— GRYFFONDOR GAGNE LE MATCH !
Le terrain de Quidditch explosa de cris de joie, de rires sonores et de lamentations agacées. Une salve d'applaudissements et de sifflements hurlèrent dans le stade. Gênée par le bruit soudain, je couvris mes oreilles. A côté de moi, mes camarades s'étreignaient, fous de joie, en sautillant sur place, en chantant, en brandissant des poings victorieux.
Le Quidditch n'avait jamais été trop mon truc, et malgré le bruit qui me cassait les oreilles, il était difficile de ne pas se laisser convaincre et entraîner par la bonne humeur qui faisait rage un peu partout autour de moi.
— On a gagné ! On a gagné ! On a gagné ! scandaient un groupe d'élèves de première année en dansant en cercle.
Je pouffai, les trouvant absolument ridicules.
— Rose !
Je me retournai et croisai le regard pétillant de gaieté d'Arthur. Je plissai les yeux, aveuglée par le soleil vif qui perçait à travers les nuages. Un sourire pourfendit mon visage. Arthur me fit une accolade, ce qui me surprit tellement que j'en restais toute rigide.
— Viens, on va fêter ça dans la salle commune ! s'exclama-t-il par-dessus la clameur de la foule.
Et sans attendre ma réponse, il m'entraîna à sa suite d'un pas guilleret.
La salle commune était un bordel monstre. Il y régnait un vacarme bien plus assourdissant que celui qui m'avait explosé les tympans quelques minutes plus tôt, dans les gradins. A peine fussions-nous arrivés que tout le monde vint saluer Arthur, le dieu de la fête, comme s'ils l'imploraient tous de mettre l'ambiance.
En deux temps, trois mouvements, Arthur avait installé deux grosses enceintes en lévitation qui déversaient les décibels de la RITM, la radio des jeunes sorciers. Il descendit quelques minutes plus tard de son dortoir, avec deux énormes caisses de Whisky Pur Feu. James, qui arrivait au même moment avec des cartons de Bièraubeurre émit un sifflement impressionné. Je cherchais Rachel et Albus du regard. Si James était arrivé dans la Salle Commune, se devait être leur cas également.
Depuis que Rachel avait compris la nature de ses sentiments pour James, elle avait complètement cessé de lui balancer des piques, comme trop perturbée par la nature de ses propres émotions pour réagir avec naturel. J'ignorais si James avait capté le changement d'attitude de ma meilleure amie car son comportement à lui n'avait pas changé d'un pouce. C'était super bizarre de voir mon cousin balancer ses vannes à la blonde sans qu'elle ne réagisse.
Je les repérais finalement dans la foule avec les autres membres de l'équipe de Quidditch. Ils furent tous acclamés et applaudis par l'ensemble de la salle commune en liesse, qui venait de les apercevoir également. Je devinais que le contenu de leur gobelet n'était sûrement pas étranger à leur bonne humeur et je décidai de passer l'éponge pour cette fois et de ne pas assumer mon rôle de préfète. Il fallait avouer qu'avec le verre qu'on venait de me fourrer dans les mains, j'étais difficilement crédible.
Quelqu'un — très certainement Finnigan — avait suspendu au plafond une immense banderole représentant tour à tour les membres de notre équipe de Quidditch sous leur meilleur jour lors des meilleurs moments du match. Il fallait avouer que celui-ci avait été particulièrement magnifique. Même moi, l'éternelle insatisfaite, j'avais été complètement bluffée par les performances des joueurs.
— Les Poufsouffle sont des nuls !
— POTTER ! POTTER ! POTTER !
Albus, qui avait effectué une manœuvre impressionnante pour s'emparer du vif d'or sous le menton de son adversaire ne savait plus où se mettre. A côté de lui, Rachel dévorait du regard James. Quelqu'un repoussa les canapés et les fauteuils contre les murs. James et Jack (l'un des batteurs de l'équipe) s'avancèrent vers Albus.
— T'as pas intérêt à faire ça, James ! brailla mon cousin à l'intention de son frère.
— Bah alors quoi Al' ! T'as le vertige ? railla James.
