon ? Lorsque nous avions évoqué cette conférence, à aucun moment il n'avait sous-entendu qu'il avait, lui aussi l'intention d'y assister ! Quel charognard ! D'abord il passait son temps à me regarder bizarrement, et voilà que maintenant j'étais forcée de voir sa tronche durant les vacances ? Rah. Je poussai un grognement rageur, alors qu'il continuait ouvertement de rire et de se moquer de moi.

Minute. Scorpius Malefoy était en train de rire. Pour se moquer de moi. Ce monde était devenu fou.

— Et qu'est-ce que tu fiches ici de toute manière ? lui demandai-je d'un ton agressif.

Il me lorgna comme si j'étais devenue folle (et j'avais de plus en plus l'impression que c'était ce qui allait se produire).

— Hé bien… Probablement la même chose que toi, répondit-il, ne voyant pas où je voulais en venir.

— Mais non, pas ici, à l'Observatoire Magique. Ici, avec moi. Tu ne devrais pas être avec tes parents, ou des amis à toi ?

J'avais demandé poliment, sur un ton mielleux qui puait la bienséance, comme si la foule avait fini par déteindre sur moi.

— Te faire chier est un de mes passe-temps favoris Weasley.

Je lui adressai une moue blasée, pas convaincue pour une noise. Quoique…

— Bon, d'accord, capitula-t-il, j'essaie d'éviter Eglantine.

J'ouvris des yeux ronds comme des Souafles. Jamais je n'aurais cru qu'il me dise la vérité et me révèle ce genre de chose.

— Pourquoi ?

— Tu n'as vraiment aucun tact, me tacla-t-il.

Je lui lançai un autre regard féroce et tournai les talons. S'il ne voulait rien me dire, je ne voyais vraiment pas ce qu'il venait faire avec moi ! Contrairement à ce que j'aurais pensé quelques semaines auparavant, il ne chercha pas à me rattraper. Et contrairement à ce que j'aurais ressenti quelques semaines auparavant, ça me dérangea.