C'était devenu bizarre. Je m'étais mise à nourrir une obsession surprenante parce qu'invraisemblable au sujet de Scorpius Malefoy. Je songeais en permanence à lui, à ce qu'il pensait, à ce qu'il ressentait, à son attitude étrange, sa façon de battre le chaud pour ensuite battre le froid, ses moues tantôt surprises et tantôt pétrifiées par son masque d'impassibilité.
Tout, chez Scorpius Malefoy, de ses hobbies à la façon dont il semblait jouer avec Eglantine Zabini m'interpellait, m'obsédait. Tout le temps. Quand je mangeais, je pensais à lui, quand je faisais mes devoirs, je pensais à lui, quand je passais du temps avec mes amis, je pensais à lui. Et évidemment, je restais encore terriblement attirée par le Serpentard.
Alors, je sais ce que vous vous dites. Ce que vous croyez avoir deviné. Mais non, je n'étais pas amoureuse de Scorpius. J'étais simplement… Fascinée. Scorpius Malefoy avait su éveiller ma curiosité comme jamais personne auparavant. J'étais stimulée par chacune de ses interactions sociales, chacun de ses regards. Je voulais tout savoir et tout connaître de sa personne. Une question demeurait cependant en suspens : est-ce que lui, le voulait ?
Je n'avais aucun mal à imaginer la réponse : c'était non. Après tout, Scorpius m'avait très bien fait comprendre qu'il était préférable que l'on ne passe pas de temps ensemble. J'avais tout de même le sentiment qu'il était trop tard. Moi, j'avais envie de passer du temps avec lui. Je crevais d'envie de comprendre les rouages de sa pensée, de mettre des mots sur chacun de ses silences et surtout d'être touchée par lui. Je n'avais pas eu une conscience aussi aiguë de mon corps auparavant. C'était comme si, en commençant à coucher avec lui, Scorpius avait déclenché quelque chose. Je n'étais au départ qu'un tas de bois, dur, sec, rêche. Il avait été l'allumette qui craque, celle qui crépite dans l'air, qui, posée sur une bûche fait plus de fumée que de feu, commençant tout juste à effleurer, exciter l'incendie. Je brûlais d'envie de me consommer à nouveau, en entier, à son contact.
J'avais aimé celle qu'il me donnait l'impression d'être. Une jeune fille forte, désirable, intelligente. Et j'étais obligée de réfréner ces nouvelles pulsions, ce nouveau désir impossible. Scorpius n'était pas capable de me donner ce que j'attendais de lui, j'avais bien fini par le comprendre. Et moi, je n'étais visiblement pas capable d'être d'accord avec ça. C'est pourquoi j'avais décidé de prendre les choses en mains.
Je ne fuirais plus jamais les regards de Scorpius. Je ne l'éviterais plus. Je provoquerais le contact. J'estimais au moins mériter sinon son attention, au moins des explications sur son attitude et son éternelle façon de vouloir me tenir à distance.
J'eus l'occasion de mettre en place ma nouvelle stratégie lors du cours de Potions.
J'avais déjà réfléchis à tout.
Etablir un contact visuel.
Provoquer un contact physique.
Ne pas penser à son corps nu.
Lui parler et lui montrer à quel point j'étais digne d'intérêt.
Et surtout : briser son masque d'impassibilité.
Je ne savais pas pourquoi j'éprouvais tant ce besoin de lui faire mes preuves, après tout, son opinion n'avait jamais compté pour moi. Peut-être que le soudain manque d'attention de la part de Malefoy m'avait davantage perturbée que ce que je voulais bien reconnaître au premier abord.
— Sortez vos manuels ! lança le professeur Gowan. Aujourd'hui, cours de théorie !
C'était mal barré pour établir un contact visuel. A côté de moi, Scorpius, dont la présence m'électrisait sortit son manuel dans un geste lent. Je m'exhortai au calme et à l'indifférence feinte. En vain.