Sans lui laisser le temps de répondre, ils le hissèrent sur leurs épaules. Al se força à sourire et à envoyer des signes de la main à la foule surexcitée qui n'arrêtait pas de crier. J'explosai de rire. L'alcool me rendait déjà plus légère. Rachel ne tarda pas à me rejoindre.
— Vous avez fait un super match !
— Qu'est-ce que tu dis ?
Entre la musique qui pulsait et les cris des Gryffondor, on ne s'entendait plus penser.
— Vous avez fait un super match !
— QUOI ?
— VOUS AVEZ FAIT UN SUPER MATCH !
J'avais hurlé au moment où la musique s'était arrêtée et subitement tout le monde me dévisagea avant de partir dans un grand fou rire collectif. Je ne rougis même pas.
— DANZA DIRICO !
— Oh putain Rose c'est notre chanson ! beugla Rachel dans mon oreille, m'envoyant les effluves de son haleine à la Bièraubeurre dans la figure.
Elle buvait si rarement, ce n'était pas étonnant qu'elle soit pompette aussi rapidement. Qui lui avait servi à boire par malheur ?
— Oh non…
Je n'étais pas encore assez saoule — contrairement à Rachel — pour aller me déhancher au milieu de la Salle Commune. Elle ne fit pas attention à mes protestations et m'entraina vivement sur la piste. Elle poussa tout le monde et ordonna aux plus jeunes de s'écarter et d'admirer le spectacle.
Finalement, je me laissais emporter par l'enthousiasme de ma meilleure amie et commençai à me bouger au rythme de la musique, oubliant tout ce qui m'entourait, me concentrant simplement sur les vibrations des basses qui faisaient presque trembler les murs, sur le mouvement de mes hanches, sur les gestes lascifs de mes bras en l'air. Pour la première fois depuis ce qui me semblait une éternité, je me sentais bien.
Autour de nous, tout le monde chantait, tapait des mains, claquait des doigts, criait, ou sautait tout simplement. J'aperçu Arthur un peu plus loin qui faisait un concours de boissons avec des garçons de cinquième années qui hurlaient "Bois ! Bois ! Bois !" dans un bel ensemble. Je m'imaginais qu'ils étaient un genre de troupeau qui scande des chansons. Et s'ils montaient une chorale de chameaux ?
Lorsque la musique s'arrêta, je croisai l'expression joyeuse de Rachel. J'étais en sueur, la tête me tournait et pourtant, je me sentais super bien. Les yeux de la blonde passèrent sur les miens sans s'arrêter. Je la vis mater James de l'autre côté de la pièce, qui était en train de faire du rentre-dedans auprès d'une fille de sa promotion. Mon cœur se serra pour ma meilleure amie. Je ne l'avais jamais vue aussi triste. Je lui adressais un sourire compatissant qu'elle ignora royalement. A la place, elle s'en alla nous chercher deux verres pleins de Whisky.
— Je ne sais pas si c'est une bonne idée Rachel ! lançai-je en la suivant néanmoins jusqu'au bar (qui n'était en réalité qu'une table de travail sur laquelle les caisses de boissons avaient été posées) géré par les mêmes garçons de cinquième année qui avait tenu compagnie à Arthur un moment auparavant.
— Tu n'as pas autant de scrupules quand tu bois avec Arthur alors ne viens pas me donner de leçon, Rose !
Sur cette réplique qui me vexa profondément, Rachel vida son verre cul-sec avant d'investir à nouveau la piste de danse. Le dernier tube à la mode pulsait dans les enceintes. Rachel fit évacuer la piste de danse improvisée à grands renforts de menaces. Quand enfin, elle fut certaine que toute l'attention était sur elle, elle commença à bouger.
Quand elle le voulait, Rachel avait vraiment un talent incroyable pour attirer les regards sur elle. Tout le monde dans la salle commune s'était mis à observer ma meilleure amie qui se déhanchait les bras levés. Un cercle de rouge et or s'était formé autour d'elle et l'encourageait en sifflant, en applaudissant, en chantant. Ses cheveux éparpillés dans l'air, les yeux rêveurs, elle était complètement emportée par sa danse, par ses mouvements. Je surpris finalement les yeux de James sur elle et je compris instantanément pourquoi Rachel avait cherché à se mettre en avant de la sorte. Si tous les Gryffondor dévisageaient la danse hypnotique et rythmée de la blonde, James, lui, était complètement happé par le spectacle. A côté de lui, la grande brune sulfureuse à qui il faisait du gringue un moment auparavant tentait pitoyablement d'attirer l'attention de mon cousin dans sa direction, sans pour autant parvenir elle-même à s'empêcher de lorgner la danse endiablée de Rachel. Je retins un ricanement et pris une nouvelle gorgée de mon Whisky Pur Feu.
Il fallait avouer que Rachel donnait vraiment envie. Envie de savoir danser comme elle, sans craindre le faux pas, libérée du moindre complexe, à la fois sexy dans ses roulements de hanches et joyeuse comme une enfant lorsqu'elle tournait sur elle même, balançant ses boucles dorées d'un côté ou de l'autre de son visage.
Au refrain, Rachel se mit à chanter, vite relayée par sa foule de fans en délire. J'explosai de rire. Je n'avais jamais vu ma meilleure amie aussi peu dans la retenue et j'adorais la voir se libérer de la sorte. De l'autre côté, je vis qu'Albus lui-même (enfin libérer de son frère et de son partenaire de Quidditch) n'avait pu résister à la tentation de l'applaudir avec les autres. Je le rejoignis, me dandinant sur place au rythme de la musique et tapant du pied.
— I LOVE ME ! GONNA LOVE MYSELF NO I DON'T NEED ANYBODY ELSE !
Le lendemain, nous avions tous récolté un mal de crâne abominable et Rachel me fit jurer de ne plus jamais la laisser boire.
— J'ai vraiment dansé là-dessus devant tout le monde ? me demanda Rachel, assise en tailleur au bout de mon lit.
Je déballai une chocogrenouille et en lançai une à ma meilleure amie qui la refusa.
— Pour la cinquième fois de la journée, oui, tu as fait ça, répondis-je d'un ton las. Et c'était génial.
On percevait clairement la note d'envie qui faisait vibrer ma voix.
— Mais pourquoi j'ai fait une chose pareille ? se lamenta-t-elle pour la énième fois en prenant sa tête entre ses mains.
— Hum, je pense que ça a un tout petit rapport de rien du tout avec un certain capitaine de Quidditch.
Rachel pâlit.
— Oh mon dieu. James m'a vue ? s'affola-t-elle.
— Ma chère, répondis-je sur un ton guindé, il aurait fallu être aveugle pour ne pas te voir. Et James ne t'a pas vue (elle poussa un soupir de soulagement, mais je n'avais pas fini ma phrase) il t'a carrément bouffé du regard.
Les prunelles de ma meilleure amie s'assombrirent.
— Tu dis n'importe quoi. Ce n'est pas parce que j'ai un blackout et un mal de crâne abominable que tu dois te moquer de moi. Tout le monde n'a pas l'habitude de boire comme toi. J'ai très bien vu James avec Melissa Woodward.
— D'abord, je n'ai pas l'habitude de boire. Je consomme juste normalement pour une fille de seize ans. C'est toi qui n'es pas comme tout le monde. Et crois-moi que lorsque tu t'es mise à danser, James n'avait d'yeux que pour toi. Et Woodward aussi d'ailleurs, si toutefois ça t'intéresse, précisai-je avec un sourire narquois.
Rachel leva les yeux au ciel.
— Je me fiche de cette pimbêche.
Sasha entra en trombe dans le dortoir au même moment.
— Salut ! Je reviens de la volière. Mes parents insistent toujours pour que je leur écrive le dimanche. A-t-on déjà vu lubie plus étrange ?
Je retins une remarque acide sur son étrange stupidité à elle, sous le couvert de ses longs cils, ma meilleure amie m'adressait un regard piquant d'avertissement.
— Il y a bien ta façon de tomber amoureuse d'un nouveau garçon chaque année, commenta Rachel d'un ton guilleret qui contrastait avec son regard...