— J'aurais préféré qu'on fasse des potions, déclarai-je en brisant le silence studieux dans lequel il s'était plongé.
Scorpius tourna lentement la tête vers moi, son visage n'exprimait rien sinon le vide. Je me sentis incroyablement stupide.
— Pas toi ? insistai-je.
Pourquoi par Merlin, est-ce que je faisais une chose pareille ? Je voyais bien qu'il n'avait aucune envie de venir me parler ! Je ne faisais que me ridiculiser. Et il semblait l'avoir comprit. Son visage restait impassible, mais ses yeux, eux, me narguaient : "La honte ne tue pas, Rose Weasley." Certes, la honte ne tuait pas. Et heureusement, car au train où j'étais partie, j'en vivrais.
— Je m'en moque, répondit-il platement après un temps qui me parut incroyablement long.
Je rétrécissais les yeux dans le vain espoir de capter son regard, une œillade, une attention, n'importe quoi. J'avais un plan à exécuter après tout, et ce n'était pas parce que je faisais tout dans le désordre que cela devait m'en dispenser. Je gardais bien en tête mon objectif. Capter autre chose que l'attention torve et insignifiante de Scorpius.
— De quoi est-ce que tu ne te moques pas, de toute façon ?
J'avais murmuré cette question, sans réfléchir, sans prévoir qu'il l'entendrait. Mais évidemment, il la perçut.
— Je te demande pardon ?
Il me dévisagea, complètement ahuri. J'ouvris mon manuel d'un geste brusque, fuyant son regard. J'étais sacrément nulle pour suivre mes plans. Mes joues chauffèrent. Putain.
— Rien.
— Je te ferais remarquer que c'est toi qui as voulu tout arrêter, me reprocha-t-il.
Je déglutis, jamais je n'aurais pensé qu'il puisse mettre de lui-même ce sujet sur la table. Finalement, j'aurais mieux fait de me taire, je n'avais vraiment aucune envie d'aborder ce sujet avec lui.
— La faute à qui ? rétorquai-je le sang bouillant dans mes veines.
Nous avions arrêté de chuchoter et Mr Gowan nous lança un regard autoritaire. Je me replongeai dans la contemplation de mon manuel, sortant une plume, du parchemin et un pot d'encre pour prendre des notes.
A côté de moi, Scorpius poussa un soupir que j'interprétai comme un mélange d'exaspération, et de regrets. L'atmosphère semblait soudain bien plus pesante. Je me sentais lourde, la tête me tournait.
Mr Gowan commença son cours, et je m'efforçai de prendre des notes avec application : me concentrer sur la leçon était supposé m'aider à mieux ignorer Scorpius. Comme prévu, j'étais parvenue à éveiller son attention. Je n'avais en revanche absolument pas voulu l'entraîner sur un tel terrain.
Au bout d'un moment, alors que je commençais enfin, à force de concentration, à me plonger dans le cours de Mr Gowan, Scorpius pulvérisa mes maigres efforts. Un bout de parchemin atterrit soudain sur mon manuel. Dessus, l'écriture de Scorpius, alignée et élégante (avait-il pris des cours de calligraphie ?) fit disjoncter mes neurones.
Il me fallut un moment avant d'entamer le déchiffrage du mot en question tant j'étais perturbée par sa provenance.
C'est de ta faute.
Je m'empourprai. Ma faute ? Comment osait-il ?!
Ce n'est pas moi qui suis incapable de prendre la moindre décision.
J'étais particulièrement fière de ma répartie, griffonnée avec mes pattes de mouches au dos du parchemin de Scorpius. Mes mains tremblaient. Il me le retourna rapidement.
Ce n'est pas moi qui suis incapable de discuter sobrement.
Quoi ?!
Comme si ça avait changé quelque chose ! Tu es incapable de discuter tout court !
Je pouvais sentir mes narines qui palpitaient, tentant de réguler le flux désordonné de ma respiration. En vain.