Sasha vint nous rejoindre sur mon lit et me piqua l'une de mes chocogrenouilles. Cette nana me sortait définitivement par les trous de nez. Je me demandais si l'étouffer avec mon oreiller me procurerait une certaine joie ou s'il était préférable que je la passe à tabac. Compte tenu de ma nullité en maléfice, je manquais clairement d'entraînements. Peut-être serait-elle suffisamment stupide pour accepter de me servir de cobaye ? Hum, Rachel ne me laisserait jamais faire une chose pareille... Quel dommage !
— A propos de ça, vous avez déjà remarqué à quel point Andrew Collins est devenu canon cet été ? J'ai dansé avec lui toute la soirée d'hier, déclara Sasha.
Andrew Collins ? Canon ? Mais qu'est-ce qu'elle avait à la place des yeux, elle ?! Le nez de ce type (un sixième année de Gryffondor) prenait toute la place sur son visage, au point qu'on avait l'impression qu'il écrasait tous ses autres traits physiques. Il fallait cependant reconnaître qu'il avait pris de la masse musculaire. Je fus encore plus dépitée par l'attitude de Sasha que d'ordinaire — et ce n'était pas peu dire. Avait-elle au moins pris la peine de parler avec ce garçon ou bien s'était-elle simplement contentée, comme à son habitude de le draguer lourdement ?
— Alors qu'est-ce que vous en pensez ? insista Sasha.
Je soupirais longuement. Si elle insistait pour que je lui donne mon opinion, elle allait être servie, et elle n'allait pas aimer. Au moins, elle avait lâché Scorpius, pensai-je avec soulagement.
— Ah euh. Pas du tout mon type. Et pourtant, je n'ai pas vraiment de type, déclarai-je alors.
Sasha reporta ses yeux candides sur Rachel qui rougit brusquement, probablement gênée de dire à son amie à quel point son crush était un gros laideron.
— Si tu l'aimes bien écoute, c'est le principal, dit alors Rachel en déglutissant.
— Non mais le physique ne fait pas tout hein, ajoutai-je, désireuse de ne pas voir Sasha pleurer sur mon lit.
Je venais tout juste de faire changer mes draps par les elfes.
— Vous êtes sérieuses ?
Sasha semblait être entre la crise de rire, et la crise de larmes. Bon, je savais comment orienter la conversation pour éviter l'explosion de la bombe.
— Ouais, tu nous diras ce qu'il a sous le capot, dis-je alors, avec un immense sourire.
— Mais nan ! s'indigna la concernée.
— Rose a raison, l'intérieur compte aussi, déclara Rachel.
— Oui, il a sûrement de beaux organes, surenchéris-je, un rictus au coin des lèvres.
— Ca va j'ai compris ce que vous pensez, conclut Sasha avec une moue boudeuse.
On explosa de rire toutes les trois. Peu de temps après, on décida d'aller dans la Grande Salle, voir si Albus — que nous n'avions pas vu de la journée — s'y trouvait.
Albus était effectivement là-bas… A la table des verts et argents. Dépitées, nous nous dirigeâmes vers la table des Gryffondor, ou un groupe de septième année, dont James, étaient en train de faire une partie de Bataille explosive.
— Vous ne devriez pas plutôt être en train de réviser vos ASPICS ? demandai-je alors qu'un grand type aux sourcils particulièrement broussailleux retournait ses cartes.
— On est dimanche Rosie, et on a fait la fête jusque très tard hier soir, répondit mon cousin. Laisse-nous nous reposer. Tu ne vas quand même pas nous dire que toi et tes petites copines vous n'avez pas passé la journée à glander tout de même ? Je suis certain que vous vous êtes encore empiffrées de chocogrenouilles.
Je rougis en m'asseyant, comptant sur ma masse capillaire pour dissimuler mon visage cramoisi.
— D'ailleurs en parlant d'hier soir, tu étais vraiment incroyable Davis ! lança une camarade de James.
Rachel s'affala sur le banc en répondant.
— C'est mon mal de tête qui est incroyable.
Un petit éclat de rire parcourut la table.
— La rançon du succès... ajouta James en triant ses cartes.
Ma meilleure amie dévisagea le brun, qui, trop occupé à faire joujou avec ses cartes, ne remarquait pas l'état dans lequel sa réflexion avait plongé la blonde.
— Tu ne te moques pas de moi ? fit finalement Rachel, complètement incrédule.
Et je l'étais aussi. James, qui d'ordinaire ne se privait jamais pour faire des remarques stupides ou des vannes à la limite du blessant semblait avoir complètement perdu son habitude. Cela avait de quoi surprendre.
— Pourquoi je ferais une chose pareille ? marmonna James.
— Parce que c'est toujours ce que tu fais, cloua Rachel d'un ton cassant.
James releva enfin ses yeux sur la blonde. On aurait dit qu'elle s'était mise à retenir sa respiration.
— Ah oui, je sais. Mais là, il n'y a vraiment aucune blague à faire. Tu étais incroyable, conclut-il, pas le moins du monde impressionné par le ton employé une minute plus tôt par ma meilleure amie.
Cette dernière piquait d'ailleurs un fard monumental. James ne trouva rien de mieux à faire que d'esquisser un immense sourire railleur. Je me frappai aussitôt le front du plat de la main. Non mais quel boulet !
— Va te faire ! beugla finalement la blonde avant de bondir et de s'en aller.
James ne regarda même pas Rachel et se replongea dans son jeu. Je pouvais deviner à quel point Rachel bouillonnait de colère et je décidai de la laisser aller se calmer toute seule. Quand Rachel s'énervait, surtout si c'était parce qu'elle était blessée, il valait mieux la laisser se calmer toute seule. Je me servis donc un verre de jus de citrouille en serrant les dents, songeant à quel point mon cousin pouvait se montrer stupide.
Alors que j'étais en chemin pour la Salle Commune (j'avais l'intention de prendre mes affaires de classes et d'aller faire une partie de mes devoirs à la bibliothèque), Albus surgit soudain à mes côtés. Il était essoufflé, comme s'il avait couru pour me rejoindre (ce qui était sûrement le cas, en fait).
— Hey Rose ! Ca va ? Je ne t'ai pas vue de la journée.
Son ton sonnait comme un reproche et je répondis au quart de tour sur la défensive.
— Peut-être que si tu passais moins de temps avec l'autre blond de malheur, tu aurais eu l'occasion de me voir.
Mécontent, Albus interrompit ma progression vers le dortoir en m'agrippant par le coude.
— Je peux savoir ce que Scorpius t'a fait pour que tu parles de lui comme ça ? demanda Albus d'une voix dure.
— Rien, répondis-je sèchement.
C'était sûrement ça le problème d'ailleurs mais il était hors de question que je le dise à mon cousin.
— Alors tu n'es pas obligée de parler comme ça, conclut Albus.
— Toi non plus, rétorquai-je.
On se défia du regard un petit moment. Je poussai finalement un soupir, Albus sourit. Nous étions bien incapables de rester fâchés l'un contre l'autre.
— J'ai passé une bonne partie de la journée dans mon dortoir avec Rachel, expliquai-je donc en reprenant ma progression vers mon dortoir.
Ce n'était pas la faute d'Albus après tout, si son meilleur ami était un gros con.
— Oh, vous vous êtes encore goinfrées de chocogrenouilles…
— Pas du tout ! me défendis-je.
— Tu as du chocolat sur le menton.
Je portai machinalement ma main sur mon menton pour effacer les preuves du délit.
— Non, l'autre menton, plus bas, dit Albus.
Je lui flanquai mon poing dans son épaule.
— Arrête de te payer ma tête ! râlai-je en riant.
Albus rit.
— Ce n'est tout de même pas ma faute si tu marches toujours aussi bien !
Je levai les yeux au ciel.
— Tu fais quoi ? lui demandai-je alors.
— Je vais répondre à la lettre que m'a envoyée ma mère. Elle m'a encore demandé de surveiller James, comme si je n'avais que ça à faire de ma vie, soupira Albus. D'ailleurs, en parlant de James, qu'est-ce qui se passe avec Rachel ?
— Pourquoi tu demandes ça ? fis-je, méfiante.
Albus fit les gros yeux.
— Ne me fais pas croire que j'ai été le seul à remarquer sa façon d'enflammer la piste hier soir. Ou la façon dont James la bouffait des yeux. Ils se sont enfin parlé ?