Qu'est-ce que tu en sais ? Tu n'as jamais essayé.
Je fus tellement abasourdie qu'il me fallut plusieurs minutes avant de rédiger une réponse.
Comment j'aurais pu essayer ? Tu es aussi aimable qu'une porte de prison ! Tu passes ton temps à me dire que je ferais mieux de te détester. TU refuses même qu'on essaye d'être amis. C'est bien joli de vouloir instaurer une discussion, mais si une fois qu'on y est, la seule chose que tu es capable de dire c'est "on ne devrait pas parler", ça ne sert à rien. Je ne veux pas discuter avec toi si c'est pour entendre des choses pareilles.
Mon cœur battait furieusement contre ma cage thoracique, comme s'il cherchait à s'en échapper.
Alors qu'est-ce que tu veux entendre ?
JE NE SAIS PAS !
Putain. Pourquoi est-ce que j'avais écris ça en lettres capitales ? Il allait croire que je voulais m'impliquer ! Oui, je voulais des réponses, mais je ne voulais pas non plus qu'il me pense obnubilée par lui, et la moindre de ses pensées. Oui, même si c'était vrai.
Je risquai une œillade par-dessus mon manuel, dans sa direction. Comme d'habitude, son visage n'exprimait rien, ce qui me frustra. Encore. Et j'avais envie de lui. Encore. Je poussai un soupir, ce qui attira son attention. Ses prunelles harponnèrent les miennes et j'oubliai de respirer. Son regard inonda ma culotte, je sentis mes joues s'enflammer et une bulle de chaleur éclater dans ma poitrine. La façon dont ses iris cherchaient à avaler les miens me rappela aussitôt la façon dont il m'avait dévisagée la première fois. Soudain, plus rien n'existait, sinon ces deux petites planètes mercuriennes, à la fois tranchantes comme du métal, liquide comme une coulée de fonte, et immatérielles comme un nuage. Les yeux de Scorpius étaient mon enfer sur Terre. J'étais incapable de résister à ses prunelles, et complètement soumise à leur emprise. Pitoyable. Mais comment détacher mes yeux d'un tel regard ? Je me rappelai la façon dont ses baisers me donnaient l'impression que sa bouche connaissait la mienne depuis toujours, je me souvenais de l'incendie dans mon ventre, je me rappelai la pulpe de ses lèvres. Je me souvenais qu'il s'était passé quelque chose et qu'il avait cherché à l'esquiver. Il était lâche et j'étais accro.
Tu ne sais pas grand chose.
Il aurait fallu être stupide pour ne pas comprendre le double sens du mot qu'il venait de déposer devant moi. Je n'étais pas stupide
Je sais que tu caches quelque chose.
Je guettai sa réaction, mais il n'exprima rien, se contentant de rédiger déjà une réponse rapide. Cette fois, il ne s'embarrassa même pas de faire glisser le mot sur la paillasse, allant directement le fourrer dans ma main, prenant bien le temps d'effleurer ma chair sans me quitter des yeux, espionnant la moindre de mes réactions. Evidemment, ma peau s'enflamma et se couvrit de chair de poule à son contact. Il jouait avec le feu. Enfoiré.
Toi aussi.
Je me sentis pâlir brusquement et déglutis. C'était un peu comme s'il me disait : "j'ai lu en toi". Lorsque je relevai les yeux vers lui, Scorpius me lançait un petit regard satisfait : le regard de celui qui est content de sa connerie, heureux d'être parvenu à ses fins. Le regard d'une putain de manipulateur qui vient de ferrer sa proie. Ce n'était pas supposé se passer comme ça. Je devais être la manipulatrice, pas la manipulée. Visiblement, il s'était fait la même réflexion, ce qui me mit dans une rage prodigieuse.
Est-ce que tout ça n'est qu'un jeu pour toi ?