— Non, Rachel a compris ce qu'elle ressentait pour James. Mais lui, toujours pas.
— Il a toujours été un peu lent, dit Albus sur un ton d'excuse.
J'explosai de rire.
— En tout cas, ça explique pourquoi Rachel est en train de voler sans ses affaires de Quidditch, poursuivit mon cousin.
— Oh non ! Ne me dis pas qu'elle a encore dédaignée ses protections !
Albus me lança un regard blasé.
— Rachel vole super bien, tu n'as pas de soucis à te faire.
— Jusqu'au moment où elle se prendra une giboulée et qu'elle devra atterrir en catastrophe, qu'elle ne verra pas les tribunes et qu'elle se les ramassera en pleine face, fera une chute de plusieurs centaines de mètres et mourra dans d'atroces souffrances !
— J'avais oublié que tu n'avais pas du tout de légères tendances à l'exagération.
— Je suis sérieuse Albus.
— Rose, il y a peut-être du vent et d'accord, il fait un froid de canard. Mais Rachel vole depuis des années, c'est l'une des meilleures poursuiveuses de Poudlard, et surtout, il y a un soleil magnifique, alors arrête de faire ta mère poule.
— De toute façon, lorsqu'il s'agit de Quidditch, vous êtes tous inconscient !
— Et toi, beaucoup trop inquiète !
— On se demande pourquoi. Il n'y a pas une année ou vous ne faites pas de séjour à l'infirmerie.
Albus balaya mes remarques très pertinentes d'un geste de la main.
— Bon, et toi, tu vas faire quoi ?
— Je vais à la bibliothèque faire mes devoirs.
— Je te préviens, "l'autre blond de malheur" y est aussi, déclara Albus sur le ton de la conversation.
Je haussai les épaules.
— Je ne vais certainement pas me priver d'y aller parce qu'il s'y trouve en même temps que moi.
— Je ne disais pas ça pour ça, dit-il alors qu'on arrivait enfin devant le portrait de la Grosse Dame.
— Alors pourquoi ?
Je donnais le mot de passe et nous franchîmes l'ouverture.
— Parce qu'à chaque fois que tu le vois, quand tu reviens, tu es toujours super énervée et que je n'ai pas envie de dîner avec quelqu'un de super énervé.
Je me figeai. Albus avait fait le lien entre mes colères soudaines et mes interludes avec Scorpius Malefoy. Pour quelqu'un qui passait de moins en moins de temps avec moi, il s'était montré très clairvoyant. S'il avait compris cela, qu'avait-il deviné d'autre ? Mon cœur s'emballa et mes mains devinrent moites, comme si j'étais en danger.
— Je suis si énervée que ça quand je vois Malefoy ? demandai-je avec un ton étonné savamment travaillé.
— Ouais. Je n'aurais sans doute pas remarqué s'il n'était pas lui aussi, très énervé après t'avoir vue.
Je fronçai des sourcils. La curiosité me dévorait.
— Qu'est-ce que tu veux dire ?
— Ca me semble pourtant clair.
— Mais comment tu fais pour voir que Malefoy est en colère ? Il est toujours si… impassible !
On pouvait clairement entendre la consonance de frustration qui perçait dans ma voix mais je l'ignorais et visiblement, Al également.
— Ah ça, c'est à cause de sa mère.
— Qu'est-ce que tu veux dire ?
— Quand il était petit, elle lui a rabâché sur les oreilles que pour obtenir ce qu'il voulait des gens, il devait faire comme s'il ne ressentait rien, pour que les autres ne voient pas ses faiblesses et les utilisent contre lui, tu vois le genre, un truc d'éducation à la con chez les riches.
— Je suis riche aussi et pourtant on voit bien quand je ressens quelque chose, les émotions qui passent sur mon visage. Et toi aussi d'ailleurs.
— C'est différent. La famille de Scorpius lui a donné une éducation censée lui permettre d'évoluer dans le monde des affaires. Et pour ça, il y a ce truc là. Scorpius dit tout le temps que ce masque l'aide à gérer les situations pénibles. Le genre de trucs qui le mettent mal à l'aise.
Formidable. Devais-je en conclure que j'étais "une situation pénible" qui forniquait avec un type qui prenait ses émotions pour des contrats ?
— Je vois, répondis-je d'un ton dur.
En tout cas, il y avait une bonne nouvelle : la face de robot contrariée de Scorpius était réellement un masque. Ce n'était pas lui. Un sentiment dévorant de curiosité me donna immédiatement envie de gratter à la surface et de fissurer ce masque pour savoir ce qui se cachait dessous. Peut-être qu'alors, je comprendrais comment Albus faisait pour être ami avec un type pareil.
Lorsque j'entrai dans la bibliothèque, je repérai immédiatement Scorpius. Il était à l'une des tables principales, les plus grandes, au milieu des étagères, en train de lire. Il aurait fallu être aveugle pour ne pas le voir au premier coup d'œil mais j'eus un pincement au cœur en songeant à la façon dont sa présence m'avait sauté aux yeux aussi rapidement. En face de lui, Donovan écrivait frénétiquement sur un parchemin tellement long qu'il prenait quasiment toute la largeur de la table. Eglantine Zabini était là, elle aussi, à côté de Donovan, le visage entre ses mains, comme si elle s'arrachait les cheveux sur un problème particulièrement épineux. Elle devait sûrement essayer de se rappeler comment faire ses lacets.
Avec une boule au ventre, je passai devant eux sans qu'ils ne me voient et allais m'approprier une table vide entre deux étagères dans la section Sortilèges de défense. Je ne sentis pas la brûlure du regard de Scorpius sur ma nuque et ça me manqua. Depuis quand étais-je aussi invisible ?
J'avais une dissertation à écrire sur les maléfices les plus utiles en cas de duel. Je ne comprenais pas du tout l'intérêt de ce devoir et j'étais horripilée d'avance de devoir rédiger un truc pareil qui allait encore me prendre tout mon temps. Evidemment, mon désintérêt pour cette dissertation n'avait rien à voir avec ma nullité légendaire en maléfice. J'étais douée dans toutes les matières, sans pour autant être excellente ni brillante. Mais en Défense Contre les Forces du Mal, il n'y avait rien à faire, mon niveau était lamentable. A chaque fois que j'allais dans ce cours, le stress me prenait à la gorge et rendait les moments de pratiques terribles. Je m'étais prise de sacrées dérouillées.
Avec un soupir je sortis mes affaires et commençai à tout éparpiller sur la table. Vint le moment où après avoir organisé tout mon matériel, je fus bel et bien obligée de me plonger dedans.
Au bout d'un moment, agacée de rédiger des choses qui n'avaient pas de sens, pas même pour moi, je posai brutalement ma plume dans mon pot d'encre et relevai la tête. A cet instant, Scorpius arrivait en face de ma table, sans doute pour aller chercher un livre dans l'un des deux rayons de livres qui m'encerclaient. Son regard glissa sur moi, complètement indifférent à ma présence, ce qui me hérissa le poil. Mon cœur battant à tout rompre, je me levais d'un coup, faisant racler bruyamment ma chaise contre le sol de pierre.
Intriguées, ou agacées, impossible de savoir, les prunelles de Scorpius se posèrent sur moi. Il arborait l'air neutre de ceux qui savent déjà ce qui va se produire. Je m'approchais de lui avec une envie claire et nette d'en découdre.
— Salut Weasley.
— Scorpius.
Ses sourcils se froncèrent, comme s'il avait du mal à supporter que je l'appelle par son prénom. Cette supposition me fit jubiler.
— Tu as besoin d'aide pour attraper un livre qui est trop haut ? me demanda-t-il d'un ton poli.
— Non.
Ses yeux s'écarquillèrent. Il ne comprenait pas ce que je lui voulais. Et à vrai dire, avant que je ne me mette à parler, moi non plus.
— J'ai compris un truc Scorpius.
— Quoi donc ? répondit-il avec le flegme de l'indifférence, son regard déjà détourné de ma personne.
Je l'agrippai par l'uniforme et le forçai à me regarder dans les yeux. Ces derniers me lancèrent des éclairs que j'ignorais royalement. Il m'attirait. Jamais un mec ne m'avait fait autant d'effet que lui. Je fus surprise de voir à quel point la colère dans ses iris, au lieu de me clouer sur place, avait le don de faire bouillir mon sang.