Il lut la missive, mais l'ignora prodigieusement alors que je fulminai à côté de lui, incapable de prendre la moindre note du cours de Mr Gowan, incapable de penser à autre chose que son regard orageux. Scorpius était parvenu, une fois de plus à infiltrer les moindres recoins de mon esprit. Le reste du cours s'écoula avec lenteur, ce qui me rendit complètement folle. J'étais à deux doigts de fondre en larmes, ou bien de me mettre à hurler des insanités en renversant tout le matériel de potion. J'avais envie de griffer, hurler, extérioriser toute cette haine et cette colère qui faisait bouillir mon sang et me faisait perdre le contrôle de moi-même.
Lorsqu'enfin, la sonnerie retentit, Scorpius se précipita hors du cachot : inutile d'être une lumière pour comprendre qu'il m'évitait. Je quittai le cachot sur ses talons, sans même prendre le temps d'attendre Rachel ou Albus, les traits déformés, les poings serrés.
La gorge nouée par les sanglots — résultat de cette terrible affliction physique qui me faisait pleurer à chaudes larmes à chaque fois que j'étais furieuse — j'avisai la porte d'une salle de classe que je savais désaffectée et qui était justement entrebâillée. Je fonçai à l'intérieur et refermai brutalement le battant. Aussitôt, j'appuyai mon front contre le bois de la porte, et ouvris les vannes. Agacée par mes propres sanglots, je me mis à tambouriner contre la porte, frappant, cognant à m'en écorcher les jointures. Luttant contre l'envie de hurler, j'enfonçai un poing dans ma bouche et mordis ma propre chair jusqu'au sang.
Je n'ignorai pas la douleur, mais il m'était plus aisé de me concentrer sur la douleur physique que je m'infligeais que sur les réels motifs de ma colère qui semblait toujours un peu trop intense et un peu trop impossible à justifier.
— Enervée ? lança une voix traînante.
Oh, malheur.
Je me retournais lentement, bien consciente que mon visage était bouffi et ravagé par les larmes. Nonchalamment appuyé contre un pupitre poussiéreux, Scorpius me sondait, une lueur narquoise dansant dans ses prunelles. Evidemment.
Je fis volte-face rapidement, enclenchai la poignée de la porte et l'ouvris juste avant qu'une grande main blanche s'abatte sur le battant et la claque pour la refermer. Mon regard remonta sur la main blafarde qui maintenait la porte fermée, suivant la peau que je savais douce et chaude. Si mâter son bras me fut un peu trop aisé, je dus faire appel à toute ma volonté pour oser regarder Scorpius dans les yeux.
— Ecarte-toi, ordonnai-je d'une voix forte et puissante qui nous surprit autant l'un que l'autre.
— Si je m'écarte tu vas t'en aller, opposa-t-il d'un ton implacable.
Qu'est-ce que ça pouvait bien lui foutre ?
— Oui, répondis-je, bien que ce ne fût pas une question.
Il s'écarta, mais je fus incapable de bouger, le regard perdu dans ses prunelles. Un silence assourdissant s'abattit entre nous, créant une nouvelle barrière dont nous n'avions vraiment pas besoin. Puis Scorpius esquissa un sourire vainqueur et mon sang ne fit qu'un tour. J'allais lui flanquer une violente gifle mais il intercepta vivement mon poignet avant que ma main ne claque contre sa joue. Je hoquetai de stupeur.
— J'apprends vite, expliqua-t-il, un éclat furieux dans le regard.
Je compris qu'il faisait référence aux autres droites que j'avais pu lui infliger (et qu'il avait parfaitement mérité). Frustrée, les nerfs en pelote, ma colère venait d'atteindre son paroxysme. Ce fut pire lorsque son autre main vint s'emparer de mon poignet libre. Je tentais vainement de l'empêcher de faire, mais Scorpius était bien plus fort que moi et ma baguette était au fond de mon sac, que j'avais lâché par terre en entrant dans la salle de classe.