Cela dura une seconde. Le souffle un peu plus court, je pris la décision de ne plus lui laisser le choix, ni la moindre emprise sur moi. Sans réfléchir, je me mis sur la pointe des pieds et l'embrassai sur la bouche. Ca avait été trop rapide et trop instinctif pour qu'il ait le temps de répondre au baiser mais j'étais certaine que l'innocence de celui-ci lui avait retourné les sens et qu'il avait fermé les yeux.
Pendant un très court instant, il resta complètement stoïque. Puis soudain, il fondit sur ma bouche, glissa sa langue chaude et impatiente entre mes lèvres, cala sa main immense derrière mon crâne pour me rapprocher de lui. Un peu à contrecœur, je mis brutalement fin au baiser en le repoussant au niveau des épaules. Il me lança une œillade incertaine et je lui offris un sourire carnassier.
— Et bien visiblement, je ne suis pas la seule à avoir besoin de ça pour ne pas me sentir vide.
Scorpius perdit toutes couleurs et ses mâchoires se contractèrent. J'avais employé exactement les mêmes mots que lui lorsqu'il m'avait coincée dans la salle de classe désaffectée une semaine auparavant. Ignorant son changement d'attitude, je poursuivis.
— Alors voilà comment ça va se passer. On va coucher ensemble. Encore. Puis je voudrais à nouveau mettre des mots là-dessus et toi des barrières. Alors je t'en prie, épargnons-nous les détails sordides et chiants qui prennent un temps phénoménal, et qui en plus, ont le don de m'horripiler. Contentons-nous de le faire, et de remettre ça quand le cœur nous en dit. Tu ne veux pas mettre de mots là-dessus ? Tant pis, je peux gérer. Au moins, me concernant, je sais de quoi il s'agit.
Scorpius me dévisagea l'air complètement ahuri. On aurait dit que je venais de lui annoncer ma volonté de monter un élevage de Scroutt à pétards. Puis, soudainement, son air d'imbécile heureux fut remplacé par une moue narquoise. Il s'était rarement montré aussi expressif.
— Et de quoi il s'agit ?
— D'un petit con arrogant et d'une Préfète parfaite qui aiment s'envoyer en l'air pour ne pas se sentir vide.
Il haussa les sourcils.
— Et tu ne me demande pas mon avis ? s'étonna Scorpius.
Lui et son sens des conventions !
— Ca ne te dérange pas ? m'assurai-je, plus par politesse que réel intérêt.
J'avais décidé que ça se passerait comme ça. Il pouffa.
— C'est toi que ça finira par déranger.
Quelle blague.
— Le seul truc qui me dérange, c'est ta façon de tout vouloir garder secret.
— Tu connais la fable du scorpion et de la grenouille [i]?
— Non, répondis-je, irritée qu'une fois de plus, il ne réponde pas directement à la question.
— Le scorpion demande à la grenouille de le transporter de l'autre côté de la rivière. Evidemment, la grenouille refuse, effrayée, arguant que le scorpion voudra la piquer. Le scorpion lui dit alors qu'il n'y a aucun risque, car s'il la pique, ils meurent noyés tous les deux. Face à cette logique implacable, la grenouille accepte. Pourtant au milieu de la rivière, le scorpion pique mortellement la grenouille. Sais-tu ce que le scorpion répond lorsque la grenouille l'interroge sur son geste ?
— Non.
Je commençai sérieusement à perdre patience.
— "C'est dans ma nature."
Je levais les yeux au ciel. Mais je pouvais toujours faire mine de rien, mon cœur s'était quand même accéléré et mes mains étaient devenues moites.
— Laisse-moi deviner : tu es le scorpion, et moi la grenouille ?
Scorpius se contenta de sourire. Il était inutile qu'il réponde. De toute façon, j'avais compris.
[i] La fable du scorpion et de la grenouille : L'origine et l'auteur de cette fable sont inconnus. Des variantes de cette fable apparaissent dans le folklore de l'Afrique de l'Ouest. Des fables similaires existent dans l'œuvre d'Ésope. (Source : wikipédia).