— Tu la mérites, assenai-je le plus méchamment que je pus.
— Toi aussi, rétorqua-t-il sur le même mode et les sourcils froncé.
Je tentais vainement de dégager mon poignet de son poing mais j'eus simplement l'air d'une anguille qui gesticule.
— Laisse-moi partir.
Il y avait d'insupportables intonations de supplication dans mon timbre.
— Tu n'en as pas envie.
Je le maudis de lire aussi bien en moi.
— Parce que tu n'as pas répondu à ma question, expliquai-je précipitamment, cherchant à justifier l'injustifiable.
C'était comme si je venais de briser quelque chose et que des éclats de la barrière qui existait encore entre nous venaient se ficher un peu partout. Je me sentais… écorchée. J'étais vulnérable.
Scorpius fronça les sourcils, visiblement en proie à une intense réflexion : il devait chercher à quelle question je faisais référence. Je crus bon de lui rafraîchir la mémoire.
— Est-ce que tout ça n'est qu'un jeu pour toi ? répétai-je alors, cette fois-ci à voix haute.
Je m'attendais à ce que son regard s'illumine, mais celui-ci s'assombrit. J'étais perdue. J'avais commencé à transpirer. Mes sanglots étaient toujours bloqués en travers de ma gorge, je commençai à avoir du mal à parler.
— Pourquoi ? Tu as envie de jouer ?
— J'ai envie de comprendre.
— Et si le truc, c'était justement que tu ne comprennes pas ?
— Réponds simplement à la question, Scorpius !
Il sursauta, comme si je l'avais brûlé en employant son prénom. Sa paume se resserra autour de mon poignet. Il fit un pas vers moi, me bloquant entre lui et la porte. Il était si près que son parfum envahit mes narines, me faisant perdre la tête, me ramenant à des souvenirs entêtants.
— Je ne peux pas répondre à ta question, parce que je n'ai aucune idée de ce que tu sous-entends par "tout ça", déclara-t-il avec dédain.
Je lui lançai une œillade furibonde.
— A ton avis imbécile ?
— Dis-le, ordonna-t-il.
— Non.
— Dis-le.
— Non.
— Dis-le !
— On a couché ensemble Scorpius !
— Je sais. J'étais là, je te rappelle.
— Ce n'est pas rien, alors arrête de faire semblant, arrête de faire comme s'il ne s'était rien passé ! Arrête de faire comme si ça n'avait aucune importance, comme si, comme si, comme si ce n'est qu'un jeu !
Son souffle effleura mon visage, me faisant frissonner des pieds à la tête.
— Pourquoi ?
Je fus tellement sidérée par sa réponse que j'ouvris bêtement la bouche, choquée. Indignée. Furieuse. Blessée. Je sentis à nouveaux les larmes affluer, alourdissant mes paupières, ma gorge, tout mon être.
— Tu ne vas pas te remettre à chialer tout de même ! s'indigna-t-il. Tu es vraiment insensée ma parole, ajouta-t-il pour lui-même.
— C'est parce que tu m'énerves, imbécile ! aboyai-je.
— C'est toi qui m'énerve ! s'impatienta-t-il à son tour.
Sa réplique me donna à nouveau envie de le gifler et je l'aurais sûrement fait si mes poignets n'étaient pas encore prisonniers de ses poings.
— Va te faire foutre ! m'époumonai-je.
Au lieu d'aller se faire foutre, il se rapprocha de moi, son aura menaçante et ses prunelles orageuses au-dessus de moi.
Je refusais de le quitter du regard. Les lèvres pincées, la mâchoire contractée, je n'en démordrais pas. Il baisserait les yeux avant moi.
Mais il lâcha soudain mes poignets, qui, dégagés de ses paumes brûlantes me donnaient l'impression d'un courant d'air glacial. Surprise que Scorpius me libère, je fronçai les sourcils. Il s'approcha encore, jusqu'à ce que nos uniformes se touchent.
C'était comme si, sans prévenir, le monde s'était arrêté de tourner. Je retenais mon souffle, au bord de l'apoplexie, j'avais la sensation que mes lèvres étaient froides comme le marbre tout en ayant la certitude d'être brûlante, consommée par un feu incertain. Complètement pétrifiée, j'étais incapable de détacher mes yeux des siens. Scorpius avait quelque chose dans le regard qui rendait n'importe laquelle de ses œillades plus intense, comme s'il cherchait à parler avec ses iris, comme si lui aussi, il n'en pouvait plus de ce masque qu'il portait en permanence.
Lui non plus ne parlait pas, ne bougeait pas. Il me lorgnait, faisant fondre ses prunelles et mon cœur au passage. Harponnée de la sorte par son regard, je devais me concentrer pour rester en colère après lui. Jusqu'à ce qu'il se mette à parler d'une voix sourde, rauque, divine.
— Pourquoi es-tu énervée ?
Mon sang fit le tour de mon corps en une seconde. Les veines parcourues de frissons, je venais de subir un électrochoc — ou du moins, l'idée que je me faisais d'un électrochoc.
— Parce que tu n'es qu'un imbécile et que je te déteste.
Il s'approcha encore, m'acculant complètement contre la porte, m'immobilisant avec ses hanches. Ses paumes se posèrent contre le battant, de part et d'autre de mon visage. Je n'avais jamais été aussi heureuse et furieuse d'être piégée de la sorte. Son parfum de menthe poivrée inonda mes sens. Je serrai mes poings, enfonçant mes ongles dans la chair. Je tentai maladroitement de conserver une respiration égale, j'étais à deux doigts de lui sauter dessus. J'en vins à regretter le moment où il avait emprisonné mes poignets entre ses paumes.
— Tu sais ce que j'en pense, Rose. Tant que tu me détestes, tout va bien.
— Tu dis ça, mais est-ce que tu sais vraiment ce que ça fait que d'être détesté, Scorpius ?
Il me lança un énième regard indéchiffrable et profond, mais différent de celui avec lequel il me lorgnait d'ordinaire et qui me donnait l'impression que tous mes organes étaient devenus liquides. Ce regard-là était différent. C'était le genre de regard qui donne l'impression d'avoir avalé un litre de plomb liquide. Mais je ne flanchai pas. Ses silences, ses non-dits, j'en viendrais à bout. J'étais déterminée à comprendre qui était Scorpius Malefoy, même à l'usure.
— Et toi ? Est-ce que tu sais ce que ça fait ? rétorqua-t-il après un moment, la tête penchée sur le côté.
Je déglutis péniblement. Je ne m'attendais pas du tout à ce genre de réponse. A vrai dire, je ne m'attendais même pas à ce qu'il me réponde.
— Evidemment, avec toi j'ai matière, répondis-je d'un ton supérieur.
J'espérais qu'il se recule. Sa proximité m'empêchait de réfléchir convenablement.
— Ah je vois, fit-il d'une ironie amère, la Préfète parfaite est tellement aimée de tous, elle ne supporte pas qu'il y ait quelqu'un qui résiste à son charme, fut-ce même quelqu'un qu'elle déteste avec tant de joie.
Je papillonnai des yeux. On ne m'avait jamais parlé comme ça. Jamais personne ne m'avait traité comme si j'étais quelqu'un d'imbu de lui-même. Mais ce n'était pas le plus blessant. Le pire, c'était qu'il avait raison : la profonde entaille qu'il venait de faire dans mon égo le prouvait.
— Tais-toi.
Un sourire carnassier étira ses lèvres.
— T'as vraiment rien compris Rose, dit-il d'un ton las qui m'insupporta.
— Alors explique-moi puisque je suis si conne, répliquai-je, piquée au vif.
— Je croyais que tu voulais que je me taise.
— Putain, t'es vraiment chiant ! explosai-je.
Il ricana et j'eus envie de le frapper. Fort. Il ferma les paupières, comme s'il comptait mentalement jusqu'à dix. Lorsqu'il les rouvrit, ses pupilles s'étaient rétractées en deux fentes orageuses qui me coupèrent le souffle.
— Tu sais quoi ?, commença-t-il d'un ton dur comme l'acier. Tu me fais suer aussi, Rose Weasley. Avec ta prétendu bien pensance de merde. T'es fausse. La Préfète parfaite, reine de la cour qui prétend veiller sur ses sujets et qui supporte pas qu'on lui dise ses quatre vérités en face. Ton égo crève d'indignation qu'on ne te vénère pas. T'es toujours en quête d'attention, faut que tu sois au centre de tout. Mais devine quoi ? Je sais qu'à l'intérieur, tu te sens toute vide.
Des larmes de peine inondèrent mes canaux lacrymaux. La gorge serrée, je fis de mon mieux pour les retenir.
— Tu mens, coupai-je d'une voix chevrotante qui défiait les lois du pathétique.
Scorpius leva les yeux au ciel dans un geste rageur, impuissant. Quand ses prunelles se posèrent à nouveau sur les miennes, je m'étais remise à respirer, choquée par la vitesse à laquelle elles s'étaient dilatées alors qu'elles étaient si serrées l'instant d'avant. Pas pour longtemps. Il agit si rapidement que je ne le vis pas venir. Ses lèvres se posèrent sur les miennes brutalement. De la lave sur la glace. Quelque part, je sentis quelque chose se briser au fond de moi, une digue qui éclatait.
Pire que le désir brûlant dont j'étais brusquement assaillie, une déferlante de rage s'abattit sur moi. Je répondis à son baiser furieusement, mordant sa langue qui était venue caresser la mienne, agrippant et tirant sur ses cheveux. J'étais une vague de chaleur. Scorpius repoussa mon corps du sien, me piégeant entre la porte et lui, ses ongles labourant mon cuir chevelu.
Son souffle vint se perdre sur les contours de ma mâchoire tandis que mes bras se refermaient autour de son corps, l'attirant encore davantage contre moi. J'avais besoin de plus. Je le voulais partout : son parfum dans mes narines, ses prunelles sur moi, ses doigts dans mes cheveux, ses dents contre mes lèvres, son sexe plongé au plus profond de ma féminité humide.
Sa bouche sourit contre mon lobe d'oreille, sa respiration erratique s'échouait en vagues chaudes et irrégulières contre ma nuque. J'étais parcourue de frissons tout en crevant de chaud, l'incendie bouillonnant dans mon bas-ventre réchauffant absolument toutes les régions de mon anatomie, y compris certaines dont je n'aurais pas soupçonnées l'existence avant ça. Complètement perdue, un peu désespérée, je me cramponnais à sa cape, comme s'il ne me restait plus que lui et les picotements de ses baisers pour m'empêcher de sombrer dans cette douce fureur qui avait été la mienne ces derniers mois.
— Tu vois ? Tu as besoin de ça pour ne pas te sentir vide, murmura-t-il dans le creux de mon oreille.
Evidemment, un spasme secoua mon corps, confirmant ses propos. Merlin, j'étais maudite.
— C'est incroyablement prétentieux de ta part, tentai-je tout de même. Et puis, c'est toi qui m'insulte juste avant de me sauter dessus.
Il mordilla mon lobule. Je gémis. J'étais pire que grillée. Ses doigts froids s'étaient glissés sous mon uniforme, je retenais ma respiration.
— Tu n'as pas compris, reprit-il en continuant de chuchoter d'une voix toujours plus chaude au creux de ma conque.
— Alors explique-moi putain !
Je perdais patience et le glissement de ses paumes fraîches contre mon dos brûlant ne m'aidaient pas non plus à me concentrer. Un ange passa, et je me rendis très rapidement compte que Scorpius était en train de démontrer ses talents d'orateurs. Son silence était prétendu, il faisait du cinéma. Du suspens pour le show, pour mieux me torturer. Quel enfoiré.
— Je ne te déteste pas, Rose Weasley.
Mon cœur se glaça dans ma poitrine. Ses doigts continuaient de chatouiller ma peau veloutée.
— Ca ne signifie pas que tu m'aimes, parvins-je à chuchoter au terme d'un immense effort.
— Ah, tu vois bien que tu n'es pas conne, railla-t-il.
Il s'écarta de moi. Son visage était pourfendu d'un immense rictus. De toute évidence, il se réjouissait d'être le seul à comprendre cet échange qui m'échappait un peu plus à chaque nouvelle parole échangées.
— Merci, répondis-je, cynique, sans trop savoir ce que je pourrais ajouter d'autre.
J'étais agacée. Il venait de briser le moment. Je me dégageai des lambeaux de son étreinte et entrepris maladroitement de remettre de l'ordre dans ma tenue. De toute façon, la fin de la récréation allait bientôt sonner.
— Quoi ? cingla-t-il d'un ton mauvais, comme vexé.
— T'en fais pas, j'ai très bien compris. Tu es un imbécile et moi, je suis insensée.
— Tu es une imbécile et une insensée, corrigea-t-il.
— Adorable, ironisai-je.
— C'est toi qui as commencé à me traiter d'imbécile, s'indigna le blond.
— Ose nier que tu n'en es pas un.
— Ose nier que tu n'en es pas une.
Il croisa les bras et ses yeux me défièrent de le contredire.
— Pourquoi dis-tu cela ?
— Quoi donc ?
— Que je suis une imbécile insensée.
— Parce que tu n'écoutes rien de ce que je te dis.
— C'est parce que tu ne dis jamais rien d'intéressant.
— Non, c'est parce que tu es focalisée sur tout ce que tu ne contrôles pas.
Je plissai les yeux, ne sachant comment réagir. Pourquoi est-ce qu'il fallait que ce soit lui qui me comprenne aussi bien ?
— Heureusement que tu as nos intermèdes dérangés pour te remettre de tes émotions, n'est-ce pas ? poursuivit-il d'un ton railleur.
Je me sentis pâlir. Il fallait que je reprenne le contrôle, le dessus. N'avais-je pas élaboré un plan bien précis ?
— Pourquoi tu m'as embrassé ?
— J'en avais envie.
— Je ne suis pas un bout de viande à ta disposition, Scorpius, m'impatientai-je, reprenant du poil de la bête.
— Pourquoi pas ?
— Je te demande pardon ? Est-ce que moi je te considère comme un bout de viande à ma disposition ? Je ne crois pas non !
— Tu pourrais.
Je m'étouffai avec ma salive.
— Quoi ?
Puis, enfin je saisis et mes yeux s'écarquillèrent d'étonnement.
— Ca ne marchera jamais.
— Pourquoi donc ?
— Tu refuseras toujours de me donner les réponses que j'attends.
— Effectivement. Mais ça ne veut pas dire que tu ne peux pas les chercher de ton côté.
Je plissai les paupières, indécise. Scorpius me lorgnait par-dessus ses cils, appuyé contre une table. La peau me piquait là où ses lèvres s'étaient posées sur moi quelques minutes plus tôt.
— Arrête de réfléchir, Weasley. Contente-toi de dire oui.
— Je ne peux pas faire ça.
— Si tu peux.
— Non.
— Si, tu peux.
J'expirai bruyamment.
— Tu vois, tu ne me connais pas si bien que ça.
Et je n'arrivais pas à déterminer si c'était oui, ou non, une bonne nouvelle. Une part de moi était soulagée : je gardais encore un peu de mystère pour lui. L'autre part était déçue.
